Comprendre la crise égypto-américaine
Hicham Mourad

La crise égypto-américaine autour du financement des Organisations Non-Gouvernementales (ONG) serait-elle en voie de dénouement ? C’est ce qu’estiment des sources proches du dossier, précisant que la rencontre, la semaine dernière au Caire, entre le président du Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA), Mohamad Hussein Tantawi, et le chef d’état-major interarmées américain, Martin Dempsey, aurait permis de dégager un accord préliminaire dont les détails auraient été discutés lors de la visite en Egypte cette semaine du sénateur républicain John McCain, qui est en même temps le président du Conseil d’administration de l’Institut Républicain International (IRI), l’une des ONG américaines faisant l’objet d’enquête. Les autres organisations sont notamment l’Institut national démocratique (NDI) et Freedom House. L’accord à finaliser devrait se solder par la levée des accusations et de l’interdit de quitter l’Egypte frappant 16 Américains travaillant dans ces organisations. Celles-ci devraient en retour se faire enregistrer auprès du ministère des Affaires sociales et se soumettre aux lois égyptiennes sur le financement étranger des associations de la société civile. L’accord devrait imposer des restrictions sur ce financement et permettre un contrôle plus strict des autorités égyptiennes sur les ONG étrangères et égyptiennes recevant une aide financière extérieure. L’accord devrait ainsi sauver la face aux deux parties. Les Etats-Unis obtiendraient la levée des accusations de violation des lois égyptiennes et du risque d’emprisonnement qui menacent leurs nationaux ainsi que de la poursuite des activités de leurs ONG, alors que les autorités égyptiennes exerceraient un contrôle plus étroit sur les activités de ces organisations.

Cette solution, si elle se confirme, permettrait de mettre un terme à la plus grave crise qu’aient connue l’Egypte et les Etats-Unis depuis le réchauffement de leurs relations après la guerre d’Octobre 1973. Bien que le début du procès des ONG incriminées ait été fixé au 26 février, une issue judiciaire reste possible. Elle est même la plus souhaitable étant donné qu’une solution diplomatique sera préjudiciable au CSFA et au gouvernement égyptien vis-à-vis de leur opinion publique, après l’escalade qui a marqué l’affaire. La gravité de la crise avait poussé la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, et plusieurs députés influents au Congrès à menacer Le Caire de réduire ou de couper l’assistance américaine si l’affaire des ONG n’était pas réglée. Malgré cette escalade, aucune des deux parties ne voulait une détérioration irrémédiable de leurs liens étroits, forgés du temps de l’ancien président Anouar Al-Sadate. La preuve : le président américain Barack Obama a demandé au Congrès la semaine dernière, en plein crise avec Le Caire, de maintenir à son niveau l’assistance militaire (1,3 milliard de dollars) et économique (250 millions de dollars) accordée annuellement à l’Egypte. De son côté, le général Dempsey a plaidé devant le Congrès pour le maintien de l’aide militaire, évoquant l’intérêt des Etats-Unis à poursuivre leur partenariat avec l’armée égyptienne. L’aide américaine, dans ses deux volets, sert en effet des intérêts américains majeurs au Moyen-Orient. Elle s’était décidée au départ à la suite de la conclusion du traité de paix égypto-israélien en 1979 pour encourager Le Caire à maintenir la paix avec Tel-Aviv, dont la sécurité est un intérêt américain capital. Cette paix constitue l’un des fondements de la politique de Washington au Moyen-Orient. L’aide offre également à l’armée américaine des avantages stratégiques importants dans la région, nécessaires notamment en temps de crise (survol du territoire égyptien, passage dans le Canal de Suez, transit de troupes, partage de renseignements, etc.) et a permis une coopération étroite avec Le Caire contre le terrorisme islamique.

Le CSFA, pour sa part, ne voulait pas que les rapports avec Washington aillent vers un point de rupture, malgré la campagne gouvernementale contre les ONG américaines et égyptiennes qui reçoivent des fonds américains. D’abord, l’aide militaire américaine forme le quart du budget de l’armée égyptienne. Son apport en armes, formation et pièces détachées est essentiel pour une armée qui compte grandement sur les armements américains depuis la rupture de l’Egypte avec l’ex-Union soviétique dans les années 1970 du siècle dernier. Ensuite, le CSFA serait mal avisé de provoquer une rupture de l’aide économique américaine et surtout de risquer une détérioration importante des rapports avec Washington au moment où le gouvernement égyptien est en besoin urgent de liquidités et de financement étranger massif pour combler le déficit budgétaire, faire face à la montée des dépenses sociales et répondre aux demandes salariales croissantes. Car les Etats-Unis, en cas de dégradation sérieuse des rapports bilatéraux, pourraient user de leur influence et de leur poids économique et politique auprès des institutions monétaires internationales sollicitées par Le Caire (FMI et Banque mondiale) et des Etats créditeurs (pays occidentaux et monarchies du Golfe) pour rendre difficile l’octroi d’assistance financière à l’Egypte. Ce point de vue a été exprimé la semaine dernière par le premier ministre, Kamal Al-Ganzouri, lors d’une réunion gouvernementale au cours de laquelle il a demandé de faire baisser la tension avec Washington pour ne pas porter préjudice aux demandes égyptiennes d’aide extérieure.

Toujours est-il que le CSFA et le gouvernement intérimaire supportaient mal les activités des ONG américaines et égyptiennes qui redoublaient d’activisme après la révolution en matière de démocratie et de protection des droits de l’homme et n’hésitaient pas à dénoncer les exactions et les violences commises par les forces de l’ordre et l’armée contre les protestataires. L’irritation des autorités redoublait à l’idée de voir les Etats-Unis transférer directement une partie de l’aide économique aux ONG américaines et égyptiennes, sans passer par le ministère de la Coopération internationale, censé superviser l’assistance. L’ambassadrice américaine en Egypte, Anne W. Patterson, a contribué à envenimer la situation en refusant ostensiblement d’annoncer les noms des ONG qui ont reçu des dizaines de millions de dollars après la révolution du 25 janvier.

Il est vrai aussi que, malgré les dénégations des ONG américaines d’avoir mené une quelconque activité politique, d’être intervenues dans le processus électoral ou en faveur de certaines forces politiques en Egypte, ces institutions font partie des outils de la politique étrangère américaine. Ceci a été démontré par leurs activités dans les pays de l’ex-Union soviétique, Russie, Ukraine, Biélorussie, Géorgie, et en Europe de l’Est. Les instituts républicains et démocrates sont liés, comme leur non l’indique, aux deux principaux partis politiques américains. Leurs conseils d’administration sont composés d’actuels et d’anciens membres de l’administration américaine et des cadres des deux partis. Outre l’IRI, dont le PDG est John McCain, l’ancien candidat républicain à la présidentielle de 2008, le NDI est dirigé par Madeleine Albright, l’ancienne secrétaire d’Etat du président Bill Clinton. Alors que le financement de l’IRI provient de l’administration américaine, les activités du NDI sont financées à hauteur de 81 % par le département d’Etat et l’Agence américaine pour le développement international (USAid), qui gère l’assistance économique à l’étranger. Quant à Freedom House, son budget de 2012 est de 25 millions de dollars, dont 21 millions provenant du gouvernement américain. Difficile dans ces conditions de croire en l’indépendance totale de ces organisations américaines semi-gouvernementales. Ces institutions promeuvent certes la démocratie à l’étranger, mais elles servent aussi, au même titre que l’aide économique extérieure, les intérêts des Etats-Unis .