Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Leur futur est enfin abordé

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Labib Al-Sebai
 
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 Semaine du 4 au 10 mai 2011, numéro 869

 

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Nulle part ailleurs

Bédouins . Après 30 ans de négligence, un premier ministre a décidé de se rendre pour la première fois dans le Sud-Sinaï et voir sur le terrain les conditions de vie de cette population. Une visite riche en enseignements.

Leur futur est enfin abordé

« Plus de discrimination, de marginalisation ni de différenciation », a proclamé aux bédouins le premier ministre Essam Charaf, lors de sa récente visite au Sinaï. Cette rencontre, qui a eu lieu à l’occasion de la fête du gouvernorat, est la première visite de Charaf en dehors du Caire. Un acte qui reflète l’intérêt que porte le nouveau gouvernement à cette région marginalisée depuis plus de 30 ans. Les habitants du Sinaï, qui voient pour la première fois un premier ministre leur rendre visite depuis l’époque de Sadate, attendent beaucoup plus que des promesses.

En faisant un virage à droite, sur un sentier en plein désert, apparaissent quelques tentes et maisonnettes construites en bois et en plastique entre les collines. Nous sommes dans la région d’Abou-Tolaymate, distante de 50 km de Charm Al-Cheikh et où vivent un grand nombre de bédouins. Loin du Caire et de la place Tahrir, ces derniers ont les mêmes revendications que n’importe quel citoyen égyptien. Ils réclament « la justice sociale », et c’est l’une des priorités.

« Qu’est-ce que l’on pouvait attendre d’un président qui n’a jamais mentionné le terme de développement du Sinaï dans ses discours ? », se pose la question cheikh Sweilam, l’un des vétérans de la tribu Mesayen. Ce vieux de 85 ans, dont le visage et la peau portent les couleurs et le relief du désert, explique que les bédouins ont vécu le calvaire durant les trois dernières décennies. « La plupart de nos jeunes étaient la cible des forces de sécurité. Les bédouins étaient responsables de tout malaise dans le pays comme le prétendait la police et, par la suite, l’opinion publique », dit Moussa, en jetant au loin son regard, vers des jeunes bergers. Son fils Salem, qui travaille dans le domaine du tourisme, poursuit : « Lors des attentats terroristes qui ont eu lieu à Charm Al-Cheikh et à Dahab il y a quelques années, et suite aux investigations du service de police, pour eux seuls, les bédouins en étaient les auteurs ». Pourtant, ajoute-t-il, de nouveaux indices commencent à apparaître après la chute du régime, révélant que ce sont probablement les hommes de Moubarak qui en étaient les responsables. En fait, la relation entre les bédouins et la police a toujours été très tendue.

Traces de tortures

Selon le général Mounir Chach, ex-gouverneur au Sinaï, les bédouins ont tout le temps été maltraités sous le règne de Moubarak, exactement comme ils l’étaient sous la colonisation anglaise. Jadis, le Sinaï était le seul gouvernorat égyptien dont le gouverneur était anglais. A chaque point de passage, le citoyen sinaïque était fouillé. Considéré comme un suspect, il était menacé d’aller en prison à n’importe quel moment. « L’ex-ministre de l’Intérieur les a fait revivre les mêmes conditions humiliantes », précise Chach. Abdallah, un bédouin, arrive en courant pour montrer des traces de tortures sur son corps. C’était il y a 5 ans lorsqu’il essayait d’empêcher des policiers de pénétrer dans une maison où il y avait femmes et enfants. « Ils savaient qu’un tel geste allait à l’encontre de nos us et coutumes, n’empêche qu’ils le faisaient pour obliger les hommes à se rendre au poste de police », se rappelle Abdallah, qui suit avec beaucoup d’intérêt la suite des enquêtes concernant Al-Adely, l’ex-ministre de l’Intérieur, son « adversaire ».

