Al-Ahram Hebdo,Société | Le règne imposé de l’aîné
  Président Abdel-Moneim Saïd
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 31 mars au 6 avril 2010, numéro 812

 

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Société

Famille. Etre le plus âgé des frères est souvent synonyme d’autorité et de pouvoir. Un rôle, ou plutôt un destin, imposé par les traditions dans certaines régions d’Egypte. Toute une éducation le prépare à cette mission, même si parfois il n’est pas à la hauteur.

Le règne imposé de l’aîné

Son père ne cesse de lui répéter : « Tu es mon successeur, tu es le chef de la famille, c’est toi qui va t’en occuper lorsque je disparaîtrai de ce monde ». Des paroles qui n’ont pas cessé de résonner dans la tête du petit Waël. Après la mort de son père, il s’est donc mis dans sa peau. A 20 ans, il a commencé à porter des tenues classiques, à parler comme un adulte et à s’imposer dans la famille. Il véhicule les mêmes idées que son père et suit même ses principes. Sa mère ne peut plus sortir sans son autorisation, même pour rendre visite à son oncle. Plus tard, il apprendra à conduire pour mieux remplir sa mission de chef de famille. Même sa sœur, qui a une forte personnalité, ne peut s’empêcher de lui demander son avis. Et lorsque Omniya, sa sœur, plus jeune que lui, a décidé de se marier, c’est lui qui a conclu cette union. Lors de la signature du contrat, ses oncles se sont révoltés contre sa mère car c’est Waël qui a été choisi comme tuteur. « Comme s’il n’y avait pas de grand dans la famille », s’insurge Amr, l’oncle maternel, ingénieur de 65 ans. Et lorsque Waël a décidé de se marier, il ne s’est pas détaché de ses responsabilités. Il a meublé une pièce dans sa nouvelle maison pour que sa mère s’y installe. « Mes sentiments envers lui sont contradictoires. Je le déteste parfois quand il s’immisce dans les détails de ma vie, je le trouve trop autoritaire. Ses conseils m’étouffent. Mais lorsque je reste seule à réfléchir, je vois qu’il y a de la sincérité dans ses propos et je suis malgré moi ses conseils. A une certaine époque, je le suivais comme une ombre et j’imitais ses moindre gestes. J’ai essayé de lui ressembler, mais en vain. Il reste le maître comme si c’était la loi de la nature », s’insurge Omniya, 35 ans, ingénieur et mère de 4 enfants, exprimant à la fois sa fureur et son amour pour son grand frère.

Selon le scénariste Mohamad Safaa Amer, connu pour ses œuvres artistiques concernant les traditions dans les sociétés rurales et surtout en Haute-Egypte, le frère aîné au sein de la famille égyptienne traditionnelle a toujours occupé une place privilégiée, il est le successeur de son père et le grand de la famille. « C’est un héritage culturel et le résultat évident du partage des rôles dans la famille », avance Amer qui s’est appuyé sur cette culture dans ses œuvres. Son feuilleton Al-Doë al-chared (la lumière hagarde), qui a rencontré un grand succès, narre l’histoire d’une famille de Haute-Egypte où le fils aîné joue le rôle du chef, gérant les biens de la famille tout en déterminant son sort. Il a le dernier mot en ce qui concerne le mariage, l’éducation, les transactions de la famille et tout le monde le respecte. « Les sociétés saïdies semblent être les gardiennes des traditions. C’est là où l’on tient à respecter des coutumes qui tendent à disparaître dans les grandes villes. Ainsi, le partage des rôles est encore omniprésent et toujours dicté avec bon sens dans le Saïd. Là-bas, j’ai vu des mères embrasser les mains de leurs fils aînés et vice-versa comme signe de respect mutuel », avance Amer.

