Al-Ahram Hebdo, Enquête | Des musées sans gardiens

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 Semaine du 1er au 7 septembre 2010, numéro 834

 

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Enquête

Vol De Tableau. La disparition de « Coquelicots », de Van Gogh, dévoile des failles sécuritaires dans presque tous les musées d’Egypte et révèle aussi conflits et gabegie au sein du ministère de la Culture.

Des musées sans gardiens

Le récent vol de la toile de Vincent Van Gogh du musée Mohamad Mahmoud Khalil est un signal d’alarme qui vient de mettre en relief le problème de sécurité dans les musées égyptiens. Une affaire qui oblige les responsables de revoir et de réévaluer les systèmes de sécurité établis. Suite à l’incident qui a placé de nombreuses personnes dans un état de choc, la police égyptienne recherche activement cette toile, « Coquelicots », qui a été découpée en plein jour de son cadre d’un musée qui abrite l’une des plus importantes collections d’art européen des XIXe et XXe siècles au Moyen-Orient.

Alors que l’on ne trouve pas de trace du tableau, les autorités ont eu recours à la manière forte avec les responsables : cinq hauts fonctionnaires du ministère de la Culture sont détenus, le musée est fermé et plusieurs employés sont interdits de voyager. En fait, ce n’est pas le premier incident du genre ces dernières années : 9 tableaux ont disparu du palais Mohamad Ali de Choubra, 2 peintures de Helmi Nada de l’Opéra. En 1996, un voleur s’est donné même le luxe de passer la nuit au Musée du Caire. Et beaucoup d’autres incidents ; et à chaque fois, les investigations concluent à la négligence absolue de la part des responsables du ministère de la Culture et à la défaillance des systèmes de sécurité. Mais rien ne se fait. Malgré les sommes énormes que verse le ministère de la Culture pour rénover les musées et les dépenses allouées aux systèmes de sécurité sophistiqués, il y a toujours de grosses lacunes qui se révèlent après chaque cas. Au musée Mahmoud Khalil, uniquement 7 caméras sur les 43 existantes fonctionnent et même celles qui en principe le sont demeurent dans un très mauvais état. Normal, puisque celles-ci sont installées depuis 1995, et depuis, sans rénovation ni contrôle. « Les caméras ne fonctionnaient pas depuis longtemps, tout comme le système d’alarme », a indiqué un responsable des services de sécurité sous le couvert de l’anonymat, en ajoutant qu’aucune image du vol n’était disponible. Le procureur général, Abdel-Méguid Mahmoud, a affirmé de son côté que « la sécurité au musée Mahmoud Khalil était insuffisante », estimant que le dispositif installé était « de façade ». Il a précisé que la toile avait été découpée « de manière professionnelle », de quoi soulever différents doutes sur cet incident. « Chaque tableau est équipé d’une alarme, mais là aussi, elles sont toutes en panne », a-t-il dit. « La sécurité des musées est une affaire très compliquée. Il est vrai que sur papier tous les musées possèdent des systèmes d’alarme et des caméras, mais la plupart ne fonctionnent pas, et ceux qui fonctionnent sont en très mauvais état et ont besoin d’entretien. Il faut au fur et à mesure suivre de près ces systèmes et s’assurer de leur précision, et c’est ce qui nous manque dans les musées », souligne à cet égard l’égyptologue Abdel-Halim Noureddine, ex-président de l’Organisation arabe des musées.

Parallèlement aux systèmes de technologies, il ne faut pas marginaliser le côté humain qui est aussi d’une importance majeure. « Il faut qu’il y ait des gardiens de sécurité entraînés et de haut niveau, pour que la sécurité de l’endroit soit complète », poursuit-il. Noureddine ajoute que même le Musée égyptien du Caire, avec ses œuvres pharaoniques uniques et objet de grande convoitise, manque de sécurité complète. « La sécurité est plutôt de type général, et ce n’est pas chaque vitrine qui est sécurisée, comme cela doit être », souligne-t-il.