La voiture circule d’un endroit à l’autre sans problème, les points de passage existent toujours mais la situation n’est plus la même, comme l’affirme cheikh Moussa. Le passage à travers ces points était très humiliant pour chaque bédouin, soupçonné par la police d’être un trafiquant ou un terroriste. Même en dehors du Sinaï, lorsque la plaque d’immatriculation d’une voiture montrait qu’elle vient du Sud-Sinaï, le conducteur était maltraité. Après la révolution, les agents de police accueillent ces mêmes passagers par des sourires et les saluent avec respect.

Les bédouins ne cachent pas leur soulagement après cette révolution qui leur a permis pour la première fois de sentir qu’ils sont des êtres humains et de vivre en sécurité. Mais le gouvernement doit faire beaucoup plus pour eux. Si la visite de Charaf est la première du genre depuis plus de 30 ans, des promesses ont été faites pour monter de nombreux projets qui, malheureusement, n’ont jamais été réalisés.

Ramener l’eau du Nil

Depuis 1994, les habitants de Sinaï entendent parler de ces projets de développement qui les concernent, mais cela n’a jamais dépassé les paroles. Rien n’a été fait à part ces quelques km qu’on a cultivés au nord du Sinaï et qui servaient de paysage pour l’ex-président, afin de prendre des photos et faire sa propagande du canal Al-Salam (la paix). Ce canal, qui était supposé ramener l’eau du Nil au Sinaï, n’a jamais servi pour l’agriculture au Nord, ni même au Sud.

Non loin d’Abou-Tolaymate se trouve Al-Mandara. Ici, dans cette petite région, les maisons sont construites de ciment et de pierres. Très dispersées les unes des autres comme l’exigent les traditions bédouines. Bien qu’elles soient habitées, elles donnent pourtant l’image de maisons fantômes. « Nous n’avons ni eau potable ni électricité », dit Hémeida, en pointant du doigt un générateur électrique installé sur un terrain vague et qui sert à alimenter les maisons. Ce seul moyen offert par le gouvernement ne permet pas aux habitants de profiter de l’électricité qu’à des heures limitées, à savoir durant 6 heures le soir et 2 heures et demie le matin. Alors, on voit des réfrigérateurs, des ventilateurs et des télés qui ornent les maisons, mais sans vie. Quant à l’eau potable, c’est encore pire. On tire de l’eau des puits ou de l’eau recyclée. En plus du système d’égouts inexistant. « Bref, on est privé de toutes sortes d’infrastructure nécessaire pour une vie décente », explique Moussa. Il ajoute en montrant un petit bâtiment modeste qui sert de dispensaire et où l’on présente des soins médicaux primitifs et qui bien sûr n’accueillent pas les femmes, car il n’y trouve pas de femme médecin. En cas d’urgence, il faut se diriger vers l’hôpital d’Al-Haram à Charm Al-Cheikh. « On en a profité durant 4 ou 5 ans, mais actuellement, ils ont augmenté les prix sans raison et seuls les plus riches d’entre nous peuvent s’y rendre », dit Moussa, en mentionnant que c’est l’hôpital où l’ex-président se trouve actuellement.

Ce jeune n’a pas connu d’autres présidents que Moubarak, mais son père et son grand-père ont connu la période où les Israéliens occupaient leurs territoires. « Ils nous traitaient réellement comme des êtres humains », dit Sweilam.

Le chômage, un grand défi

Autour d’un feu de bois, les enfants s’amusent tout en écoutant les discussions des grands, mais il suffit du regard d’un adulte pour les éloigner de quelques mètres. Les chèvres qui passent de temps à autre sont les bienvenues, mais les enfants doivent rester à distance des adultes. Ici, les coutumes exigent que l’on respecte les plus âgés. C’est peut-être la raison pour laquelle les bédouins se plaignent de leurs conditions, des ministres ou des responsables qui les ont négligés pendant des années, mais lorsqu’il s’agit de Moubarak, ils n’osent pas l’insulter, car c’est contre les coutumes des bédouins d’humilier une personne âgée. « On lui doit, malgré tout, le respect », confie Moussa.

