Al-Ahram Hebdo, Visages | Nicha Sursock, Nicha pacha

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 Semaine du 25 au 31 mai 2011, numéro 872

 

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Visages

Chic et décontracté, souriant, les cheveux mi-long, poivre et sel, de petites lunettes, Nicha Sursock n’arbore pas les classiques attributs de l’entrepreneur. Pourtant, depuis le début des années 1990, il a créé et développé dans la capitale égyptienne plus de 45 bars, restaurants et discothèques. Lors de la révolution du 25 janvier, ses restaurants de Zamalek ont été des « quartiers généraux » de la jeunesse cairote.

Nicha pacha

Devant la porte de son restaurant de pâtes fraîches le Mezza Luna, Nicha a installé cinq petites tables en bois devant un trompe-l’œil romain. A quelques mètres de la furieuse artère du 26 Juillet qui traverse l’île de Zamalek, dans une petite cour étonnamment silencieuse, il a réussi à planter le décor, comme dans tous les lieux qu’il a créés ou contribué à créer : il flotte ici un air de Dolce Vita. A l’intérieur, l’odeur du café emplit la salle. Installé à la « table sociale » du rez-de-chaussée, une table en bois ovale qui peut accueillir six ou sept clients côte à côte, Nicha sirote son espresso du matin, enveloppé de ses éternelles volutes de fumée bleue.

 « Je suis né au Caire en 1951, mais je me définis comme un Egypto-libano-croate », dit-il, pour entamer la conversation. « Mon grand-père maternel était ambassadeur de Yougoslavie en Turquie. Au début de la seconde guerre mondiale, il a décidé d’envoyer sa femme et sa fille vivre en Egypte, pour qu’elles y soient en sécurité. C’est ici que ma mère a rencontré mon père ». La riche famille paternelle de Nicha, qui lui a donné le célèbre patronyme de Sursock, vivait dans les murs de l’actuel hôtel Marriott de Zamalek. Nicha passa les onze premières années de sa vie dans ce cadre enchanteur, en compagnie de ses cousins. Une enfance heureuse, évoquée dans les romans de l’écrivain Gilbert Sinoué, ami de la famille.

« En 1962, c’est la douche froide : nos biens sont saisis par le régime de Nasser et nous sommes contraints de partir au Liban. A l’âge de onze ans, je découvre un autre monde. Je me souviens qu’en Egypte, nous buvions une sorte de soda qui s’appelait le Spatis, une bouteille sur laquelle était dessinée une mouche ! Drôle de symbole … On mâchait du Mastica Ika, un chewing-gum dont il était impossible de décoller le papier. Dans la première épicerie venue à Beyrouth, on trouvait du Bazooka Joe, un chewing- gum doux, qui ne collait pas, qui sentait bon et qui avait bon goût. Et aussi du Seven Up. Ça n’a l’air de rien, ce genre de détails, mais pour un jeune garçon, ça compte ! J’ai fréquenté l’école américaine de Beyrouth, école mixte dans laquelle nous ne portions pas d’uniforme … Après les Franciscains et le collège Bab Al-Louq du Caire, c’était vraiment un autre monde », se souvient-il.

Grand admirateur d’Eugène Ionesco, Nicha écrit sa première pièce de théâtre en un seul acte, Ferchora, à l’âge de 16 ans. Mis en scène, le projet a malheureusement tourné court avec le décès du producteur. « Cette expérience m’a donné envie de continuer à écrire. Trois ans plus tard, j’ai quitté le Liban pour la Belgique. A Bruxelles, je suis entré à l’Institut des arts de diffusion : je rêvais de cinéma. Je ne produirai finalement qu’un court-métrage et une publicité … », semble-t-il regretter. Mais Nicha est un touche-à-tout : de retour au Liban, il occupe de nombreux petits boulots dans l’imprimerie, le bâtiment, la restauration et devient finalement … dessinateur de presse. « Je suis un fan d’Albert Dubout … Dans le quotidien L’Orient-Le Jour de Beyrouth, j’ai commencé à illustrer la page des potins. En deux heures, chaque jour, je devais croquer l’actualité. Je suis resté à ce poste de 1974 à 1981, pendant la guerre », se souvient-il. Après quelques années, la vie quotidienne, de plus en plus difficile, le pousse à rejoindre ses parents rentrés en Egypte.

Au Caire, il passe à l’écriture dans les colonnes du Progrès Egyptien. « Je rédigeais un supplément cinéma une fois par semaine, puis un supplément sur les sorties. Je jouais au critique gastronomique. Avec mon salaire de 60 livres par mois, c’était le seul moyen pour moi de manger au restaurant ! », plaisante-t-il. A l’époque, la clientèle égyptienne privilégie le repas de famille, à la maison. Et le niveau de la restauration s’en ressent. « A part dans quelques grands hôtels, les restaurants étaient nuls. Je l’ai constaté après avoir fait un stage dans les cuisines de l’hôtel Sémiramis de Beyrouth. J’ai rangé cette information dans un coin de ma tête … », explique Nicha.

Pourtant, c’est presque par hasard qu’il fait ses véritables premiers pas dans la restauration. Attablé un jour dans son café favori, à Zamalek, il constate que le propriétaire détient, face au café qui ne désemplit pas, un restaurant toujours vide. Nicha propose ses services pour relancer la machine et, accepté, il change la déco, la carte, l’ambiance. Quelques semaines plus tard, le succès est au rendez-vous. C’est le début d’une aventure grâce à laquelle Nicha va se faire un prénom.

