Al-Ahram Hebdo, Enquête | Moins consommer : des effets négatifs

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 Semaine du 18 au 24 mai 2011, numéro 871

 

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Enquête

Austérité . Les familles dépensent moins pour affronter la crise suscitée par la période transitoire. Hommes de religion, activistes et responsables lancent un appel pour sensibiliser les citoyens mais les conséquences sont à double tranchant.

Moins consommer : des effets négatifs

« S’imposer des privations pour relancer l’économie et se passer du superflu pour surmonter la crise », telle est l’initiative lancée récemment par l’écrivain Fahmi Howeidi dans le quotidien Al-Shorouk. Un appel qui a eu un écho retentissant dans la société. Un appel qui est aussi mis en doute par certains : la baisse de la consommation étant un des principaux facteurs de la crise actuelle. En proposant aux citoyens de réduire leurs dépenses et de changer leur style de vie, cet appel a ouvert un débat pourtant habituel.

« Cela fait trente ans que nous nous serrons la ceinture ! Dans les années 1980, on a adopté cette politique sous prétexte de réforme économique. A partir de 1995, c’était une nécessité pour faire face à la récession. Et avec l’arrivée du deuxième millénaire, on n’a pas arrêté de nous parler de crise économique mondiale. Quand va-t-on donc ressentir un soupçon de prospérité alors que ceux de ma génération vont bientôt atteindre la quarantaine ? », s’interroge Islam, ingénieur de 37 ans. Il exprime ainsi l’état d’anxiété qui règne en Egypte en ce moment et qui fait l’objet de discussions dans la rue, les cafés, les moyens de transports ainsi que sur Facebook. « On a cru que la révolution allait être cette lanterne magique qui mettrait fin à nos souffrances. Mais, il va falloir encore attendre pour récolter les fruits du changement », avance Iyad, 25 ans, journaliste.

Sur un site consacré à ce débat sur Facebook, Riham, 20 ans, étudiante, répond : « Peu importe. Si aujourd’hui on doit réduire notre train de vie, au moins il y a une lueur d’espoir car toute la mafia du régime qui s’est emparée des biens du pays est actuellement derrière les barreaux. Les prochains responsables vont sans doute avoir peur de vivre ce même sort humiliant ».

Les chiffres assurent que l’Egypte a perdu à la suite de la révolution du 25 janvier 70 milliards de dollars à cause à la chute de la Bourse qui a fermé ses portes durant deux mois, sans compter les pertes dans les secteurs du tourisme et des investissements, qui semblent cependant être limitées sur le long terme.

Nouvelle épreuve

Aujourd’hui, nombreuses sont les institutions qui lancent des appels pour que toute la population se serre la ceinture. Une fatwa promulguée par cheikh Youssef Al-Qaradawi, président de l’Union internationale des oulémas musulmans, stipule qu’il est préférable cette année de consacrer l’argent des grand et petit pèlerinages pour soutenir l’économie nationale. Les Egyptiens dépensent en effet près de 2 milliards de L.E. par an pour effectuer ces rituels : la même somme dont l’Egypte aurait besoin cette année pour combler ses besoins financiers.

Karima, dentiste de 65 ans, qui a l’habitude d’aller faire le petit pèlerinage (omra) tous les ans, a décidé d’annuler sa visite aux lieux saints cette année, le montant des frais s’élevant à 12 000 livres. « On ne sait pas ce qui nous attend les prochains jours. Mon fils a été licencié ainsi que mon neveu. Je pense que je vais économiser l’argent du petit pèlerinage afin d’aider mes proches en difficulté », confie-t-elle.

Face à la crise, tout le monde se mobilise. Ce vendredi, dans certaines grandes mosquées, les imams ont commencé à réagir. Dans son prêche, l’imam de la mosquée de Moustapha Mahmoud, située à Mohandessine, a appelé de son minbar les citoyens à mener un train de vie austère durant cette période pour permettre au pays de se lever économiquement. Il n’a pas hésité à citer l’exemple du prophète Youssef qui a réussi à sauver l’Egypte de la famine à un moment décisif de son histoire.

Un discours qui a eu un impact important chez certaines familles qui ont décidé de réviser et de réarranger les priorités de leur budget. Abir, 42 ans, employée, a décidé de ne pas acheter à ses enfants de nouveaux vêtements cet été. Soha, 27 ans, a décidé de ne se rendre ni à la Côte-Nord ni à Alexandrie durant les vacances. Hicham, 36 ans, un comptable qui avait l’intention d’acheter une nouvelle voiture, a décidé de remettre son projet à plus tard. Un exemple comme un autre mais qui illustre l’état d’esprit de la population ces temps-ci.

« Ce n’est pas une chose facile d’apprendre à être économe. Certains pays ont déjà adopté cette démarche et ont réussi à relancer leur économie », assure Amani Kandil, socio-économiste. Elle ajoute que dans les pays industrialisés, les peuples sont habitués aux astuces leur permettant de réduire leurs dépenses avec flexibilité en cas de crise. En Europe, l’année dernière, face à la crise mondiale, les Européens ont réduit leurs dépenses ... mais pas n’importe lesquelles cependant.