L’exemple à suivre

Ce fils aîné est surnommé « al-kabir » (le grand) dans ces régions. Grand en âge et en prestige. Le dauphin, l’héritier légal du pouvoir après le père, une culture qui semble être nourrie par certaines religions célestes nées sur les deux rives du Nil. Le judaïsme, par exemple, offre la plus grande partie de l’héritage au fils aîné. L’islam, à son tour, a donné au plus grand des frères le droit de gérer les biens et les affaires de ses frères en cas de décès du père, le grand-père et la mère en sont exclus. C’est pourquoi certaines familles veulent éduquer leurs fils aînés de manière à ce qu’ils puissent prendre la place du père et jouer le rôle du « grand ». Des familles qui n’hésitent pas à leur fournir une éducation différente des autres frères et sœurs. Amin, 45 ans et aîné de sa famille, se souvient de la raclée qu’il a reçue de son père quand il a échoué en première année d’université. Car pour le père, Amin devait donner le bon exemple à ses frères et sœurs. Mohamad, 66 ans, se justifie. « J’ai été très sévère avec mon fils aîné bien plus qu’avec les autres. J’estimais qu’il devait être l’exemple à suivre. Pour moi, c’est le protecteur de mes biens », se souvient Mohamad, un père de famille. Il se peut que l’aîné ne soit pas le plus intelligent, mais le fait d’être plus âgé l’autorise à gérer tous les problèmes de la famille. « Etre le grand n’est pas un choix, mais plutôt un sort. Dès son plus jeune âge, je le préparais à occuper ma place et protéger la famille plus tard. Il a fallu l’éduquer pour faire face à ce destin », poursuit Mohamad qui a été obligé d’arrêter ses études universitaires lorsque son père est tombé malade, afin de s’occuper de son imprimerie et subvenir aux besoins de ses petits frères.

Que ce soit en Haute-Egypte ou dans les quartiers populaires du Caire, le frère aîné occupe une place particulière à la tête de la famille. Cela lui garantit un certain pouvoir dans le petit royaume en lui permettant de s’immiscer dans la vie de ses frères et surtout de ses sœurs. Aliya, 50 ans, se rappelle que son frère lui a servi de garde du corps. Il n’a pas hésité à donner une correction à son voisin qui a osé la draguer alors qu’elle rentrait de l’école. Par la suite, elle ne pouvait plus sortir sans être accompagnée par ce despote, bien que son âge à l’époque n’ait pas dépassé les 10 ans.

Mais la sociologue Nadia Radwan estime qu’aujourd’hui l’image du grand frère qui soutient et parraine sa sœur socialement et économiquement en cas de besoin est dans un certain sens en train de disparaître. Les valeurs ont tendance à se perdre. Le frère aîné s’est détaché de son rôle tout en se contentant de commander et d’intervenir dans la vie de ses sœurs. Celles-ci sont appelées à s’occuper des besognes ménagères et à le servir. Un pouvoir renforcé par les mères, qui accentuent chez le fils aîné ce statut de chef de famille. « Mon frère s’intéresse aux moindres détails de ma vie. Il se permet de fouiller dans mon sac, censure les messages de mon portable, contrôle les appels que j’ai reçus. Et cela sans compter les conflits qui se déclenchent si je rentre tard le soir ou si je porte quelque chose qui ne lui plaît pas », explique Maha, 20 ans, qui lutte pour obtenir sa liberté. Sara, 18 ans, cherche aussi à tout prix à obtenir son indépendance. « Mon frère est très protecteur, il m’accompagne partout, pour payer les frais de l’université, pour assister à l’anniversaire d’une de mes camarades ou bien pour faire des achats au supermarché. J’apprécie de tels égards mais je sens qu’il efface ma personnalité ». Et ce qui aggrave la situation est que certaines familles offrent au grand frère une grande marge de liberté en ce qui concerne les affaires des sœurs. Noha, 22 ans, étudiante à la faculté de pharmacie, confie que son frère qui n’a pas pu obtenir le même pourcentage au bac semble ne l’avoir pas accepté. Pour lui redonner confiance en lui-même, les parents le laissent intervenir dans la vie de sa sœur. Un moyen de lui donner du prestige. « Il peut arriver à l’improviste à l’université pour s’assurer de ma conduite. Je suis allée me plaindre à mon père qui n’a pas réagi », raconte Noha. Les frères aînés ont aussi leur mot à dire pour se défendre. « Si je suis ma sœur partout, c’est parce que je comprends la mentalité des gens et ce qu’ils disent à propos des filles. Je ne veux pas que quelqu’un touche à sa réputation ou parle mal d’elle. Mais cela ne m’empêche pas de l’aimer », avance Waël, frère de deux sœurs.

Entre amour et colère, ce sentiment envers ce frère aîné est assez singulier. Un frère aîné restera toujours synonyme de protection et de chaleur. Imane, 26 ans, mariée et mère de deux enfants, prépare actuellement ses documents pour partir au Canada rejoindre son frère après la mort de ses parents. Elle a déployé de grands efforts pour convaincre son mari de prendre cette décision. « Mon grand frère est mon support. Je suis ses traces n’importe où. Qui pourrait me soutenir mis à part lui, en cas de problème avec mon mari ? Celui qui n’a pas de grand frère doit le chercher, même s’il doit aller à l’autre bout du monde », conclut Imane.

Dina Darwich

 




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