Al-Ahram Hebdo, Littérature | Hamdi Abou-Golayel , Le rituel de la diya
  Président Abdel-Moneim Saïd
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 19 au 25 mai 2010, numéro 819

 

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Littérature

Plier les tentes (tay al-khiyam), le dernier recueil de nouvelles du lauréat du prix Mahfouz 2008, Hamdi Abou-Golayel est consacré à ce déchirement des bédouins lorsque leur destin se rive à l’horizon urbain. Sans rien perdre de sa tendresse, le narrateur ironise sur sa tribu et ses propres contradictions.

Le rituel de la diya

Retour au sommaireA la date prévue, ils arrivèrent, avec les mêmes figures de créanciers et la même arrogance humiliante. Ils étaient maintenant assis dans la mandara. Seul leur sage manquait à l’appel. Il était mort, et sa mort m’avait aidé à convaincre mon grand-père de ne pas préparer la diya que nous leur versions chaque année après la moisson du blé.

Nous, la tribu d’Al-Rammah, devions une diya annuelle à la tribu de ces quatre hommes qui emplissaient la mandara de la fumée de leurs cigarettes sans que disparaisse de leurs yeux ce regard du désert dont ils nous avaient salués l’année précédente. Chaque année, je faisais des tentatives épuisantes pour convaincre mon grand-père de se dérober à cette diya, mais il refusait, furieux, m’accusant de ne pas reconnaître les assemblées des tribus et leurs chartes dont le non-respect pouvait faire tomber des têtes. Il disait que ma fréquentation des paysans — contre laquelle il m’avait toujours mis en garde — était la raison de mon dédain pour l’honneur, la parole et les assemblées bédouines. Puis il ajoutait, avec une émotion réelle qui lui faisait perdre sa majesté et me faisait regretter d’avoir ouvert le sujet : c’est l’un des malheurs du mariage de ton père avec ta mère paysanne, contre lequel les cheikhs m’ont tant de fois prévenu et qui a fait des paysans les oncles maternels de mes petits-enfants ! (Mon père, et les bédouins en général, qualifient de « paysan » tous les non-bédouins, qu’ils cultivent la terre et habitent les villages et les hameaux ou occupent un poste quelconque — même de ministre — et habitent les villes).  Mais cette année-là, il accepta.

Je lui assurais que leur sage était mort et lui montrais dans les journaux son avis de décès qui mentionnait toutes les tribus à l’exception de la nôtre. J’utilisais l’avantage qui me distinguait, seul parmi ses neuf fils : l’éducation, et le convainquais qu’une clause de la loi sur les traités et les transactions internationales et privées — j’ajoutais « et bédouines » afin que cette clause s’applique à notre cas — stipulait l’invalidité de tout traité dont l’un des signataires viendrait à mourir.

Je mentais, bien sûr, mais j’étais serein, sérieux et prêt à répondre à toutes les questions sur cette formidable loi que je venais de promulguer et qui allait me débarrasser de mon sentiment d’humiliation mortel lorsque je voyais le sage de la tribu se faire tout petit à l’arrivée de ces arrogants hommes du désert dans notre mandara. Dépouillé de sa majesté et de sa sagesse réputées, il semblait possédé par une peur si terrible qu’elle me secouait le cœur, me donnait envie de saisir son fusil accroché dans la mandara pour les exterminer tous et pendre leurs cadavres puants devant le diwan.

On raconte que les cheikhs du désert choisirent Omar Moukhtar pour diriger leurs troupes qui allaient tuer les Italiens débauchés, dont les femmes sortaient les cheveux dénoués sur leurs épaules nues. Pris de colère, les Italiens se mirent à détruire les tentes des bédouins, et sous le ciel d’Allah et sur sa terre, à violer les filles bédouines, les vierges, les pucelles qui ne voyaient d’homme que la nuit de leurs noces. Parce que mon grand-père craignait pour sa tente et son honneur, il décida d’émigrer vers l’Egypte. En route, les Awlad Ali l’arrêtèrent, car ses dromadaires, pendant que lui-même se reposait de la fatigue du voyage avec ses frères et leurs esclaves, s’étaient nourris à leurs pâturages. Un combat s’engagea ; le frère, ainsi que tous les esclaves et deux des Awlad Ali, y laissèrent la vie.

Quand mon père fut seul face à eux, il brandit le drapeau blanc pour demander réconciliation et recours à l’arbitrage des tribus. La bataille s’arrêta, l’arbitrage commença et se conclut par l’accord suivant : mon grand-père paierait une diya annuelle durant toute sa vie et celle de ses petits-enfants sur sept générations, quelle que soit la terre où il s’installerait. Alors que les Italiens avaient quitté la Libye, que leurs femmes ne sortaient plus en pantalons, les cheveux dénoués, à proximité des campements bédouins, alors même que mon grand-père était devenu citoyen égyptien inscrit dans les registres du gouvernement, il tenait encore à respecter les conditions du traité et continuait à trembler devant les Awlad Ali.