« Après ce restaurant, Il Capo, j’ai lancé avec un associé un café, Tabasco, à Mohandessine — qui a aujourd’hui essaimé dans tout Le Caire, NDLR. J’adorais ce lieu et c’était vraiment nouveau ici, un bar où la jeunesse pouvait se retrouver. Puis j’ai créé Abou Seid, café-restaurant avec une déco chic et très orientale : des tables basses, des chichas, de beaux lustres, de belles banquettes … Puis l’Aubergine, resto végétarien au rez-de-chaussée et bar à l’étage, un de mes préférés, et le dernier, avec Mezza Luna, que je gère encore moi-même aujourd’hui ».

Au fil des années, il s’improvise roi de la nuit : « Quand j’ai monté le High Heels, sur la terrasse du Hilton, c’était le premier bar-boîte de nuit en plein air du Caire. Les gens devenaient fous : ils faisaient des heures de queue, couraient dans les couloirs de l’hôtel, et j’ai appris par la suite que mes vigiles recevaient jusqu’à 200 livres de bakchich pour faire entrer les clients ! ». Un de ses succès, le Cairo Jazz Club, est encore un lieu de référence pour écouter du jazz dans la capitale égyptienne. « Le principe de mes affaires est le suivant : je me lasse très vite ! J’investis dans un lieu qui me plaît, je fais les choses à mon goût, puis quand j’ai rentabilisé mon investissement, je cède à un associé. J’aime faire des choses nouvelles et je ne perds pas de vue qu’il faut travailler en se faisant plaisir pour que ça marche », explique Nicha. Après le Cairo Jazz Club, laissé à son assistant, il y a eu le Latex et sa clientèle branchée, le Mojito et sa vue panoramique sur le Nil, le Jazz Up, le White, une boîte de nuit blanche et minimaliste, dans l’esprit des soirées blanches de Saint-Trop … « La nuit, ici, c’est : voir, être vu et payer cher. Au bout d’un moment, je me suis lassé », déclare Nicha.

Cet éclectisme et cette énergie caractérisent sa réussite : créateur de « concepts », de « tendances » pourrait-on dire, Nicha est un caméléon, qui passe du français à l’anglais puis à l’arabe, sans même s’en rendre compte. Ce qu’il aime, le public aime, au Caire, à Alexandrie, à Charm Al-Cheikh et ailleurs, comme en témoignent ses nombreuses expériences dans toute l’Egypte.

La jeunesse cairote, qui a toujours fréquenté les lieux créés par Nicha, a fait de ses restaurants de Zamalek, Mezza Luna et l’Aubergine, des « quartiers généraux », au cours des semaines qui ont suivi la révolution du 25 janvier. Attablés devant le désormais célèbre Hamburger Tahrir, ils passent alors des journées et des soirées entières à débattre. « Il y avait lors de leurs rencontres une effervescence incroyable. Tout le monde discutait, pendant des heures, et je me suis joint à eux, à leur demande, pour écouter leurs revendications. J’ai beaucoup apprécié ces échanges, j’ai trouvé que les jeunes avaient été magnifiques », retient Nicha. Lui, qui a vécu deux révolutions en Egypte et la guerre du Liban, a choisi de s’engager dans le parti politique libéral fondé par Naguib Sawirès, Al-Masriyine al-ahrar. « Je pense qu’il faut se mobiliser, chacun à son niveau, pour préserver certains acquis de cette révolution : il faut promouvoir la démocratie en Egypte. Comme beaucoup, je suis inquiet à la vue des tensions récentes, mais je reste fondamentalement optimiste, j’ai beaucoup d’espoir », explique Nicha.

A bientôt 60 ans, l’ex-oiseau de nuit, qui a toujours eu le bec fin, se rapproche également de ses premières amours, en cuisine. Jury lors des concours culinaires de l’Association des chefs égyptiens, il a été choisi comme membre votant de l’Académie San Pellegrino qui décerne chaque année, en toute simplicité, le prix du meilleur restaurant du monde. En 2010, le célèbre El Bulli de Ferran Adria a été détrôné au profit du Noma de René Redzépi, à Copenhague, un restaurant qui privilégie les légumes, les ingrédients sauvages et les méthodes de préparation nordiques traditionnelles.

Le bonheur, pour Nicha, serait-il aussi dans le pré ? « J’ai désormais envie de lancer un restaurant tout près du Caire, de proposer une gastronomie de terroir, avec des produits de mon propre potager », déclare-t-il. Une initiative qui serait, une fois de plus, inédite en Egypte. A moins que le prochain projet sur la liste ne soit, dans un tout autre style, un café Mozart dédié à l’opéra et à la musique classique … .

Elodie Laborie

 

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Jalons

1951 : Naissance au Caire.

1962 : Après la saisie des biens de sa famille, il part à Beyrouth.

1970 : Etudes de cinéma à l’Institut des Arts de Diffusion à Bruxelles (IAD).

1974 – 1981 : Après plusieurs petits boulots, il devient dessinateur de presse pour L’Orient-Le Jour de Beyrouth.

1981 : Sa carrière médiatique se poursuit au Progrès Egyptien.

1988 : Débuts au restaurant Il Capo de Zamalek.

1990-2010 : Nicha crée et développe au Caire 45 restaurants, bars et discothèques parmi lesquels Tabasco, High Heels, Mezza Luna et l’Aubergine.

 




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