Achraf Al-Achmaoui, conseiller juridique du ministère de la Culture, estime qu’en particulier, les pièces au musée Mohamad Mahmoud Khalil sont mal placées. « N’importe quel visiteur peut toucher les peintures, malheureusement, les musées ont recours à des compagnies de sécurité privées qui n’ont aucune expérience dans ce genre de travail. Le ministère de l’Intérieur assure seulement la sécurité à l’extérieur et n’est pas responsable de tout ce qui se passe à l’intérieur », souligne Al-Achmaoui. Une contribution plus importante du ministère de l’Intérieur est une idée qui pourrait être lancée pour assurer à l’intérieur des musées une sécurité plus professionnelle. Dr Ihab Youssef, expert en gestion des crises sécuritaires, assure que le système en Egypte n’obéit pas à des critères scientifiques, précisant qu’uniquement 5 musées sont sécurisés par des caméras et des systèmes d’alarme 24h sur 24, qui sont les musées égyptien, d’art islamique, copte, gréco-romain d’Alexandrie et celui de la Nubie. D’ailleurs, cela est théorique, comme on le constate, puisque les systèmes ne marchent pas.

Nombreuses critiques

Le vol de la toile de Van Gogh a suscité en plus un fort débat entre les responsables du ministère de la Culture. La question qui se pose : Qui en est responsable ? Est-ce le ministre de la Culture Farouk Hosni ? Ou est-ce Mohsen Chaalane, directeur des musées artistiques ? Les deux se rejettent la balle. Ce dernier assure qu’il est venu à ce poste en 2006 quand déjà toutes les caméras étaient en panne et a demandé à plusieurs reprises, et de façon officielle, de lui allouer une somme de 40 millions de L.E. pour assurer des travaux de restauration et de rénovation de plusieurs musées, dont celui de Mohamad Mahmoud Khalil, mais en vain. Chaalane a annoncé dans un entretien au quotidien Al-Ahram : « Toutes mes demandes sont restées vaines et le ministre ne s’est même pas donné la peine de discuter l’affaire avec moi, alors que parallèlement, il accorde une importance majeure au grand musée égyptien prévu sur la route Le Caire-Fayoum et celui de la civilisation à Fostat, qui vont coûter des millions. Pourquoi n’a-t-il pas donné d’importance à mes demandes répétées ? ». Pour sa part, le ministre se défend en assurant que Chaalane avait toutes les prérogatives de ministre et bénéficiait d’un budget qui lui permettait de rénover le système d’alarme et de sécurité.

Des accusations mutuelles qui restent un grand point d’interrogation attendant le retour hypothétique de la toile de Van Gogh.

Suite au vol, le ministre de la Culture a pris la décision de créer une salle de contrôle central à la Citadelle pour tous les musées de l’Egypte. Celle-ci serait sous la surveillance directe du ministre et serait dirigée par la sécurité nationale. Celle-ci aura pour but de découvrir toute panne dans la sécurisation des musées artistiques ou patrimoniaux dans les différents endroits de l’Egypte. En outre, le ministre de la Culture a affirmé que le problème réside dans les personnes qui en sont en charge et qui n’ont aucun sens de la responsabilité. Le ministre se défend ainsi. Cependant, des voix se sont levées demandant la démission de Farouk Hosni, qui est responsable de façon ou d’une autre de cette négligence, alors que d’autres le défendent, jetant la balle sur les petits fonctionnaires qui sont sous la direction de Chaalane.

