Al-Ahram Hebdo, Dossier | Une guérison bien difficile

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 Semaine du 29 septembre au 5 octobre 2010, numéro 838

 

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Dossier

Traitement Aux Frais De L’Etat . Le scandale qui vient d’éclater, mettant en cause certains députés et ministres, révèle des cas de corruption dans un domaine devant bénéficier surtout aux plus pauvres. Etat des lieux.

Une guérison bien difficile

Tareq est un jeune de 29 ans, pauvre et chômeur. Il cherche à avoir la lettre officielle lui permettant d’obtenir un traitement aux frais de l’Etat car il doit subir une intervention pour une rupture du ligament croisé du genou. Il s’est rendu au siège du ministère de la Santé pour présenter ses papiers aux centres médicaux spécialisés qui ont, eux, l’autorité de prendre la décision et qui étaient situés à Al-Qasr Al-Aïni, au centre-ville, juste à côté du Parlement. Mais la sécurité l’empêche de rentrer en lui expliquant que ces centres ont été transférés à Madinet Nasr. Tareq prend un minibus pour y arriver. Cela lui a pris seulement une demi-heure et il descend juste devant le poste de police de Madinet Nasr, à Al-Hay al-tamen (un quartier pauvre). Une plaque énorme est présente qui explique que pour accéder à ces centres, il faut faire plusieurs détours : droite, gauche puis droite de nouveau à travers de petites ruelles et enfin, voilà le bâtiment qui apparaît clairement car il est le seul dans ce quartier pauvre à être propre. C’était presque midi, le nombre de citoyens aux alentours ne dépasse pas la vingtaine. Un silence total régnait ; seulement on entendait de temps à autre les chahuts des professeurs et des élèves puisque seulement un mur sépare les bâtiments des centres de l’école primaire Asmaa Fahmi. Des pancartes destinées au public expliquent les formalités. Il est à noter que les seuls autorisés à s’y rentre sont le patient lui-même ou un parent du premier degré, c’est-à-dire le père, la mère, le fils, la fille, le mari, l’épouse ou un représentant de l’hôpital. Deux jeunes employés en cravate souriant accueillent les citoyens en les dirigeant vers une porte pour rentrer et une autre pour sortir. Enfin, Tareq rentre. Il s’agit d’une très grande salle climatisée divisée en trois parties pour retirer les formulaires et les présenter ensuite. Un guichet est même consacré aux doléances. Dans cette salle se trouve aussi un bureau de réception pour aider les visiteurs. « S’il vous plaît, je veux faire une lettre pour subir une opération au genou », réclame Tareq au bureau de réception. « Excuse-moi, le ministre de la Santé a arrêté toutes les opérations concernant les os depuis mars dernier », répond une jeune employée toujours souriante. Une discussion qui a duré simplement deux secondes mais qui a déprimé le jeune malade. Tareq n’était pas le seul à voir sa demande refusée ; Am Amine aussi, un vieil homme en djellaba qui voulait faire une opération à l’œil. Toujours avec le même sourire, elle lui explique qu’on n’accorde pas de soins gratuits pour un seul œil mais pour les deux. Etonné de cette réponse, il ironise : « Est-ce qu’il faut attendre jusqu’à ce que je devienne aveugle pour avoir la lettre ? ». Mais dans cette grande salle on n’entend pas seulement des non, mais il y a aussi ceux qui sont très contents car ils ont réussi à avoir des lettres de traitement. « Je n’arrive pas à croire que j’ai reçu dans mes mains la lettre pour mon épouse », s’exprime Loutfi qui affirme être venu seul d’Alexandrie où il réside, le 19 septembre dernier, et avoir présenté les papiers de Amina son épouse qui souffre du cancer des seins. « J’ai dépensé tout ce que je possède pour son traitement mais comme vous le savez, elle a besoin de traitement chimique et je n’ai plus les moyens », se plaint Loutfi. Il ajoute qu’il n’a rien payé en pots-de-vin comme le soulignent les rumeurs, juste 10 L.E., les frais imposés récemment par le ministère de la Santé comme prix du formulaire à remplir. D’après Abdel-Rahmane Chahine, porte-parole du ministère de la Santé, « cette somme imposée récemment par Hatem Al-Gabali, ministre de la Santé, après la crise, sera utilisée pour réformer le mécanisme de travail dans ce service ». En fait, le nombre des formulaires présentés quotidiennement varie entre 5 000 à 6 000. Autre nouveauté signalée par Loutfi : la lettre reçue ne couvre le prix de traitement que pour 6 mois renouvelables et non plus un an. Il faut donc revenir dans 6 mois. Il est interrompu par Oum Mohamad qui se plaint de devoir revenir encore une fois après 6 mois pour renouveler la lettre. Elle se demande : « Pourquoi le ministre a diminué la période ? ». C’est aussi une nouvelle décision du ministre pour essayer de contrôler la situation. Oum Mohamad ajoute qu’elle souffre de diabète et que la lettre qu’elle a reçue lui permet de prendre un traitement d’une valeur de 600 L.E., c’est-à-dire 100 L.E. par mois et cela ne lui suffira pas car elle achète des médicaments estimés à 200 L.E.

