Al-Ahram Hebdo, Littérature | Saif Al-Rahbi,  Chant de l’aveugle

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 Semaine du 20 au 26 avril 2011, numéro 867

 

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Littérature

Le poète omanais Saif Al-Rahbi expérimente une forme poétique aux frontières du théâtre et du dialogue philosophique. Dans son recueil Héwariyat nachid al-aama (chant de l’aveugle « dialogue »), il imagine l’entretien de deux hommes ayant perdu la vue sans perdre la vision.

Chant de l’aveugle

(L’aveugle, sur son banc, essaye de se réveiller et de se lever, paresseusement et très lentement. Il nous fait rappeler ces créatures des gens de la caverne. Il se dirige vers son compagnon qui essaye à son tour d’émerger du fond du trouble de cette hécatombe que sont les ténèbres).

 

L’aveugle : Le soleil s’est levé avec sa jolie lumière scintillante. Elle éclaire l’étendue des cimetières, semant les âmes de leurs habitants après une très longue léthargie.

L’aveugle : Ta description du soleil me désole. Et il n’y a aucune part de sincérité, aucune justice.

L’aveugle : Pour quelle raison, ami des ténèbres ?

L’aveugle : Le soleil peut accomplir toute cette magie miraculeuse, le long de ces immenses distances de cimetières, de tombes et d’enclos funèbres, qui se sont ajoutés les uns aux autres pendant des millions d’années et puis il n’envoie pas une seule goutte de lumière dans un petit creux sombre comme nos yeux ?!

L’aveugle : C’est une justice pure et simple.

Demeurons ainsi, ô ami. Car si le soleil nous donnait un fil transparent de sa lumière, je ne pourrais pas décrire la vie des cimetières avec une pareille poésie et une telle nostalgie.

L’aveugle : Essayons.

L’aveugle : D’autres avant nous ont essayé. Ils ont été vaincus par l’amertume et le désir du retour à leur large trou sombre. Peut-être aussi ont-ils redit le chant exquis des aveugles.

 

(Venez, ténèbres, car vous êtes ma lumière)

L’aveugle : C’est peut-être un de ces mensonges majeurs que les Anciens ont répandus pour donner des leçons de sagesse et de renoncement à ceux qui viennent après eux. Peut-être que c’est le soleil lui-même qui l’a répandu comme une preuve de l’éternelle dérive de la justice et de la vérité.

L’aveugle : Mais quelle dérive, quand nos yeux découvrent une goutte de lumière pour voir l’existence avec toute sa parfaite destruction et sa sublime pourriture.

L’aveugle : Tu peux voir les choses ainsi, ou pire, tant que tu es en cet état. Tu peux aussi écouter la pourriture de ton existence et le lent mouvement de l’usure de ton être qui s’accorde en une douce harmonie avec le vieillissement du monde et de l’existence. Tôt ou tard.

L’aveugle : Ce débat, mon ami, ne s’arrête pas aux limites du soleil qui illuminait hier les champs de l’oubli et s’approchait du crépuscule du soir, approfondissant les ténèbres des pupilles aveugles, sans aucune chaleur, avec seulement la rupture de la mélancolie du coucher du soleil.

L’aveugle : Ah, le coucher du soleil, je le sens qui pénètre mon être avec ses dards jaunes, comme le mémécyle. Je l’injurie, j’injurie l’odeur des morceaux d’âmes perdues dans des galaxies lointaines, cherchant leur dernière demeure.

L’aveugle : Le coucher du soleil, le coucher du soleil, j’ai observé beaucoup de couchers de soleil dans les mers et les océans. Nous les fils du désert, la magie des mers nous tyrannise beaucoup plus : le coucher du soleil sur la mer Rouge, mer de Kolzom, de la ville de Djeddah, à travers un phare : Beyrouth et Alexandrie. Ou à travers les plateaux de Tanger si près des îles ibériques. Là, la Méditerranée rencontre l’Océan ; une rencontre couronnée de la majesté de l’éternité qui s’allie à la timidité et au mystère.

            Et dans l’océan Pacifique, et à travers les montagnes de Colombie dont la beauté s’enchevêtre avec les fantômes des révolutionnaires et les hommes des bandes. Et à travers l’océan Indien, « l’enfer des marins », nos ancêtres les marins. La mer Noire par-delà les collines fleuries de la ville de Varna.

            Chaque coucher de soleil a une saveur particulière et une belle pâleur, avant que les crépuscules ne deviennent exactement pareils aux secrets dans le cercle de la lente progression qui se précipite vers une apathie répétitive, vers la monotonie du sang répandu, se dérobant au coucher du soleil. Parfaitement comme l’opacité des nuages s’est insinuée dans les lieux et dans les yeux.

L’aveugle : Oui, oui, le coucher du soleil sur les villes qui est différent du coucher du soleil dans la mer voisine du désert. Là où les prophètes et les devins attendent de voir poindre l’aube de la vérité qui tarde toujours à apparaître.

L’aveugle : Y a-t-il au fond une autre vérité ? Une vérité supérieure entourée de confusion et de mystères, à part cette pente triste que prend le cercle de la lumière éternelle qui laisse derrière elle la couleur jaune du couchant.

L’aveugle : J’avais la manie d’aller surprendre le coucher du soleil sur la mer et de happer cet instant fugitif. Bien sûr, je ne suis pas un devin, je ne suis pas un prophète. J’attendais de voir poindre la lumière des paroles de cette tendre densité brumeuse, comme si je la tirais de la carcasse d’un animal d’une espèce disparue. Ses ombres qui fuient se profilent toujours sur les bosses d’un horizon démesuré, tellement éloigné.