Une dizaine de visiteurs

Le vol de la toile de Van Gogh dénote de l’absence absolue non seulement des systèmes techniques et des hommes de sécurité, mais aussi du manque de visiteurs qui fréquentent les musées, chose qui a facilité le vol. Un aspect qui marque l’ignorance d’une grande partie des Egyptiens des trésors et œuvres se trouvant dans leurs musées et témoigne d’un manque d’intérêt pour la culture. « Les Egyptiens en général ne visitent pas les musées, c’est une culture qu’ils ne possèdent pas ». Bien que le ministère de la Culture verse, depuis des années, des sommes importantes pour les travaux de rénovation et de construction de nouveaux musées, le revenu reste toujours encore moins que modeste. C’est d’ici que vient la négligence et l’ignorance des hommes de sécurité qui ne peuvent ni comprendre ni évaluer la valeur des pièces qu’ils sécurisent. La plupart des gardiens qui veillent à la sécurisation des pièces artistiques ou archéologiques ne conçoivent pas la valeur de ces pièces. Il faut recommencer à zéro. Il faut éduquer les enfants et leur apprendre la valeur des trésors que possède l’Egypte dans ses musées. D’ailleurs, c’est seulement il y a quelques mois que le ministère de la Culture a signé un accord avec celui de l’Education afin d’éveiller la conscience patrimoniale chez les jeunes étudiants, en organisant des excursions dans différents endroits et sites culturels, essayant ainsi à apprendre aux jeunes la valeur du patrimoine égyptien. De plus, Abdel-Halim Noureddine considère que ce peu d’intérêt relevé à l’égard de l’art et du patrimoine peut avoir des effets négatifs quant à la campagne égyptienne pour la récupération des pièces se trouvant à l’étranger. « Un tel incident pourrait être un facteur qui pousserait l’Unesco à ne pas trop soutenir l’Egypte dans ses revendications, puisque c’est un pays qui n’arrive pas à préserver ses biens culturels et historiques. De telles affaires sont une mauvaise presse pour l’Egypte », poursuit-il.

De toute façon, l’heure à présent est à la recherche du tableau sans que l’on néglige les autres aspects touchant la question, à savoir les responsabilités incombant aux officiels et la nécessité d’une politique permettant de faire prendre conscience de la valeur d’un patrimoine méconnu, du moins vu par les Egyptiens comme étant destiné aux touristes.

La police continue de rechercher activement la toile et ses voleurs, notamment dans les aéroports et les ports du pays. Deux enquêtes parallèles ont été lancées, l’une par le Parquet, l’autre par le Parquet administratif, qui tous deux interrogent les responsables et employés du musée Mahmoud Khalil. Un cafouillage avait suivi l’annonce du vol de la toile, le ministre de la Culture affirmant, plusieurs heures après l’événement, qu’elle avait été retrouvée avec deux Italiens arrêtés à l’aéroport du Caire. Mais il avait ensuite été contraint de faire marche arrière en intervenant dans la soirée en direct par téléphone à la télévision publique. Il a expliqué à la télévision égyptienne que le tableau n’avait finalement pas été récupéré, imputant l’erreur à un responsable du ministère. Ce membre du ministère, Mohsen Chaalane, a été suspendu, ensuite retenu par le Parquet. Et comme dans un roman policier, on a fait état de deux suspects mystérieux. Deux Italiens dont on ne connaît pas l’identité. Puis ce fut un revirement, on parle maintenant de deux Egyptiens qui seraient entrés au musée le jour du vol. On essaie de leur établir des portraits robots selon leur signalement. De toute façon, rien n’est clair à ce sujet. Pour tenter d’aller de l’avant, l’homme d’affaires Naguib Sawirès a annoncé qu’il réservait une prime d’un million de L.E. pour toute information pouvant aider à trouver le tableau. Et l’espoir est basé sur le fait que la vente du tableau serait difficile, voire impossible, comme le souligne le ministre de la Culture, se voulant rassurant. « Le voleur ne pourra pas vendre le tableau et l’Interpol a été informé de l’affaire par le biais du ministère de l’Intérieur ».

L’opinion est ainsi mobilisée. Et nous ne sommes qu’au premier épisode de ce feuilleton en souhaitant que le dernier intervienne vite.

Hala Fares 

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