D’après Khaled, 35 ans, le chômage représente aussi un grand défi pour les habitants du Sinaï. « On est privé des biens de notre région alors que l’on voit des visiteurs d’autres gouvernorats venir s’y installer et profiter de ses richesses », dit Khaled, diplômé en informatique et qui travaille comme chauffeur, et parfois dans le domaine du tourisme.

Ce qui dérange le plus les bédouins, c’est de constater que tous les projets touristiques à Charm Al-Cheikh sont dirigés par des citoyens venus d’autres gouvernorats. Et ce sont les hommes d’affaires qui viennent des grandes villes qui possèdent tous ces grands projets.

Sanaa Mabrouk, chercheur dans le Centre des recherches sociales, affirme que les études prouvent que le sujet du développement du Sinaï n’a jamais dépassé les paroles, et toutes les recherches sur le sujet remplissent les tiroirs des responsables. « A mon avis, ce sujet doit être la priorité de l’Etat, car il s’agit là d’une question de sécurité nationale. On ne peut pas laisser cette tranche de la population marginalisée de cette manière et les accuser par la suite de traître, de trafiquants d’armes ou de drogue », explique Mabrouk, en affirmant que cet intérêt poussera les bédouins à se sentir plus intégrés dans leur pays.

En fait, la superficie du Sinaï est estimée à 61 000 km2, ce qui présente le 1/6e de la surface de l’Egypte. Et donc le double de la superficie du Delta. « Ses terres renferment des richesses et les gouvernements précédents n’ont pas essayé de les développer. Si cela avait été le cas, on aurait pu changer le visage de toute l’Egypte », relate Saad. Ce bédouin, comme beaucoup d’autres, souffre d’un manque de sécurité en occupant des terres et des maisons ne pouvant pas en être les propriétaires. On disait toujours, continue Saad, que c’est dangereux de faire posséder les terrains aux bédouins de peur que ces derniers ne les vendent à des étrangers, ce qui pourrait être une menace pour cette région stratégique en ce qui concerne la sécurité des frontières. « Ce ne sont que des prétextes, car ce sont les bédouins qui ont toujours protégé cette région. On pouvait accepter les offres israéliennes depuis l’époque de Nasser qui voulaient que l’on demande la séparation du Sinaï du reste du territoire », dit Saad, en affirmant que tous les bédouins sont fiers de porter leur nationalité égyptienne. Mais en voyant les responsables refuser qu’ils soient propriétaires de leurs terres et maisons, on ne peut s’empêcher de sentir des rancunes dans leurs cœurs.

Ahmad Abdel-Mawgoud, expert au Centre national des recherches sociales, explique que le fossé entre ces habitants et les responsables s’est surtout élargi depuis le début des années 1980. « Il faut faire sentir aux bédouins que l’Etat s’intéresse à eux », explique Abdel-Mawgoud.

L’odeur du thé au marmariya envahit l’air, préparé à feu doux sur un feu de bois enfoui dans le sable. Ici, ce n’est pas seulement le thé qui a un goût particulier, tout est différent ici dans le désert, au milieu des bédouins qui mènent une vie difficile et ne rêvent qu’à se sentir citoyens de ce pays.

Si tout le monde est conscient des conditions de vie des bédouins et des solutions à leurs problèmes, il ne reste que de les mettre en application. « Il est temps que l’Etat prouve sa bonne volonté en prenant en considération leurs problèmes. Pour la première fois, on a senti de la sincérité dans le discours du premier ministre. Il est venu s’excuser pour ces longues années de négligence, il a mangé avec nous. Nous acceptons ses excuses et nous espérons qu’à sa prochaine visite, le Sinaï sera différent », conclut Sweilam, tout en sirotant son thé.

Hanaa Al-Mekkawi

 




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