L’aveugle : Ce sont des paroles, c’est le poème, il naît non pas de la profusion de la lumière mais, au contraire, des ténèbres éternelles de la nuit.

L’aveugle : Tu nous ramènes au début, à l’état de la vision la plus limpide, la plus harmonieuse (pareille à l’harmonie des cimes des arbres que remue le vent qui souffle), se levant des ténèbres épaisses dont les couleurs rayonnent comme une étoile sur le point de mourir, des creux de nos yeux, larges et sombres.

L’aveugle : Il m’est possible de dire peut-être : les ténèbres ne sont pas une cruelle répulsion mais un lieu de tendresse plein de douces choses d’un secret toujours caché.

L’aveugle : Le secret, encore une fois, n’y a-t-il pas toujours une terre ou des mers (sans compter les humains alentour) habitées par le secret ?

Et quel est ce secret qui habite un dépôt d’immondices ou un cimetière comme s’il habitait une forêt et des débris de météorites ?

L’aveugle : Le secret et la vérité, c’est un jeu intellectuel hypothétique qui n’échappe pas aux yeux du divertissement, de la douceur, de la profondeur. Un jeu cher au cœur des philosophes, des poètes, des amoureux, des soufis.

L’aveugle : En effet, si cet état de choses se prolonge et s’étale et que les choses perdent leur dimension et leurs illusions secrètes, le destin auquel l’on se heurte serait plus cruel, plus violent pour cette créature qui erre dans les steppes du néant, vide de sang, et des mystères.

L’aveugle : C’est une façon de rendre l’affrontement de la mort et de la destinée plus doux.

L’aveugle : Exactement, et pour dompter les souffrances de l’âme, c’est une forme des conditions féroces qui nous guettent mais devenue plus légère. Celles où, sur leurs racines, a germé cette créature étrange, et sa vie et son destin y ont poussé.

 

(L’aveugle se lève, quitte sa place, va jusqu’à la porte entrouverte. Il regarde le vide où s’acharnent les ténèbres. Il retourne ensuite s’asseoir sur le même banc).

L’aveugle : Il n’y a que quelques pas du banc à la porte mais ils m’ont fait sentir que ce sont des miles de distance, peut-être des années entières passées !

L’aveugle : Peut-être que c’est cela ce qu’on appelle le temps qui ne se soumet pas au cours que nous connaissons tous. Le temps cher, précieux, et pesant aussi lourd qu’un fourgon qui sombre avec ses charges dans un gouffre profond.

L’aveugle : Parfois, je ressens le contraire : une distance qui se mesure par miles et par des années se replie en un seul instant ou en un petit moment fugitif.

L’aveugle : L’éclat de l’âme, le temps de l’âme dont nous vivons le rayonnement rapide et tempétueux. Mais je me demande : y a-t-il une différence entre l’âme et l’esprit ou même entre la raison et le cœur ? Ceux qui ont aimé, ceux qui sont éperdus d’une passion, ne se retrouvent-ils pas dans des déserts ? Et ceux qui ont créé les grandes actions n’y ont vu aucune division, aucun partage ?

L’aveugle : Et c’est ainsi : les humains primitifs qui n’ont pas persévéré sur les marches de la conscience artificielle et obtuse, et qui ne se sont pas obstinés sur les marches de l’escalier des classes. Ils n’ont connu ni cette confusion, ni cette division forcée. Et c’est pareil aussi pour l’animal : un vide où vibrent l’instinct et les ondes des choses absurdes.

L’aveugle : Mais l’être humain est d’une argile plus raffinée sur l’échelle des créatures mammifères, qui valent mieux que les reptiles et les mollusques.

L’aveugle : Tu nous fais pénétrer dans ce qui ne nous concerne pas, là où nous n’y pouvons rien. Et ceci n’est qu’un dialogue de simples aveugles qui veulent alléger le fardeau de la lassitude et de l’isolement et faire passer les heures.

L’aveugle : Il existe des découvertes et des idées si grandes dans l’Histoire, dictées par des instants de consternation et par l’ennui du désœuvrement et de la prison.

L’aveugle : Tu es ambitieux et tu parles avec esprit, beaucoup plus qu’il ne le faut. Un aveugle prétentieux. Tu essayes de détourner le regard de ta misère et ta fragilité en prétendant des actions extraordinaires et prodigieuses.

Traduction de Suzanne El Lackany

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Saif Al-Rahbi

Il est né dans un village montagneux à Oman dans une atmosphère tribale, religieuse et conservatrice. Il est marqué par le monde mythique et onirique de son enfance. Jeune, il se déplace au Caire des années 1970, car il y a un goût prononcé pour le voyage. A partir de 1979, il part vivre en Syrie et au Liban et commence à publier ses poèmes. Il a publié son premier recueil de poèmes Nawrasset al-gonoun (la folie en mouette) en 1980 à Damas. De nombreux autres recueils suivront comme Al-Gabal al-akhdar (la montagne verte), Zakerat al-chetat (la mémoire de la diaspora) ou Guébal (montagnes). Son dernier recueil Hewreyat nachid al-aema, publié aux éditions Dar Al-Nahda Al-Arabiya, Beyrouth en 2009 efface les limites entre poème, vers et philosophie.

 




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