L’Egypte en quête d’une nouvelle stature
Hicham Mourad

L’accord de réconciliation interpalestinienne, parrainé par l’Egypte, a pris tout le monde par surprise. Non seulement parce que l’Egypte mène depuis des années une médiation infructueuse, mais aussi et surtout parce que le nouveau régime de transition au Caire semblait bien absorbé par les affaires intérieures qui le détourneraient de toute action dynamique extérieure, surtout vis-à-vis d’un dossier aussi compliqué que la question palestinienne. Mais c’était ignorer le nouveau contexte dans lequel évoluent désormais aussi bien la nouvelle politique étrangère de l’Egypte que les factions palestiniennes, Fatah et Hamas en tête.

La percée faite par Le Caire sur le dossier palestinien s’explique ainsi par plusieurs raisons, certaines se rapportant à l’Egypte post-révolutionnaire, d’autres au contexte régional. Ce dernier a énormément changé depuis que des révoltes populaires ont balayé ou font vaciller plusieurs régimes arabes, à commencer par l’Egypte et la Tunisie, en passant par la Libye, le Yémen et, surtout, la Syrie, principal soutien arabe du Hamas, où siège sa direction politique. L’affaiblissement soudain de Damas a sans doute joué un rôle dans la décision du Mouvement de la résistance islamique en Palestine de signer l’accord avec le Fatah. Le Hamas ne voulait pas, dans ces conditions, s’aliéner l’Egypte « révolutionnaire » qui a donné des signes tangibles de changement de position à son égard. A commencer par la décision d’ouvrir en permanence le point de passage de Rafah, seule porte de sortie vers le monde extérieur des habitants de la bande de Gaza, soumis à un bouclage hermétique par Israël depuis la prise de pouvoir par le Hamas en juin 2007. Le nouveau ministre égyptien des Affaires étrangères, Nabil Al-Arabi, a expliqué la décision du Caire en indiquant que la politique de l’ancien régime en la matière représentait « une grave violation » des principes fondamentaux du droit international et « contrevenait » au droit international humanitaire qui interdit le siège de populations civiles, même en temps de guerre. En participant au bouclage de Gaza, le régime de l’ancien président Hosni Moubarak, outre des considérations sécuritaires, entendait contenir le mouvement islamiste du Hamas. Cette politique allait de pair avec son combat interne contre les mouvements islamistes, notamment les Frères musulmans, dont le Hamas est une émanation. Cette justification, jamais avouée, qui sous-tendait l’ancienne politique égyptienne, n’a plus aujourd’hui de raison d’être, puisqu’aussi bien la confrérie que les autres courants islamiques font désormais partie du paysage politique égyptien et y agissent librement.

Personne ne peut ignorer l’impact des manifestations populaires dans les territoires palestiniens qui, dans la foulée des révoltes arabes, ont appelé à la fin de la division interpalestinienne. Les dirigeants du Hamas et du Fatah ne pouvaient rester sourds à ces appels populaires. Pour le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbass, qui mène une campagne internationale pour la reconnaissance d’un Etat palestinien indépendant lors de l’Assemblée générale de l’Onu en septembre prochain, parvenir à ce que les Palestiniens parlent d’une seule voix augmenterait ses chances d’obtenir une telle reconnaissance internationale et renforcerait sa légitimité.

Si la région arabe a bien changé, il en est de même pour l’Egypte depuis la chute du régime Moubarak. Sous la pression de la rue qui veut se débarrasser de son héritage, aussi bien interne qu’externe, la « nouvelle » Egypte s’efforce de retrouver un rôle et un leadership régionaux qu’elle avait perdus en raison, entre autres, d’un alignement trop marqué sur les politiques des Etats-Unis. Certains n’hésitent pas à soutenir que cette orientation s’expliquait par la volonté de Moubarak de s’assurer le soutien de Washington à la succession de son fils Gamal à la tête du pays, face à l’opposition de l’armée et d’une grande partie de l’opinion publique. Des politiques perçues comme trop complaisantes envers Israël — principal allié de Washington au Proche-Orient — avaient également affaibli la stature de l’Egypte dans le monde arabe et réduit sa marge de manœuvre. Ceci explique que les nouvelles autorités égyptiennes, en préparant l’accord de réconciliation interpalestinienne, ont ignoré d’informer à l’avance l’Etat juif ou de coordonner son action avec lui, comme elles en avaient l’habitude de faire. Cette nouvelle attitude n’a pas manqué de provoquer l’ire de Tel-Aviv, qui a fait savoir qu’il réévaluerait ses rapports avec Le Caire.

La politique étrangère d’une Egypte « démocratique » sera sans doute plus à l’écoute de son opinion publique, donc plus affranchie de la politique américaine et forcément plus critique à l’encontre de l’Etat hébreu. Bâtir une politique étrangère indépendante pousserait Le Caire à choisir une orientation régionale plus équilibrée, donc plus ouverte aux autres puissances régionales. L’objectif étant d’élargir sa marge de manœuvre en multipliant les cartes dont il dispose. Ses ouvertures en direction de la République islamique d’Iran, même s’il est encore tôt de parler d’une normalisation entre les deux pays, s’inscrit dans ce cadre. Mais la volonté du Caire d’instaurer une politique extérieure indépendante, synonyme de tension accrue avec Israël et de difficultés avec Washington, son principal pourvoyeur de fonds, sera sans doute une tâche ardue. Une politique étrangère indépendante devra s’appuyer sur une puissance économique solide, laquelle fait actuellement défaut à l’Egypte. En attendant, Le Caire devra travailler dur son indépendance extérieure.