Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Le thermomètre d’un malaise

  Président
Abdel-Moneim Saïd
 
Rédacteur en chef exécutif
Hicham Mourad
  Conseiller de la rédaction
  Mohamed Salmawy

Nos Archives

 Semaine du 1er au 7 septembre 2010, numéro 834

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Kiosque

  Société

  Arts

  Livres

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Nulle part ailleurs

Télévision. 180 feuilletons, des dizaines d’émissions qui jouent sur le sensationnel, une avalanche de publicités ... Des groupes appelant au boycott, des plaintes et des procès pour atteinte à la religion ou aux mœurs. Un climat qui exacerbe, en ce mois du Ramadan, une profonde crise identitaire.

Le thermomètre d’un malaise

Rien à dire, le Ramadan 2010 est brûlant avec des températures qui avoisinent les 40 degrés. Mais loin du climat, ce sont les esprits qui sont surchauffés avec les feuilletons ramadanesques. Atteinte à la foi aux préceptes religieux, aux mœurs, à l’image de tel ou tel groupe professionnel, politique ou même religieux. Tout y passe. Les accusations fusent de partout alors que la majorité des spectateurs égyptiens et arabes restent rivés à leurs écrans. La veille de ce mois sacré, un jeune journaliste, Ahmad Al-Sawi, a donné le la, en lançant aux téléspectateurs dans son éditorial le slogan « Débranchez la télé ». Il appelle à suivre l’exemple de sa mère qui la débranchait à la veille des examens et la recouvrait d’un drap blanc. Son argument n’était pas religieux mais plutôt pragmatique : « Je vais utiliser le langage matérialiste que tout le monde connaît si bien de nos jours. Devant cette avalanche de plus de 100 feuilletons et pas moins de 50 programmes, il suffit d’un simple calcul pour se rendre compte que c’est toi la marchandise et non pas ces produits. Les chaînes de télévision vont te vendre aux agences de publicité. Tu seras une proie et le seul grand perdant ». Ce « Débranchez la télé » aurait pu rester une note d’humour si ce n’est les batailles qui se sont déclenchées après quelques jours de jeûne.

Le réseau Facebook est entré dans la partie, mais pour des raisons de piété. Des dizaines de groupes se sont constitués pour défendre le caractère sacré du mois du Ramadan. « Est perdant celui qui a passé le mois sans s’être lavé de ses péchés (…) Le Ramadan n’est pas le mois des feuilletons, mais celui de la piété et de la lecture du Coran et des prières. Espérons que vous arriverez à boycotter la télé ». Le groupe « Non aux feuilletons du Ramadan » a réussi à attirer plus de 10 000 jeunes adhérants qui sont mis face à deux photos, celle de la mosquée et celle des feuilletons. De l’autre côté de la barre, il y a ceux qui tiennent dur comme fer à leurs feuilletons, ils affichent publicités, programmes et liens sur YouTube pour ceux qui auraient raté un épisode.

ElBaradei et Gamal Moubarak ne sont plus les vedettes

Après les débats sur les prochaines élections législatives, sur les signatures en faveur d’ElBaradei ou de Gamal Moubarak, sur les pannes d’électricité ou encore sur la probable pénurie de blé, la scène égyptienne n’a de place que pour ces fameux feuilletons. Même les nouveaux taxis blancs cairotes sont frappés d’affiches de stars. Les journaux consacrent des doubles pages à cet événement. Al-Doustour a même publié un sondage sur les 10 meilleures productions. Tout le monde est effectivement la proie d’une machine à sous qui tourne envers et contre tout, y compris pendant le mois de piété. « Comment peuvent-ils laisser passer des scènes si osées alors qu’ils savent que toutes les familles se réunissent autour de la télé ? », s’indigne un chauffeur de taxi en faisant allusion au feuilleton Cheikh Al-Arab Hammam, oubliant que sa voiture porte sur les flancs une publicité du même feuilleton. Il faut dire que cette année, scénaristes et producteurs ont mis le paquet. Whisky à flots des scènes durant, mini-jupes et décolletés plongeants, drogue, viagra, mariage orfi, scène de sexe sous la couette ... tout y est. Et pour clore le tout, des sujets « hot » comme celui du feuilleton Zohra et ses cinq maris, où une infirmière corrompue épouse cinq hommes à la fois. « La vraie crise engendrée par ces feuilletons c’est qu’ils ont mis le spectateur devant un état de contradictions entre les valeurs de l’islam qui doivent être mises en relief durant ce mois et celles prônées par ces feuilletons. Le spectateur en est venu à se demander à quel modèle des deux il appartient », analyse Ahmad Mostafa, réalisateur à la télévision égyptienne. « C’est ce qu’on appelle la schizophrénie. C’est un état que vivent de plus en plus les sociétés musulmanes et surtout arabes entre un fouillis de lourd héritage et une modernité dont ils ont une image floue. Vous avez une société, pour parler de l’Egypte, avec plus de 80 % de femmes voilées face à des écrans de ciné et de télé où les femmes sont à moitié nues … », commente une journaliste.

