Le nouveau roman de Hoda Barakat se déroule dans un village maronite de haute montagne. A partir du moment où meurt un homme dans une tempête de neige, se tisse l’histoire de sa famille et les métamorphoses des lieux. En voici un extrait de Mamlaket hazihi al-ard.

 

Le royaume de cette terre

 

« Pa … Pa … »

Mouzawaq n’entendait plus la voix du garçon sur la mule derrière lui.

« Pa, rebroussons chemin », se mit à crier le garçon en frappant de ses talons les flancs de la mule. « Pa, pour l’âme de grand-père, pour l’amour de saint Siméon et de la Vierge Marie. Paaaaaa ».

Sans quitter sa monture, Mouzawaq se retourna et vit le garçon loin derrière lui, la mule immobile, tête baissée. « Pa, elle refuse d’avancer, la chienne ».

Mouzawaq leva les yeux au ciel et descendit de sa jument pour rejoindre son fils. Il se tint devant la mule à regarder tantôt sa tête, tantôt les nuages. « Rebroussons chemin, Pa. Pour le salut du feu grand-père. Regarde le vent, regarde le ciel. Pour le salut de son âme ».

Mouzawaq leva le poing bien haut et cogna la tête de la mule. Puis il la tira par le licou tellement fort qu’elle frappa le sol de ses sabots et redressa les pattes.

La jument se mit à hennir et à remuer la tête dans tous les sens. Mouzawaq haussa la voix et la rabrouant car le sifflement du vent devenait assourdissant. « Je ne retournerai pas seul à la maison de Bou Ali. Je ne retournerai pas seul, Pa, pour le repos de l’âme de … Je ne veux pas … ».

Ecoute-moi bien, lui dit son père. La mule marchera toute seule. Il suffit de lui mettre la tête dans la bonne direction et elle avancera d’elle-même car elle connaît bien le chemin jusqu’à la maison de Bou Ali. Combien de fois ne l’a-t-elle pas fait, le licou relâché ? N’aie pas peur et ne me fais pas jurer car je ne retournerai pas avec toi. Tu feras le chemin tout seul. N’aie pas peur pour moi. Combien de fois n’ai-je pas traversé le col de Dahr Al-Jurd, combien de fois ? Le ciel est noir, il va pleuvoir. En cette période, il pleut beaucoup au col. Mais il ne neigera pas, ce n’est pas la saison. Je serai au village, peut-être même à la maison, avant les vêpres. Vas-y, aide-moi à dénouer les cordes et à descendre les sacs. Je les chargerai plus tard sur le dos de la jument. Toi, retourne léger pour que ta mule t’obéisse. Enroule bien l’écharpe autour de la tête et ne crains rien. Si tu as peur, chante. Hue ! Hue ! Tu vois. Elle marche toute seule. Combien de fois n’ai-je pas traversé le col dans ma vie ?

Mouzawaq descendit de sa monture pour la calmer et pour ajuster les sacs de lentilles. Il se mit à prier. Il enlaça l’encolure de la jument, posa la tête contre la sienne et se mit à la caresser. Il haussa un peu la voix en priant pour lui et pour la jument, espérant ainsi la rassurer.

« La tendre mère de Dieu ne nous abandonnera pas ? L’a-t-elle jamais fait ? ». Il colla sa bouche à l’oreille de la jument et chanta de sa douce voix :

« Ô mère de Dieu, ô tendresse infinie, ô trésor de miséricorde. Tu es notre refuge et notre espoir. Sauve-nous, ô Vierge ».

Douce était sa voix, comme celle de son père de tous les hommes du clan Mouzawaq. Le curé avait tout essayé pour le convaincre de psalmodier le synaxaire à l’église. Mais lui ne voulait pas, ni le dimanche ni à la fête de tel ou tel saint. Il trouvait les messes trop longues. Devant un verre d’arak, à la fin d’une veillée, il chantait parfois à voix basse faisant pleurer hommes et femmes, certains d’entre eux allant même jusqu’à injurier leurs saints bien-aimés dans leur transe. Mais en vérité, il n’aimait chanter qu’une fois seul, dans son champ, ou sur le chemin l’y menant. Il prenait plaisir à écouter sa douce et fine voix, un peu semblable à la voix d’une femme. Et quand il était obligé de crier fort pour demander quelque chose à la maison, alors qu’il était dans le champ, il n’aimait pas l’écho de cette voix qui se répétait à l’infini dans la vallée :

« Ôôôôôôôôôôôôô Salma, ôôôôôôôô Salma, ôôôô Salma ».

Sans l’assurance de leur puissance et de leur vaillance, les hommes du clan auraient eu honte de cette voix et de leur amour pour le chant. La force que Dieu leur a donnée, ils l’ont mise à son service, même si, de père en fils, ils ne se sont jamais sentis obligés d’assister à la messe ou d’obéir aux curés. Le chapelet du rosaire ne quitte pas leur cou et, chez eux, l’huile sur l’autel de la Vierge jamais ne s’éteint. En temps de guerre, toutes les guerres, ils assurent un soutien crucial. Et dans les batailles, ce sont des héros intrépides. Leurs silhouettes à cheval terrorisent l’ennemi. Dans leurs mains, les fusils brillent comme des miroirs, qu’ils soient moscovites, anglais ou français. Et depuis leur premier aïeul, jamais ils n’ont accepté un don de munitions douteuses. Les chargeurs dans leurs maisons sont plus nombreux que les épis de blé. Mais ils ne sortent leurs armes que dans les grandes occasions ou pour repousser un ennemi extérieur. Ainsi, quand Farid avait couru vers youk* et s’était mis à écarter les matelas et les coussins en injuriant Dieu, la Vierge Marie, le ciel des oncles et des cousins … son épouse, Mariana, l’avait empêché de mettre la main sur son arme. Elle l’avait attrapé par les bras, était passée derrière lui et l’avait enlacé comme une pince géante. Malgré la force légendaire de son mari, elle avait réussi à le saisir et à le tirer en arrière chaque fois qu’il se dégageait. Et alors qu'il injuriait son créateur et ses aïeux, elle priait Dieu de le pardonner. « Ne l’écoute pas Jésus ».

