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 Semaine du 14 au 22 juillet 2010, numéro 827

 

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Société

Société . Les veuves sans enfants ne cessent de souffrir. Non seulement elles sont privées de leur mari, elles sont aussi obligées de quitter leur foyer car elles ne sont pas les seules héritières. Tranches de vie.

Le domicile de la discorde

« Après 15 ans de mariage, je me retrouve sans maison pour la seule raison que je n’ai pas d’enfants », dit Nahla qui a perdu son mari il y a quelques mois. En effet, ses belles-sœurs ont l’intention de vendre son appartement conjugal pour que chacune d’elles puisse prendre sa part de l’héritage.

En vertu de la charia islamique, la veuve sans enfant hérite du quart de la fortune de son mari et le reste va à ses parents, ses frères et ses sœurs. Par contre, si elle a des enfants, elle hérite du huitième et le reste va à ses enfants. Par conséquent, elle continue à vivre dans son domicile avec ses enfants. Et même s’ils sont grands et mariés, il est rare qu’un fils mette sa mère à la porte pour hériter du domicile familial. D’ailleurs, la loi égyptienne donne à la veuve le droit de garder son appartement s’il est loué. Mais si l’appartement est la propriété du mari, il devient un héritage soumis aux principes de la charia.

Doha Mohamad, avocate, déclare qu’il y a cependant une issue à ce dilemme, car les héritiers ne peuvent pas obliger la veuve à vendre l’appartement conjugal malgré elle. « S’ils veulent hériter, ils n’ont qu’à aller vivre avec elle dans l’appartement car il leur revient à tous », explique Doha.

Nahla ne s’imagine pas quitter l’appartement dans lequel elle a passé de longues journées à superviser la finition et l’ameublement. Quelques années avant de mourir, Yasser, son mari, avait acheté un grand appartement dans un quartier résidentiel du Caire. Sa profession de pilote lui imposait de faire de longs séjours à l’étranger. C’est Nahla qui a alors assumé le lourd fardeau de la finition puis de l’ameublement de l’appartement. A peine se sont-ils installés dans le nouvel appartement que Yasser est atteint d’une insuffisance rénale. Commence alors le calvaire de la dialyse qui malheureusement ne se prolongera pas longtemps. Un an et demi après, au cours d’une séance de dialyse, sa pression s’élève et entraîne une hémorragie cérébrale. Quatre jours après, Nahla se retrouve veuve, sans enfant et sans travail.

« Aujourd’hui, je n’ai aucune ressource si ce n’est la pension de retraite de Yasser qui ne dépasse pas les 400 livres par mois car il est mort assez jeune », se désole Nahla. Au début de sa vie conjugale, elle avait démissionné de son prestigieux métier d’hôtesse d’air pour s’occuper de son foyer. « J’ai agi par amour pour mon mari. Si j’avais su ce qui m’attendait, jamais je n’aurais fait cette énorme concession ».

Par ailleurs, la somme que Nahla percevra de l’héritage de son mari ne lui permettra pas d’acheter un appartement dans le même quartier. « Cet appartement vaut une fortune. On ne voit pas pourquoi nous allons le lui laisser ? Si notre frère voulait lui donner davantage que son héritage légitime, il l’aurait fait de son vivant. Puisqu’il ne l’a pas fait, pourquoi le ferions-nous ? », se défendent les sœurs de Yasser en disant que c’est leur droit légitime.

L’appartement n’est pas le seul sujet de différend, il y a aussi les meubles, les appareils électroménagers et tous les biens qui s’y trouvent. En vertu de la charia, tous ces biens reviennent à la veuve. Cependant, les belles-sœurs de Nahla ne veulent pas reconnaître ce droit légitime. Doha lui a alors conseillé de dresser un procès-verbal où elle fera l’inventaire de tout ce qui se trouve dans le domicile afin de prouver ses droits. Le problème c’est que Nahla ne sait même pas ce qu’elle va faire de tous ces meubles. Elle ne peut pas les entreposer dans l’appartement de sa mère qui est déjà suffisamment meublé et elle ne pourra jamais louer un appartement aussi grand pour les contenir. Parfois, elle pense en vendre une partie. Mais chaque meuble est lié à un souvenir et elle trouve une difficulté à s’en débarrasser.

Aujourd’hui, Nahla ne peut s’empêcher d’en vouloir à Yasser pour l’avoir mise dans cette situation. Pendant sa maladie, que de fois ne l’a-t-elle prié de placer de l’argent à son compte pour assurer son avenir ! « Parfois quand je pleure, je me demande si je pleure mon mari, si je pleure les quinze ans que j’ai passés avec lui, ou si je pleure la situation dans laquelle il m’a mise », avoue Nahla avec regret.