Car ces restrictions doivent avant tout être imposées aux institutions gouvernementales. « Il faut que le gouvernement commence par donner l’exemple. Il est temps de mettre fin au gaspillage et aux dépenses futiles », avance Howeidi. Difficile d’admettre qu’un ex-ministre égyptien possédait 6 voitures pour son usage personnel et 96 autres pour les personnes qui l’entourent, ce qui avait perdre à l’Etat 35,5 millions de L.E. Une accusation dont fait l’objet l’ex-ministre des Finances, Youssef Boutros-Ghali, en fuite au Liban.

Le gouvernement donne l’exemple

Aujourd’hui, il semble que la rationalisation de la consommation soit devenue le mot d’ordre. Le ministre de l’Electricité a entamé une politique austère en ce qui concerne la consommation d’énergie. Celle-ci vise à éteindre la lumière dans toutes les institutions gouvernementales durant la journée et à utiliser les ventilateurs à la place des climatiseurs. Une décision que le ministère de l’Education a commencé à appliquer dans les écoles. Au ministère de la Main-d’œuvre, on a demandé aux fonctionnaires de ne plus utiliser les réchauds ni les bouilloires électriques qui consomment énormément d’électricité. Les lampadaires illuminant les rues seront éteints après minuit. Un autre appel diffusé à la radio sensibilise les citoyens pour consommer moins d’eau. Et pour les salaires ? Les hauts fonctionnaires de l’Etat ont à leur tour choisi de réduire leurs salaires pour répondre à cette politique. Le cheikh d’Al-Azhar, Dr Ahmad Al-Tayeb, en est un exemple. Il s’est passé de son salaire en tant que cheikh d’Al-Azhar dès qu’il a été nommé à ce poste et ce, jusqu’à ce jour. Mais encore faut-il en avoir les moyens ...

Une association, Citoyens contre l’inflation, a lancé une nouvelle campagne appelant les citoyens à se serrer la ceinture. A travers son site sur Facebook et des spots diffusés dans les médias, ainsi que des conférences, ce mouvement veut créer une nouvelle culture. « Les réserves stratégiques des denrées alimentaires ont atteint leurs limites. Une situation qui exige que les gens se rendent compte du danger : nous devons tous y faire face. On est menacé d’une intifada des affamés », confie Mahmoud Al-Asqalani, président de l’association.

Ce mouvement a lancé plusieurs appels aux citoyens durant les cinq dernières années pour boycotter la viande et le yamich du Ramadan. Aujourd’hui, il sensibilise de nouveau les citoyens pour changer leurs habitudes de consommation. « Notre campagne portera des messages courts et des conseils pratiques aux citoyens et applicables dans leur quotidien. L’objectif sera de réduire la consommation de moitié. Une cuillère de sucre pourrait avoir la même fonction que deux ou bien un demi-kilo de viande peut être suffisant », avance Al-Asqalani, tout en assurant que c’est aussi un moyen de pression sur les commerçants qui ont commencé à profiter de la situation en haussant les prix. Pourtant, ces incitations sont à double tranchant : en réduisant la consommation des ménages, la croissance économique ne peut que se détériorer, ce qui aura un impact sur les salaires ... et le cycle vicieux de la régression risque ainsi de s’installer durablement. La reprise de la consommation est en effet bien souvent jugée nécessaire à le reprise de l’économie.

Sport et médias, gravement touchés

Cette austérité frappe également d’autres domaines. Ahli, un des plus grands clubs de football soutenu par un nombre important d’hommes d’affaires, ne fait pas exception à la règle. Les responsables ont décidé de transférer les assistants étrangers de l’entraîneur Manuel José dans un autre hôtel moins cher que le Marriott, cinq étoiles, où ils séjournaient. Seul l’entraîneur bénéficiera de ce séjour dans cet hôtel de grand luxe.

La raison est que toutes les compétitions qui devaient avoir lieu après la révolution ont été annulées. L’équipe est donc privée de ses revenus provenant des matchs et des émissions en direct, et ce, sans compter les problèmes des sponsors et des publicités. « Une idée a été proposée, celle de louer des appartements aux assistants comme moyen de réduire les dépenses », avait déclaré un responsable qui a requis l’anonymat.

Le monde artistique est l’un des plus touchés par la crise économique. Selon Walid Aboul-Séoud, critique d’art, les revenus des stars vont connaître cette année une baisse de 50 %. Durant le Ramadan qui est le mois de la concurrence artistique, la donne va sans doute changer cette année. « Cette année, celui-ci ne va pas dépasser les 20 feuilletons, contre 55 l’année dernière », confie Aboul-Séoud. Tareq Nour, propriétaire d’une agence de publicité et d’une chaîne satellite qui travaille seulement durant le mois du Ramadan, assure que les feuilletons vont être gravement touchés par la baisse des pubs car leur prospérité est directement liée à celle des spots publicitaires. De son côté, le département de production à la Télévision égyptienne a déjà annulé le contrat de quatre feuilletons qui allaient être diffusés durant le Ramadan prochain.

La restriction est à l’ordre du jour. Tel est l’appel de l’association Citoyens contre l’inflation. Mais il reste à savoir si la population va suivre et si les conséquences de l’austérité seront réellement positives sur l’économie. Pour les économistes, le doute n’est pas permis : seule une reprise de la consommation pourra faire sortir l’économie de ces moments difficiles.

Dina Darwich

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