La saison des avocats

L’autre grande caractéristique de ce Ramadan 2010 c’est le nombre de procès intentés contre les feuilletons pour différentes raisons. C’est la haute saison des avocats, avec toutes sortes de plaintes contre tout le monde. Le rôle de Zohra incarné par Ghada Abdel-Razeq est celui contre lequel on a intenté le plus grand nombre de procès. Les plaintes concernent la polyandrie, l’atteinte à l’image des infirmières et l’atteinte aux mœurs. « Ce qui se passe cette année est un vrai scandale. La polyandrie est contre toutes les religions, contraire à la législation et je ne sais pas comment l’idée a été acceptée », lance Nabih Al-Wahch, avocat. C’est celui qui a intenté le plus grand nombre de procès, et il avertit qu’à défaut d’obtenir gain de cause, il intentera un procès contre tous les feuilletons du Ramadan et tous les programmes qui ont accueilli des danseuses. Mais il n’est pas le seul, plusieurs parties ont participé à ce ballet judiciaire. Le syndicat des personnels paramédicaux voit rouge parce que le feuilleton Zohra « est une atteinte au métier au moment où il est durement éprouvé par le manque de candidates ». Le bâtonnier de l’ordre des Médecins a attaqué en justice tous les feuilletons pour propagande du tabagisme, au moment où le ministère s’apprête à présenter au Parlement un projet de loi anti-tabac dans les lieux publics.

Même les tribus de la Haute-Egypte s’y sont mises. Le feuilleton Cheikh Al-Arab Hammam, qui relate l’histoire véridique d’un chef de tribu connu, a provoqué la colère de ses descendants qui accusent l’équipe d’avoir déformé la vérité bien qu’ils lui aient fourni toute la documentation nécessaire. Mais la plus grande déformation est celle décriée par la confrérie des Frères musulmans qui, en plus d’un procès, agissent sur la toile et dans la presse, et promettent de produire un contre-feuilleton « qui sera tourné à l’extérieur de l’Egypte loin des pressions sécuritaires ». Car le feuilleton Al-Gamaa (la confrérie) soulève un grand débat politique et social. C’est celui qui enflamme le plus la toile. Les jeunes membres de la confrérie se sont mobilisés sur le site Facebook, accusant le feuilleton « d’œuvre comique qui fait le jeu du pouvoir surtout à l’approche des élections législatives. Le but étant de promouvoir l’image du régime et des services de sécurité aux dépens de la confrérie. Cela explique pourquoi la télévision d’Etat a payé 22 millions de L.E. pour acheter les droits de diffusion », lance Rim Tareq, sympathisante. D’un autre côté, les défenseurs du feuilleton accusent les Frères de ne pas accepter le dialogue, la liberté d’expression et la critique : « Ils refusent toute autre référence que la leur et sont plus dictatoriaux que le régime lui-même » . Dans les faits, le feuilleton Al-Gamaa sera le seul à avoir suscité un réel débat sur un groupe politique de poids. « Pour la première fois, les membres de la confrérie sont des personnages en chair et en os et expliquent comment un enseignant de calligraphie, Hassan Al-Banna, venu d’un village perdu dans le Delta, a réussi à instaurer un groupe supranational », écrit Magdi Al-Gallad dans son éditorial dans Al-Masry Al-Youm. Autre effet de ce feuilleton : les ventes de la biographie du fondateur de la confrérie ont connu une hausse considérable. Pour ses cinquante années d’existence, la télévision égyptienne est ainsi dans la ligne de mire. Ses productions sont qualifiées de bas niveau jouant sur le sensationnel, dans le but d’engranger le plus de publicités possible. C’est la loi de l’argent qui prime.

Fièvre à l’échelle arabe

Le Ramadan n’est pas brûlant qu’en Egypte. Dans les autres pays arabes, les batailles ne manquent pas même si elles sont en moindre nombre. C’est ainsi qu’un feuilleton iranien sur le Christ, diffusé sur la chaîne Al-Manar du Hezbollah et la NBN, appartenant à Nabih Berri, président du Parlement libanais, attise les tensions chez les chrétiens qui y voient une atteinte à l’image du Christ telle que révélée par la Bible. L’Eglise catholique a demandé au président de la République et au ministère de l’Intérieur d’intervenir. Les deux chaînes ont opté pour l’arrêt afin d’éviter de politiser l’affaire. Un autre grand débat est suscité par un feuilleton syrien Ma malakat aymanokom, du réalisateur Nagdat Anzour, qui se penche sur la situation de la femme dans le monde arabe et qui tire son titre d’un verset du Coran. Il est accusé de se moquer de la religion. « Vous vous exposez à une grande colère divine », avertit Mohamad Saïd Al-Bouty, grand cheikh syrien, s’adressant aux chaînes de télévision qui le diffusent.

Ce Ramadan 2010 avec ses feuilletons a donc tout l’air de cristalliser l’ensemble des malaises du monde arabe, qui se débat dans une grave crise identitaire exacerbée par un rapport confus et conflictuel à la modernité. L’actrice Sabrine, qui porte le voile depuis des années, a trouvé une solution pour se maintenir à l’écran en troquant son voile contre une perruque lors des scènes d’intimité avec son mari. Un compromis qui pousse Neam Al-Baz, écrivaine, à se demander : « Qui est le cheikh qui lui a émis une telle fatwa pour que toutes les autres actrices voilées s’adressent à lui ? ». Un signe « avant-gardiste » de la mode à la télé pour le Ramadan 2011 ? On attend de voir.

Najet Belhatem
Amira Doss

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah -Thérèse Joseph- Héba Nasreddine
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.