Al-Ahram Hebdo,Société | Baisers en eau trouble

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 Semaine du 18 au 24 mai 2011, numéro 871

 

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Société

Censure . Entre l’élite et les masses il y a comme un fossé. La première pousse vers le libéralisme, la deuxième défend le conservatisme. L’annonce d’une décision de couper baisers et étreintes des films diffusés à la télévision est venue le confirmer. Explications.

Baisers en eau trouble

« On veut se nettoyer », lance un jeune homme. Ce verbe, nettoyer, se conjugue à tous les temps en ce moment en Egypte. Seulement à chacun son temps !

Pour les révolutionnaires, il est question de nettoyer le pays de l’oppression et de la corruption ; pour les Frères musulmans, il s’agit de nettoyer les mœurs ; pour les salafistes, l’heure est au nettoyage de tout ce qui ne correspond pas à la charia comme ils la conçoivent et pour les intellectuels, il faut nettoyer les esprits ... Bref, le grand nettoyage du printemps égyptien n’est pas sur le point de se terminer !

Le « On veut se nettoyer » du jeune homme concerne le cinéma et la production de télévision. Une information — parmi les centaines qui dominent ces temps-ci — a fait état d’une décision du directeur de la télévision publique « d’effacer les baisers et les étreintes » de tous les films nouveaux ou anciens qui passent à l’écran. L’information a eu l’effet d’une bombe. Sur les différents sites Internet, les réactions continuent de pleuvoir même après le démenti du directeur de la télévision, Sami Al-Chérif. Un raz-de-marrée de commentaires dont des « Oui et des hourras en chaîne » ...

Le quotidien Al-Shorouk a lancé un sondage (Etes-vous pour ou contre la décision ?). Résultat : 178 commentaires en quelques heures au sein desquels 170 clamaient victoire et chantaient en chœur : « Oui au nettoyage des écrans de télévision ». « Nous avons nos coutumes et nos traditions qu’il faut respecter. On ne peut pas nous obliger à voir en famille des scènes osées avec des baisers », explique Hossam, un jeune étudiant en droit. « Ceux qui invoquent la liberté de création n’ont qu’à se brancher sur le satellite européen pour voir ce qu’ils veulent », poursuit-il.

De l’autre côté de la barre, intellectuels, cinéastes, producteurs de cinéma et artistes se tirent les cheveux, criant au massacre. Certains ont même accusé le directeur de la Télévision de faire le jeu des islamistes. Ce dernier a rapidement réfuté l’information ... mais trop tard !

« C’est une information fausse. Je n’aurais jamais pris une telle décision rétrograde de cette façon. Une telle décision ne serait autre qu’une spoliation de la liberté de création et une destruction du patrimoine cinématographique égyptien », dit-il.

Mais ces démentis n’ont en rien apaisé la polémique. Un groupe de jeunes cinéastes a publié un communiqué demandant « l’annulation de l’Organisme de la censure sur les produits artistiques dépendant du ministère de la Culture et sa transformation en un organisme chargé de classifier les œuvres sur des critères d’âge du public ... Il n’est pas permis que la société s’immisce dans la famille. C’est aux parents de décider ce qui peut nuire à leurs enfants ».

Un fossé intellectuels-masses

A quoi est dû ce décalage entre les deux camps ? « L’élite égyptienne a longtemps souffert des contraintes quant à la liberté d’expression et elle a mené de longues batailles contre les Frères musulmans et les instances de censure. Les masses veulent aujourd’hui trouver des terrains d’entente pour introduire un équilibre entre elles et les élites. Elles veulent prouver que l’élite n’est pas tout et que les masses ont aussi leur mot à dire. Nous sommes dans une période de pressions réciproques », explique le directeur du centre de l’histoire d’Al-Ahram, Nabil Abdel-Fattah. « L’Egyptien parle beaucoup de sexe, palabre sur le corps des femmes ... Il est le deuxième consommateur de sites porno dans le monde arabe après l’Arabie saoudite, ce qui engendre de nouveaux désirs et, paradoxalement, une augmentation de la volonté de dominer le corps de la femme. Du coup, le terrorisme moral augmente », poursuit-il. Et d’expliquer qu’en face, il y a une élite opposée, celle des Frères et des salafistes, qui pousse vers « la morale » en invoquant la religion.

Cette élite moralisatrice s’est lancée dans la bataille et, dans la foulée, le propriétaire d’une société de production artistique, Mohsen Radi (de surcroît cadre au sein de la confrérie des Frères musulmans), a déclaré : « La confrérie et son parti, la Liberté et la justice, ont décidé de promouvoir la production d’œuvres artistiques sérieuses, comme les films religieux et sociaux. Les Frères croient en l’art comme un moyen créatif ». Il a en même temps déclaré la fin des films « de nudité car le peuple égyptien n’acceptera plus la production de tels films ». Quant à savoir ce qu’il entend par « nudité », c’est une autre histoire ...

