Courants Islamistes . Suite aux derniers incidents d’Imbaba et à la montée de ces courants rigoureux, les Egyptiens semblent de plus en plus inquiets. Le rassemblement du vendredi de « l’union nationale » à la place Tahrir est un début d’action.

La mobilisation est de rigueur

«musulmans et chrétiens ... une seule main », ainsi scandait la foule qui s’est rassemblée le vendredi dernier à la place Tahrir et devant Maspero (bâtiment abritant la radio et la télévision publiques) pour soutenir l’union nationale. Une manifestation qui a réussi à mobiliser environ un million de citoyens venus des quatre coins de l’Egypte, pour dire haut et fort que rien ne pourra diviser le peuple égyptien. Et ce, suite aux conflits qui ne cessent d’aiguiser la sédition confessionnelle après la révolution. De la destruction de l’église de Saul, jusqu’aux incidents relatifs aux deux églises d’Imbaba, ces événements reviennent de manière récurrente et préoccupent l’opinion publique.

Une messe, suivie de la prière du vendredi et de la diffusion de chansons patriotiques ont caractérisé cette journée. On peut lire sur les banderoles : « Je suis copte, j’aime mon frère musulman, nous sommes tous Egyptiens », « L’Egypte de la révolution unie à jamais ». Cependant, au-delà des slogans, la réalité est tout autre.

« Nous sommes une population en danger », a annoncé le premier ministre Essam Charaf, deux jours après l’incident d’Imbaba. Les scènes de religieux musulmans et chrétiens qui s’embrassent devant les caméras et les manifestants qui tiennent la croix d’une main et le Coran par l’autre et ces discours creux que l’on entend tous les jours dans les médias n’ont plus de crédibilité.

« Salut les filles, que pensez-vous de ma tenue ? Je me prépare bientôt à porter le tchador », lance Nadia à ses collègues, en expliquant la raison pour laquelle elle porte des vêtements amples et longs. Un salut sarcastique qui révèle une certaine angoisse chez les Egyptiens en ce moment. Une inquiétude quant à l’ascension des idées extrémistes au sein de la société. Frères musulmans, salafistes, Al-Tabligh wal daawa et d’autres noms de courants islamiques reviennent souvent dans les discours des Egyptiens. « Je vais émigrer si les islamistes arrivent au pouvoir », affirme Noha, qui ne s’imagine pas vivre une guerre civile comme cela s’est passé au Liban ou en Iraq. En fait, ces courants religieux ont toujours existé en Egypte mais n’étaient pas aussi apparents ni influents. Ils étaient aussi très contrôlés par les services de sécurité.

Après le 25 janvier, ces courants religieux ont profité de cette marge de liberté pour jouer un rôle politique tentant d’imposer leurs lois et leurs idées. « Je ne comprends pas pourquoi on n’applique pas la loi de manière rigoureuse. Où sont les Azharites qui prônent l’islam modéré ? Ils doivent intervenir. On ne voit que des gens comme Mohamad Hassane et Safouat Hégazi, des salafistes, qui se chargent de résoudre les problèmes », commente Adel Ibrahim, professeur à l’université.

Et ce sont souvent des barbus portant chemises et pantalons, parfois des djellabas courtes et un keffieh sur la tête, qui font leur apparition à l’écran pour exprimer leurs idées, y compris dans la presse écrite. Ils expliquent ce qu’il faut faire et ne pas faire, ce qu’ils veulent et ce qu’ils rejettent. D’après eux, on doit suivre la charia, ce qui va mettre les musulmans dans le droit chemin et protégera en même temps les chrétiens, car dans le Coran, on est appelé à respecter les autres religions.

En fait, aussi bien dans ce camp que dans l’autre, tous les citoyens semblent inquiets. Et si les chrétiens ont peur, beaucoup de musulmans sont vus comme des « croyants faibles » qui doivent revenir à la vraie religion. Des mausolées ont été détruits, car leur visite est illicite d’après certains fondamentalistes. Des conférences se tiennent tout le temps afin de propager l’idéologie des différents courants religieux, à l’exemple de la conférence qui a rassemblé dernièrement Frères musulmans et salafistes.

Ces derniers cherchent de plus en plus à mettre la main sur des mosquées et se donnent le droit de faire les prêches du vendredi. Le cas de la mosquée Al-Nour, place Abbassiya au Caire, a été l’exemple le plus flagrant. Les cheikhs salafistes ont fait descendre l’imam de son « minbar » pour que l’un d’eux fasse son prône. « Je suis étonné de voir dans la rue de plus en plus de barbus portant des djellabas courtes et un keffieh sur la tête. Je ne peux m’empêcher de les regarder, car je ne suis pas habitué à en voir autant. J’ai peur de voir Le Caire se transformer en Islamabad », commente Adel Ibrahim.