« A la santé de Mariana », dirent les hommes présents au dîner de réconciliation. « Nous ne toucherons à la boisson et aux plats que si tu bois avec nous le premier verre ». Mariana leva son verre d’arak en essuyant ses larmes avec son fichu, et dit : « Bienvenue à la famille. A la santé du cousin », c’est-à-dire du boucher que son mari voulait tuer à cause d’une histoire de viande de chèvre soi-disant avariée.

Mariana était une étrangère parmi eux, du quartier d’en haut. Mais à peine eut-elle foulé le seuil de leurs maisons qu’elle oublia sa famille et la vie avec les siens. En voyant son trousseau de mariée, les femmes du clan avaient remué la tête d’embarras et de honte. Le soir, elles dirent à leurs maris : « Elle ne restera pas longtemps parmi nous. Il n’y a qu’à voir … sa malle est incrustée de nacre et d’argent, ses vêtements sont tous de marques étrangères. Ses culottes sont ajourées et ses bas en soie, transparents ! Ses robes viennent de loin, peut-être même de Paris. Elle ne sait ni traire une vache ni malaxer la pâte. Elle a des chaussures en velours avec un talon haut d’un empan. Elle n’ira pas au champ celle-là ». Les hommes répliquèrent qu’elle était encore jeune et qu’elle apprendrait. Avant d’ajouter : « Farid l’aime ». Alors les femmes se turent. Mais entre elles, elles doutaient de la pitié du père de Mariana pour Farid. Bien qu’il ait maintes fois menacé de se tuer devant sa maison en mettant le pistolet dans sa bouche et qu’il ait voué ses nuits à chanter sur les chemins, à s’enivrer et à vomir sur la place du quartier d’en haut, pour que les gens le rapportent au père d’avoir voulu la marier à Farid à cause d’un défaut en elle : « Que Dieu protège nos filles … Une fille aussi gâtée ! Ce n’est pas une question d’argent. Farid, comme tous les hommes du clan Mouzawaq, est loin d’être pauvre. Parmi les paysans, il est riche et possède beaucoup de terrains sur l’autre versant de la montagne, du côté de Baalbeck. Mais Farid est fou, son mode de vie n’est pas celui de sa femme … une fille aussi gâtée ! Que Dieu protège nos filles ».

Le trousseau de mariage resta enfermé et tout le monde l’oublia … jusqu’à la mort de Mariana, lorsque ses filles ouvrirent la malle.

« A la santé de la maîtresse des lieux », dirent les hommes. Mariana, sensible à l’appel, laissa la marmite remplie de haricots et revint à la table des hommes. Elle n’avait d’yeux que pour Farid qui comprit, tout ému, qu’elle l’aidait ainsi à surmonter sa honte. Les hommes l’avaient réprimandé d’avoir pensé recourir aux armes pour une histoire futile. « Tu nous as fait honte … », dirent-ils. « Le curé Francis, le fils d’Adèle la traînée, voulait s’en mêler », dirent-ils. Et le cœur de Mariana se serrait parce qu’elle savait qu’ils exagéraient.

Elle versa le ragoût des haricots et le riz pilaf dans de grands plats creux et s’assit près de Farid. Tout le monde se tut car Farid avait commencé à chantonner en remuant la tête et en la baissant parfois jusqu’à sa poitrine :

« Oooof … Ooof … Ooof … Si tu dois en aimer un autre, qu’il soit aussi transi que moi », entonna Farid de sa douce voix, la main sur l’oreille.

Après la mort de Mariana, Farid resta des jours et des nuits dans la même posture, tête inclinée, à chanter à voix basse et à pleurer au seuil de sa maison, sans boire ni manger, jusqu’à rendre l’âme.

Dans le clan de Mouzawaq, tout homme qui perdait sa femme faisait ainsi. Les paroles des dernières chansons étaient toujours désarticulées et incompréhensibles. La voix du chanteur s’éteignait progressivement comme la lumière d’une lampe dont l’huile a tari et la mèche s’est asséchée l

Traduction de l’arabe par Antoine Jockey

© Actes Sud

* Grande armoire murale où sont rangés les matelas.

 

 

Hoda Barakat

 

Elle est née au Liban en 1952. Elle a commencé l’écriture à l’âge de 33 ans avec un recueil de nouvelles Al-Zaërate (les visiteuses), qui a atténué son appréhension du monde de l’écriture. Vivant en France depuis 1989, sa voix est connue parmi les Arabes de l’exil à travers Radio-Orient. Dans les 4 romans qu’elle a publiés, elle n’a pas pu s’éloigner du paysage libanais. En 1990, elle publie Hagar al-dehk (la pierre du rire), traduit vers le français. En 1993, Ahl al-hawa (gens du désir). En 1998, Harès al-miyah (le laboureur des eaux), lauréat du prix Naguib Mahfouz décerné par l’Université américaine du Caire. Et en 2005, Sayedi wa habibi (mon maître, mon amour). Dans tous ses romans, qui relatent la guerre, elle se place dans les rangs des écrivains exilés, mais refuse de traiter le thème de l’exil lui-même, préférant une approche par l’écriture même.