Al-Ahram Hebdo,Société | Ils luttent pour leur survie

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Mamdouh El-Wali
 
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 Semaine du 12 au 18 septembre 2012, numéro 939

 

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Société

Guides touristiques. Ils sont dans la tourmente depuis le déclenchement de la révolution du 25 janvier. Mais les autorités font la sourde oreille. 

 

Ils luttent pour leur survie 

 

 «a crise s’est effectivement fait sentir quelque temps avant la révolution, mais c’est depuis la date charnière du 25 janvier 2011 que la situation est devenue catastrophique », explique Nasser Al-Noubi, guide touristique. Al-Noubi vit le calvaire du chômage total depuis bientôt 20 mois, comme d’ailleurs beaucoup d’autres professionnels du secteur du tourisme. Ce sont au total quelque 16 000 guides touristiques qui sont touchés. Le manque de stabilité qui caractérise la vie en Egypte, prise dans la tourmente des événements politiques, est venu frapper de plein fouet le secteur du tourisme, et les guides ont rejoint la longue file des chômeurs.

 

Les guides aux abois

 « Nous avons été obligés de changer complètement notre mode de vie et de suivre des mesures d’austérité. Mais on ne peut pas continuer indéfiniment à puiser dans nos économies des années passées. Elles vont s’épuiser tôt ou tard », explique avec angoisse Ihab Moussa, chef de la Coalition du tourisme. Il a été obligé de scolariser ses enfants dans des écoles publiques, beaucoup moins chères, après qu’ils eurent passé des années dans des écoles internationales. Il ne pourra plus continuer à assumer les frais de scolarité des écoles publiques, si aucune bouée de sauvetage ne se profile à l’horizon.

Ce n’est pas seulement l’éducation des enfants qui est touchée mais l’ensemble des aspects de la vie quotidienne : sorties, vêtements, nourriture, etc. Un jeune guide affirme qu’il fuit le marchand de fruits qui campe à côté de sa maison car, à chaque fois qu’il passe à côté de lui, celui-ci lui demande pourquoi il ne lui achète rien, d’autant plus qu’il était l’un de ses clients les plus coutumiers. « Je lui ai expliqué la situation que je vis actuellement. Je ne suis plus rémunéré et je n’ai pas d’autres sources de revenu. Je ne peux plus être son client habituel », explique le guide qui affirme que sa tranche d’âge souffre beaucoup plus que les autres. Il est jeune et il n’a pas eu le temps de faire les économies pouvant servir à sa survie en ces moments de crise. En outre, jeune marié, il doit payer le crédit de son appartement et celui de la voiture, sans compter les autres frais du mariage.

Waguih Gamal, un autre guide touristique, affirme, lui, que les banques refusent désormais toute transaction avec les guides. « Alors que pendant longtemps nous étions des clients bienvenus », explique-t-il, non sans une certaine mélancolie. Et d’ajouter : « Il y a parmi nous des gens qui sont menacés d’emprisonnement si les banques décident d’intenter des procès contre eux, car la majorité sont endettés auprès des banques et doivent rembourser leurs crédits ». Dans de telles conditions, vendre ses biens devient une nécessité. « Nous nous sommes permis d’acheter les voitures les plus modernes, les logements les plus luxueux et les plus grandes marques de vêtements et nous n’avons jamais pensé que nous soyons un jour incapables d’en assumer le prix », se lamente un guide qui a été obligé à vendre la voiture de sa femme, elle aussi guide, et à ne garder qu’une seule voiture pour la famille. D’autres ont décidé de ne plus utiliser leur voiture pour économiser les frais d’entretien et d’essence, et recourent aux taxis et aux transports en commun. Pour ceux — majoritaires ! — qui n’ont jamais disposé d’un quelconque luxe, qui ne peuvent se permettre ni de se payer un trajet en taxi, ni de rêver d’inscrire leurs enfants dans des écoles internationales, les guides sont complètement dans l’exagération. Cependant, c’est à une perte quasi totale de moyens de subsistance que les guides doivent faire face : les revenus des guides touristiques sont normalement bons, et leur permettent un mode de vie très aisé. Lorsque leur secteur s’est brutalement trouvé en panne, leur vie s’est effondrée. Ce n’est plus dans les pages Société des journaux qu’il faut chercher les nouvelles des guides touristiques mais bien dans les faits divers. Un jeune guide a mis fin à ses jours en se jetant dans les eaux du Nil. Un autre a vendu son rein. Sans compter les innombrables cas de divorce. Tous ces incidents semblent trouver leur justification dans la déception et l’amertume, qui enveloppent la vie des guides touristiques aujourd’hui, alors que de tout temps ce secteur était non seulement largement apprécié, mais aussi considéré comme vital pour l’économie nationale.

Waguih Gamal explique que ceux qui pratiquent ce métier se doivent d’être très distingués : « Pour devenir guide, il faut étudier pendant quatre ans à la faculté de guide touristique, puis plus de la moitié des diplômés poursuivent des études post-universitaires et obtiennent des masters et des doctorats dans le domaine. Ils parlent une ou plusieurs langues étrangères et doivent recevoir l’aval de la sécurité de l’Etat, parce qu’ils prennent en charge les touristes ». Nasser Al-Noubi, qui aime décrire les guides comme des ambassadeurs mais à l’intérieur de l’Egypte, renchérit que « c’est un métier délicat. Son importance va au-delà des revenus qu’il génère et qui représentent une source incontournable du budget de l’Etat. On s’attendait à être plus appréciés et à bénéficier du soutien de l’Etat dans notre crise, mais contrairement à nos espérances, aucune réaction positive n’est venue calmer nos esprits ».