Leurs affiches ornent aussi les grandes places pour annoncer que tel ou tel cheikh va faire son prêche dans telle mosquée au Caire. C’est une façon à eux de dire que « nous sommes là ». Ils sont présents, discutent et donnent des ordres comme s’ils étaient les maîtres de ce pays et qu’on n’a pas d’autres choix que de leur obéir.

D’un côté, les Frères musulmans cherchent à gagner du terrain en réalisant des progrès sur la scène politique, et de l’autre côté, les salafistes (un groupe qui prétend suivre le comportement des premiers musulmans) organisent des manifestations ou des mouvements de protestations soutenant le port du niqab. Ils se sont acharnés pour retrouver cette chrétienne convertie à l’islam et prétendent que l’église l’a cachée pour la forcer à retourner à sa religion. Ces salafistes appellent aussi à un Etat islamique et non pas civil. Karim, ingénieur, ne voit aucun inconvénient que le pouvoir soit entre les mains d’un gouvernement islamique, mais à condition que la religion soit appliquée correctement et non pas de véhiculer un islam rigide comme c’est le cas aujourd’hui.

« Tout le monde veut du bien pour ce pays. Mais ce que l’on voit actuellement semble aller en faveur des idées extrémistes importées de l’étranger et de ce clan qui lutte pour arriver au pouvoir », dit Soheir, à la retraite. Elle poursuit en montrant des coupures de presse qu’elle rassemble depuis le 25 janvier. Au début, les Frères musulmans avaient annoncé que leur participation serait de 30 % à l’Assemblée du peuple et qu’ils ne comptent pas se présenter à la présidentielle. Soheir sort un autre journal de date différente où les Frères musulmans espèrent atteindre les 50 %. En même temps, d’après Soheir, on peut lire entre les lignes qu’ils ont l’intention de présenter un candidat aux présidentielles.

Le temps passe et la montée de ces courants suscite un débat de société. Journaux, émissions de télé, sites Internet, blagues et commentaires circulent sur les portables. Selon l’écrivain Khaled Montasser, les gens ont raison d’être inquiets, surtout que l’Histoire a prouvé que le mariage entre la politique et la religion est voué à l’échec. « Il faut réagir immédiatement et être à la hauteur de la responsabilité. Tous les gens cultivés et modérés doivent descendre sur terrain pour parler aux citoyens et faire face à ce courant, car il s’agit d’une question de vie ou de mort », affirme-t-il.

L’activiste Néhad Aboul-Qomssane semble partager cette même crainte. Elle vient de recevoir une lettre qui porte une menace de mort, signée par le bourreau (surnom donné à celui qui porte l’épée). D’après ce membre du groupe Gamaet el-amr bel maarouf wel nahi an el-monkar, Aboul-Qomssane doit arrêter de défendre les lois du statut personnel qui ont détruit la famille, d’après lui, en donnant plus de droits à la femme. En fait, ce groupe existe en Arabie saoudite et véhicule des idées extrémistes en voulant les appliquer de force.

Face à l’absence d’un rôle politique, la population s’est réfugiée dans la religion, oubliant l’intérêt de la patrie. Aujourd’hui, les citoyens préfèrent s’identifier selon le croissant ou la croix. La preuve, le référendum du 19 mars, le premier du genre après la révolution. Beaucoup de citoyens se sont dirigés vers les urnes pour dire non ou oui aux amendements constitutionnels tout en ayant dans l’esprit le deuxième article de la Constitution qui stipule que la charia est la source principale de la législation en Egypte.

Le cheikh salafiste Hussein Yaaqoub a exprimé sa joie devant les fidèles, parce que le oui l’a emporté. Pour lui, c’est une preuve que la bataille est gagnée. Parallèlement, Abboud Al-Zomor, qui a trempé dans l’assassinat de Sadate, a été accueilli comme un héros et a annoncé qu’il faut retourner à la charia dans la vie quotidienne.

« On récolte aujourd’hui ce que l’on a semé depuis des années », dit Hanane Rateb, professeur à la faculté de pédagogie. Elle poursuit qu’un enseignement inefficace, une culture superficielle, le manque de patriotisme et un pouvoir oppressif ont mené à cette réalité malheureuse.

Aujourd’hui, chrétiens et musulmans n’ont qu’un seul choix : s’unir pour relever tous les défis qu’affronte le pays en cette période délicate. Ces milliers de citoyens qui se sont rassemblés ce vendredi à la place Tahrir sous le slogan « Unissons-nous » ne représentent qu’un début. La mobilisation doit être continue.

Hanaa Al-Mékkawi