 

Une déficience dans la loi

D’après Nadia Radwane, ce genre de cas reflète une déficience dans les législations qui régissent la question de l’héritage. « Je suis contre les lois de l’héritage actuellement appliquées. La vie sociale actuelle est différente de celle qui existait il y a 1 400 ans lorsque la charia a été adoptée », déclare Nadia Radwane. Autrefois, la femme était prise en charge par son père, ses frères et ses oncles. Aujourd’hui, les liens de parenté sont quasiment perdus et la femme peut se retrouver à la rue après de longues années de mariage. « C’est une humiliation pour la femme », conclut Nadia Radwane.

Manal a perdu son mari après 25 ans de mariage heureux. Salah était divorcé et avait un petit garçon. Celui-ci venait passer ses vacances avec eux et Manal l’a toujours considéré comme son fils car elle était stérile. « J’étais heureuse. J’avais une vie stable et un mari aimant. Je ne me suis jamais fait de soucis en ce qui concerne l’avenir », avoue Manal. Elle ne s’imaginait pas que la mort de Salah viendrait bouleverser sa vie. Elle ne s’imaginait pas que le garçon qu’elle avait aimé comme son propre fils viendrait lui demander de quitter sa maison où elle a passé toute sa vie parce qu’il a besoin d’argent et veut vendre l’appartement. Selon la charia, la part de Manal dans l’héritage de son mari n’est que le huitième car il a un fils qui, lui, hérite du reste.

Heureusement, Manal occupe un grand poste dans une société prestigieuse. Elle avait une bonne somme d’argent mise de côté. C’est ainsi qu’elle a pu racheter la part du fils de son mari défunt et a pu conserver son appartement conjugal. « Il aurait été impossible pour moi de quitter ma maison pour aller vivre ailleurs. Je me serai sentie déracinée, perdue. La perte de mon époux n’est-elle pas suffisante ? », confie Manal.

Ce genre de problème a poussé nombreux experts et sociologues à formuler des suggestions pour trouver une issue à cette impasse. « Je propose de considérer les années de mariage comme des années de travail qui méritent une rémunération. Lors du décès du mari, il incombe aux héritiers de lui verser la somme équivalente à ces années. Une telle démarche assurerait une certaine sécurité pour la femme », propose Nadia Radwane qui estime que si l’époux a réussi à exercer son travail, réaliser une fortune et s’acheter un appartement ou un lopin de terre, c’est grâce à sa femme qui le soutenait tout au long de son itinéraire.

Basma, Syrienne de 45 ans, par contre, a eu plus de chance. Elle possède un appartement à son nom. Malgré le grand amour que vouait Hicham à ses frères et sœurs, sa crainte était qu’ils ne viennent un jour demander à sa femme leur part d’héritage parce qu’ils n’ont pas eu d’enfants. Alors, il a su comment régler ce problème. Cet ingénieur syrien d’une cinquantaine d’années avait décidé d’acheter un appartement dans un quartier calme après de longues années passées dans des appartements loués au centre-ville. « Il l’a mis sous mon nom, non seulement par amour pour moi mais aussi pour assurer mon avenir. Il ne voulait pas que je tombe dans des problèmes après sa mort. Je lui en suis fort reconnaissante », confie Basma, les larmes aux yeux. En effet, le destin a voulu que Hicham meure soudainement d’une crise cardiaque. Basma a pu rester dans son appartement sans que personne ne lui réclame quoi que ce soit. « Il disait que la maison est une protection pour la femme, que même si elle n’a rien à manger, personne ne le saura et elle pourra garder la tête haute devant tout le monde parce que tout simplement elle a sa propre maison », ainsi résume Basma la philosophie de son mari et qui trois ans après sa mort le pleure toujours.

Aujourd’hui, elle a décidé de rester en Egypte où elle a vécu ses plus belles années avec son mari, où elle a ses amis et son travail. « Il est vrai que je n’ai pas de famille ici, que je me sens souvent seule après sa disparition. Mais c’est en Egypte que mon mari est enterré alors je vais rester ici pour être près de lui », déclare Basma avec détermination.

Aujourd’hui, personne n’accorde aucun intérêt au sujet de la veuve sans enfant. Il n’existe même pas de statistiques ni de chiffres sur l’ampleur du phénomène. « On a besoin d’une législation plus humaine qui prenne en compte davantage les droits de la femme », déclare Radwane.

Mais il semble que rien ne bouge car pour changer la loi actuelle, il va falloir faire face aux hommes de religion fort rigides en ce qui concerne les préceptes de la charia.

Racha Darwich

 




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