Mais en fait, que faire pour avoir une lettre de traitement aux frais de l’Etat ? La question se pose avec insistance suite au scandale qui a éclaté et qui a mis en cause ministres et parlementaires. « Il faut que le patient ne soit pas inscrit à l’assurance santé », explique Tareq Héneidi, consultant justement au service d’assurance santé. Il ajoute que le patient admis à n’importe quel hôpital qui fait partie du ministère de la Santé obtient un rapport expliquant son cas qui doit être signé par trois consultants et tamponné du sceau de l’hôpital. Ensuite, le patient prend ce rapport et le fait marquer du seau d’Etat et de celui des centres spécialisés. La procédure ne s’arrête pas là. Un comité est formé pour étudier les cas. Si le cas est accepté par le comité, le patient prend la lettre et se dirige vers l’hôpital agréé pour subir l’opération ou pour prendre les médicaments prescrits. A leur tour, les hôpitaux regroupent les lettres et les présentent à la fin du mois pour récupérer les frais. Un système clair mais très compliqué. D’où la question de savoir comment, avec tout ceci, la loi a été contournée et bafouée par des députés et autres ministres. Mais toutes ces procédures, qui paraissent être normales et faciles à faire, n’ont connu d’amélioration que lorsque les abus concernant le traitement aux frais de l’Etat ont été dénoncés par le ministre de la Santé.

C’est en effet Al-Gabali lui-même en février dernier qui a déclaré devant le Parlement qu’il existe des abus en ce qui concerne ces traitements aux frais de l’Etat. Il a été suivi par une interrogation présentée par le député Moustapha Bakri sur un rapport publié par le ministère de la Santé qui met en cause 27 députés du Parlement et du Conseil consultatif qui auraient bénéficié de ce système, ce qui a coûté à l’Etat 1,4 milliard de L.E. durant les quatre dernières années. Ensuite, des rapports ont été présentés par plusieurs instances de contrôle confirmant que parmi les accusés, il se trouve des ministres qui ont profité du traitement aux frais de l’Etat. Le pire dans ce scandale c’est que ce système a été créé pour aider les malades pauvres et qui ne sont pas couverts par le système d’assurance santé appliqué aux factionnaires de l’Etat. Ceux du secteur privé bénéficient aussi du même système, rappelle le consultant Mansour Mohamad. D’autres institutions ont leur propre système, à l’exemple de la police et de l’armée. Ceux qui ne sont pas assurés et qui pratiquent des métiers libres, comme les mécaniciens et les plombiers, même les paysans, sont donc ceux qui doivent bénéficier du système. De plus, « il est interdit aux citoyens d’être à la fois couverts par l’assurance santé et le traitement aux frais de l’Etat », précise-t-il. Mais bien que la loi soit claire, les enquêtes ont révélé que certains qui ne sont pas pauvres et qui bénéficient de l’assurance santé ont profité du traitement gratuit. Et ce n’est pas tout, ils ont aussi dépensé des sommes dépassant des milliers pour se faire traiter à l’étranger alors que leurs maladies ne sont pas si graves. C’est le cas du ministre des Finances, Youssef Boutros-Ghali (voir encadré page 5). D’après Mohamad Abdine, ex-président des centres médicaux spécialisés, démis de ses fonctions suite à la crise, « les lettres concernant les ministres étaient signées par le président du Conseil des ministres ». C’est-à-dire que la responsabilité ultime n’est pas celle des centres médicaux spécialisés. Ce traitement des ministres fait partie de toute une liste d’affaires de corruption. On cite à cet égard le choix de certains hôpitaux privés pour leur envoyer des dizaines de cas et avec des sommes exagérées, comme par exemple « l’hôpital ophtalmologique Nour Al-Hayat qui a reçu 1 316 lettres pour des traitements qui ont coûté 3 millions de L.E. », explique Moustapha Bakri dans une interview publiée dans le quotidien Al-Ahram. Quant aux rapports de l’Organisme central des comptes et celui des fonds publics, ils ont dévoilé aussi d’autres cas de corruption dont des lettres faites pour des députés pour obtenir des appareils et des motos pour handicapés mais que de nombreux malades n’ont pas effectivement reçus. Aussi parmi les cas révélés par les enquêtes, il y a quelques lettres faites pour des cas de chirurgie esthétique, de plantation de cheveux, de blanchissement des dents avec les sommes destinées au traitement des pauvres. De même, après ce grand bruit, quelques députés ont rendu des lettres en blanc faites en 2007, 2008 et 2009 d’une valeur de plus d’un million de L.E. et cela veut dire qu’il y avait un moyen de faire des lettres sans avoir des noms de malades.

Bien que la plupart des députés accusés soient du PND, il y a aussi des députés Frères musulmans qui se défendent que ce bruit est fait exprès avant les élections législatives pour déformer leur image. Ils se défendent en affirmant que c’est le seul moyen de rendre service aux citoyens de leurs circonscriptions, surtout que les demandes d’emploi sont devenues impossibles à accomplir actuellement. Ils affirment aussi que si les enquêtes prouvent n’importe quelle sorte de corruption, elles doivent prouver aussi que les responsables sont les employés du ministère de la Santé qui n’ont pas fait leur travail. Mais Oum Islam, vendeuse de sandwichs en face du siège des centres spécialisés à Madinet Nasr, a un autre point de vue. « Comment l’Etat dépense tous ces millions au moment où il a déclaré l’année dernière ne pas avoir d’argent pour acheter les vaccins contre la grippe porcine et nous a poussés à les acheter du marché noir pour sauver nos enfants ? », se moque-t-elle.

Mais d’aucuns affirment que tout ce bruit a pour cause des prétextes pour diminuer le budget consacré au traitement aux frais de l’Etat ou même le supprimer. C’est dire que c’est tout un système défaillant que ce scandale a révélé.

Chérine Abdel-Azim

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