Le journaliste et critique de cinéma Essam Zakariya trouve, bien sûr, l’argument ridicule : « Aujourd’hui, je ne crois pas que le public — qui a accès à tous les films porno et autres via le Net — attend de voir le bras nu d’une actrice égyptienne ». Ce à quoi rétorque un père de famille : « Nous ne voulons pas voir de baisers, de flirt ou d’étreintes à la télévision alors que nous la regardons en famille. Ce genre de film ne correspond ni à notre culture ni à notre religion ».

De quoi faire sourire car, à entendre ces mots, on a l’impression que la télévision propose des menus sexuellement chauds. Ce qui n’est, évidemment pas le cas. Zakariya ne mâche pas ses mots en réagissant aux hourras généralisés face à la censure des baisers : « Il y a une hypocrisie sociale. Les Egyptiens sont les premiers à défendre la vertu et la morale, alors que ce sont des personnes qui consomment le sexe avec avidité. Au lit, ils ne rechignent pas à aller très loin en la matière, mais dans la rue ils mettent le masque de la pudeur ». Pour lui, cette dualité relève aussi d’un manque de culture : « Un homme face à un islamiste ou un salafiste qui l’incrimine pour avoir écouté de la musique ou regardé un film n’a pas d’arguments pour le contrecarrer. C’est pour cela que les salafistes ont peur des intellectuels. Cette dualité est l’une des conséquences de l’oppression et cela prendra des années avant de pouvoir s’en libérer ».

Dualité des gens du métier

« Ces intellectuels vivent sur une autre planète. Ils veulent à tout prix faire passer leurs idées laïques. Comment osent-ils dire que les scènes d’amour, c’est de la culture ! Quelle culture ? La nôtre ? Pourquoi l’art, c’est les baisers ? », s’insurge Siham, secrétaire. « C’est un état de déliquescence intellectuelle et culturelle. Il y a un gros problème dans le regard que portent les gens sur l’art. A l’étranger, même les plus conformistes savent que les critères artistiques sont indépendants des critères moraux », explique la réalisatrice Hala Khalil. Elle avoue que ce problème est inhérent au milieu des acteurs eux-mêmes : « L’actrice qui décide de se marier décide avant cela de ne plus faire de scènes d’amour. Maintenant, les actrices qui font des scènes osées savent qu’elles ne peuvent pas se marier, même pas avec quelqu’un du milieu artistique ».

Pour expliciter l’état des lieux, elle invoque l’exemple du célèbre acteur Adel Imam qui a un jour déclaré à la presse : « Je n’accepterais pas que ma fille fasse des films et se laisse embrasser » ! La cinéaste explique que dans les années 1940 à 50, les artistes avaient une vision plus libérale : « Le milieu était empreint des idées de la richesse intellectuelle de la société ».

Les appels à réformer et révolutionner l’art se sont multipliés pendant et après la révolution. Mais, alors que certains appellent à sa libération, d’autres appellent à sa « libération » de son trop-plein de liberté ... Pour Hala Khalil, le cinéma commercial, dont les films remplissent les grilles de la programmation télé, a nui à l’image de l’art auprès du spectateur. « J’ai vécu une très mauvaise expérience lors de mon film Qas we lazq (couper-coller). Le film se terminait par une scène d’amour qui en résumait l’idée, à savoir que si on veut tout planifier, on se fait piéger par ses sentiments. J’ai dû batailler deux semaines avec les acteurs qui refusaient de jouer la scène. J’ai dû la modifier et, quand le film est passé à la télévision sur la chaîne saoudienne ART, cette dernière a refait le montage de la fin du film et le film n’avait plus aucun sens. Désormais, je fais attention : quand j’ai une scène importante, je ne la mets pas en scène d’amour », raconte-t-elle.

La décision de couper baisers et scènes d’amour a été niée certes, mais le débat qu’elle a suscitée révèle à quel point l’affaire est complexe et renvoie à plusieurs niveaux et à plusieurs visions de projets de société. « Au moment de vérité, je crois que les gens auront peur de voir leur mode de vie changer radicalement », lance Essam Zakariya en songeant à la montée du courant islamiste. « C’est ridicule tout ce débat au moment où les gens ont accès à tout via le Net et les chaînes satellites. A quoi bon l’interdiction ? C’est un concept désuet. Tenez ! J’ai lu hier qu’un laboratoire japonais était sur le point de perfectionner une technique qui permet d’embrasser quelqu’un d’autre via le Net et que l’autre peut sentir le baiser et même le sauvegarder sur son ordinateur. Qu’est-ce que tous ces gens vont faire face à ces baisers ? », lance Moeniss, un professeur.

Najet Belhatem 

 




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