Le montant de la diya n’était pas important et nous n’étions pas pauvres au point qu’elle en devienne pour nous un fardeau ; nous possédions de vastes terres octroyées par le gouvernement, exonérées d’impôts et qui produisaient chaque année des centaines de quintaux de blé. Mais c’était ce sentiment d’humiliation et de honte mortel qui s’emparait de moi face à ceux qui venaient chercher la diya. Un sentiment que n’altéra jamais ce que racontaient mes grands oncles sur le fait que, sans cette diya, mon grand-père serait au nombre des morts, ni ce moyen ridicule auquel eut recours mon frère aîné Saqr pour me convaincre, tout en appuyant, avec un air de naïveté étudiée, sur cette blessure profonde en moi, qui me faisait mal : les traités des tribus étaient comme l’épée — et seul un homme vil, au sang souillé pouvait mettre en doute un arbitrage tribal. Je demandais alors à Saqr pourquoi on ne leur envoyait pas la diya là-bas, dans le désert oriental de Libye ; on leur épargnerait ainsi la fatigue du voyage et on s’épargnerait la honte de leur venue. Le rusé arborait alors un sourire qui me rappelait ma mère, prenait un air de maître expérimenté face à un mauvais élève : l’éducation t’a fait perdre bien de choses. La valeur de la diya, ostaz, ne leur importe pas beaucoup. Ils sont plus riches que nous. Elle ne nous importe pas plus qu’eux, et la leur envoyer porterait atteinte à l’une des clauses les plus importantes du traité : ils doivent venir la chercher tous les ans, prévenir toutes les tribus du moment de leur arrivée et confirmer qu’elle leur a été remise en entier.

En vérité, je ne croyais pas l’histoire de mon grand-père sur ces dromadaires qui auraient été à l’origine de l’assassinat de son frère et donc de la diya, surtout que, selon une autre version, il aurait été lui-même retrouvé enroulé sous un palmier sur le lopin de terre que lui avait octroyé le gouvernement en vertu de la loi des Arabes. Je croyais plus volontiers les histoires qui circulaient dans le hameau et que me racontaient les fils de paysans à l’occasion d’une dispute. L’une d’entre-elles m’avait été rapportée par le maître d’arabe le jour où j’avais refusé qu’il me frappe avec son journal de couleur verte à cause d’une erreur de grammaire, et où je l’avais menacé de faire intervenir mon père, le cheikh des tribus. Selon cette histoire, mon oncle a été tué par les Awlad Ali qui l’avaient surpris avec la femme de leur sage, et était un voleur. Quant à l’autre version que j’avais entendue du maître d’Histoire, et que les habitants du hameau semblaient ne pas croire, sans doute parce qu’ils ne la comprenaient pas, elle expliquait la fuite de mon grand-père du désert et le fait qu’il ait accepté de payer la diya par son refus de faire partie des troupes de Omar Moukhtar ; cette diya n’aurait été en fait que la participation du lâche à l’effort de guerre.

Mon grand-père sortit de la mandara et ordonna d’aller chercher les sacs de blé. Il annonça que nous assisterions tous, fils et petits-fils, au paiement de la diya, contrairement aux fois précédentes, quand seuls nos grands-oncles étaient présents et qu’ils veillaient à ce que nous, les petits, restions loin du diwan à ce moment-là. Il nous demanda — à moi en particulier — de ne parler ni bouger pendant le rituel. Il nous dit que, si ce n’était leur insistance pour exécuter l’ensemble des conditions du paiement de la diya cette année, afin que leur sage repose en paix, on n’y aurait pas assisté.

Depuis toujours, je craignais d’être témoin de cette catastrophe ; cela me tuait de voir mon père rester fidèle à ce rituel chaque année, tellement que je voulais savoir la raison réelle de son étrange entêtement, de son observation des usages et de son humiliation face aux Awlad Ali.

Ils ne changèrent rien à leur posture, pour nous saluer à notre entrée. Ils restèrent mi-allongés sur les canapés de notre mandara, comme si personne n’était entré. C’était la première fois que je les rencontrais. Quatre visages moroses comme le désert et quatre paires d’yeux dont je ne savais pourquoi j’étais incapable de leur faire face. Je les ressentais comme des flèches traversant mon cœur. L’un d’entre-eux dit — ce n’était pas le plus âgé, et je fus horrifié de constater qu’il ressemblait clairement à mon oncle Saqr — que je sus par la suite que c’était le fils du défunt, de leur sage : « où est la diya, Abdallah ? ». « Abdallah ... », c’était la première fois que j’entendais le nom de mon grand-père comme ça : « Abdallah », dépouillé de son précieux titre « cheikh et maire d’Al-Rammah ». « Abdallah ». Il l’avait prononcé comme s’il s’adressait à un enfant, et pas à l’homme au passage duquel les gens au hameau mettaient pied à terre s’ils étaient sur leur monture, se levaient s’ils étaient assis ; l’homme que l’officier du poste recevait comme un commissaire. « Allez, Abdallah » : il le dit une deuxième fois comme pour m’humilier à dessein. J’ai eu le sentiment qu’il s’adressait à moi en particulier. Je regardais le fusil accroché derrière la fenêtre de la mandara. Mais mon grand-père me lança un regard que je ne lui avais jamais vu. Pas son regard sage, imposant, dur, mais un regard qui m’affligea. Le regard d’un homme faible qui, en aucun cas, n’était mon grand-père. Je ne le supportais pas. Cheikh Al-Rammah crevait de peur, ou presque, et me suppliait ... oui, me suppliait. Je fus foudroyé de regret ; je regrettais cet emportement qui m’avait poussé à regarder le fusil. Je devais être inconscient, l’affaire devait être plus grave que ne se le représentait mon imagination immature. Car quelle force au monde pouvait pousser mon auguste grand-père à jouer ce rôle devant moi ?

A ce moment-là, je compris la raison de l’insistance de mon grand-père — les fois précédentes — pour que nous n’assistions pas, nous les petits, à la remise de la diya. Quand les sacs de blé furent au complet, le rituel commença. L’un des Awlad Ali lut le jugement des cheikhs des tribus énonçant que mon grand-père aurait à payer une diya annuelle durant toute sa vie et celle de ses petits-enfants jusqu’à la septième génération. J’attendis qu’il en donne la raison, mais il ne dit rien de plus. Ils prirent leur diya et partirent avec le même regard dur dont ils nous avaient salués l’année précédente.

Traduction de Dina Heshmat

 




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