A travers leur travail, les guides touristiques pratiquent une certaine diplomatie non moins importante que celle pratiquée par le ministère des Affaires étrangères. Al-Noubi en veut pour preuve que les professionnels de ce métier étaient choisis dans les bonnes familles et parmi les enfants de diplomates. « C’est un métier de sécurité nationale de premier ordre. Par conséquent, il ne faut pas laisser ses membres souffrir sans les soutenir », poursuit-il.

 

Le piège de la législation

A cause de la nature même de leur activité, les guides travaillent normalement de dix à douze jours par mois. Ils accueillent les groupes touristiques envoyés par les agences de voyages.
Le choix du guide se fait selon un système de rotation, bien que certains soient choisis nommément pour leur réputation. Il n’y a pas de salaire fixe, mais ils touchent entre 50 et 130 L.E. par journée de travail. Il s’agit là du revenu principal, auquel s’ajoutent les commissions des bazars et les pourboires perçus directement des touristes. Aujourd’hui, le bouleversement est tel, que la majorité des guides se plaignent d’empocher un salaire quotidien ne dépassant pas les 20 L.E. Beaucoup de ces guides, hautement qualifiés et distingués, veulent changer de cap et trouver un autre emploi leur permettant d’assurer leur quotidien ou, disons, de boucler leurs fins de mois.

Cependant, la loi 121 de l’année 1983 leur interdit de pratiquer d’autres métiers. Ce qui complique encore davantage leur situation. « Avec ma culture générale et les deux langues que je maîtrise parfaitement, qui sont l’anglais et le chinois, outre l’arabe qui est ma langue maternelle, je pourrais être utile ailleurs, mais malheureusement le syndicat nous empêche de pratiquer d’autres métiers », explique Chaïmaa Chawqi, qui, pour ne pas rester à la maison à ne rien faire, travaille comme traductrice à la pige. Comparée à d’autres guides qui ont dû se résoudre à devenir coiffeur ou vendeur à la sauvette, Chaïmaa Chawqi a vraiment de la chance d’avoir pu tirer le maximum de ses compétences en tant que guide, sans enfreindre la législation, pour trouver un moyen de gagner sa vie pendant cette période. Si elle était embauchée dans un autre secteur à plein temps, elle serait non seulement privée de ses droits d’assurance sociale et médicale, mais le syndicat exigerait en outre qu’elle lui livre sa licence d’exercice officiel du métier. Ce qui voudrait dire perdre le bénéfice de ses années d’expérience, qui ne seraient plus comptées pour sa pension de retraite.

« Nous avons des devoirs à assumer, mais aucun droit ne nous revient en contrepartie. La loi nous empêche de pratiquer d’autres métiers sous prétexte qu’on représente un élément de sécurité nationale, et en même temps, elle ne nous garantit rien, aucun droit susceptible de nous mettre à l’abri des débâcles », déclare Waguih Gamal. Et d’expliquer que les métiers du tourisme souffraient déjà avant la révolution de certains maux qui empêchaient leur évolution et leur essor, mais auxquels les guides, pris dans la spirale quotidienne du travail, n’avaient pas le temps de faire face.

 

Le silence des autorités

Depuis les années 1990, l’ensemble du secteur touristique souffre. Il y a eu l’attentat du temple d’Abou-Simbel en 1997, ensuite la guerre en Iraq, mais aussi des événements, tels que l’attentat de Taba et du quartier d’Al-Hussein. Malgré cela, il y avait encore suffisamment de travail. Mais la révolution a amené ce secteur au point mort, et il n’y a pour l’instant guère de signes d’amélioration. Hani Abou-Zeid, membre du conseil du syndicat des Guides touristiques, affirme que depuis le début de la crise, le syndicat n’a pas arrêté de solliciter le ministère du Tourisme, ainsi que le Conseil des ministres, afin de trouver des solutions au chômage des guides.

Malheureusement, cela n’a jamais dépassé le stade des lettres échangées entre les différentes directions officielles, malgré un prêt de 1 million de L.E. offert par le ministère du Tourisme et institué sous la forme d’un « fonds pour les catastrophes ». Abou-Zeid explique qu’aucun guide n’est en droit de profiter de cet argent sauf en cas de catastrophe ... « Un chômage ayant duré 20 longs mois n’est-il pas considéré comme une catastrophe ? », se demande-t-il. Tous les guides se posent la même question qui demeure chaque fois sans réponse.

« On s’attendait à des solutions pratiques qui auraient allégé notre souffrance, des allocations chômage offertes par l’Etat par exemple. Mais au contraire, on nous demande de payer la somme de l’assurance sociale », dit un jeune guide qui partage la retraite de son père pour pouvoir survivre. Il exprime sa honte d’être incapable de subvenir aux besoins de ses enfants et de se trouver obligé à solliciter l’aide matérielle de son père. « On peut avoir recours aux tribunaux, à la justice. On peut aussi organiser des manifestations pour faire entendre notre voix, mais de telles conduites ne sont pas dignes de nous. Les guides ont toujours été distingués par leur comportement civilisé, et ils le maintiendront toujours quelles que soient les mauvaises passes qu’ils doivent traverser», affirme Gamal.

Ce dernier et d’autres collègues se réunissent à titre hebdomadaire pour échanger des nouvelles et réfléchir à des solutions à transmettre ensuite aux responsables du secteur. Espérant qu’une réponse active de leur part ira enfin voir le jour.

Hanaa Al-Mekkawi

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