Al-Ahram Hebdo, Littérature | Les tristesses de Khoufou et la malédiction du magicien
  Président Abdel-Moneim Saïd
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 31 mars au 6 avril 2010, numéro 812

 

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Littérature

Dans le quatrième de la série des dix papyrus, Mohamed Salmawy raconte un épisode de l’épopée de la grande pyramide de Khoufou et l’histoire de son architecte bien-aimé Hémiounou.

Les tristesses de Khoufou et la malédiction du magicien

Depuis plus de 4 500 ans, le grand pharaon d’Egypte Khoufou, deuxième pharaon de la IVe dynastie, gravit le plateau élevé de Guiza sur la vallée pour inspecter les travaux de son imposante pyramide, destinée à devenir une des merveilles du monde tout au long de l’Histoire de l’humanité.

La base de la pyramide était terminée. Khoufou la contempla. Il ne pouvait discerner l’autre extrémité à cause de l’énorme distance qui les séparait. La superficie du chantier recouvrait plus de 12 feddans, dans lesquels s’y trouvaient des milliers d’ouvriers de construction parmi les plus talentueux.

Ils travaillaient tous avec énergie et ardeur pour une noble cause. Ils désiraient éterniser Khoufou, le dieu pharaon, agissant comme tout croyant pour le dieu auquel il croit. Ils savaient que rendre le pharaon éternel était par le fait même rendre son peuple éternel. Participer à la construction de ce monument était la garantie pour tous de se déplacer en compagnie de Pharaon en toute quiétude et en toute paix vers l’autre monde. Ainsi jouiraient-ils de l’éternité aux côtés de leur roi.

Khoufou éleva son regard et s’imagina le sommet de la pyramide qui était destiné à demeurer pour de longs siècles non seulement le plus haut sommet de la terre, mais également le premier point à recevoir les rayons du soleil tous les matins.

Il faisait bon en ce beau jour de printemps. Khoufou ressentit la bénédiction du dieu, pourtant, un nuage sombre apparut à l’horizon et il eut comme un pressentiment qui lui déplut.

Khoufou demanda après Hémiounou, le chef architecte, qui avait dessiné les plans de la pyramide. On lui apprit qu’il était décédé le matin même. Le roi s’écria en entendant cette nouvelle : « Non pas Hémiounou ! ». Il ne put contenir sa douleur et il s’écroula au-dessus d’une pierre. Une des personnes de la cour se précipita vers lui en portant un siège, mais il leur fit un signe de la main pour qu’ils s’éloignent en disant : « Laissez-moi seul un moment ». Le grand pharaon, dans toute sa majesté, ne voulait pas qu’on le voie les yeux en larmes.

Hémiounou était le fils du ministre Néfermaât, parent de Khoufou. A la mort de son père, le pharaon l’avait désigné également ministre malgré son jeune âge, parce qu’il l’aimait beaucoup et qu’il avait foi en son génie. N’était-ce pas lui qui avait transformé la forme de la première pyramide édifiée du temps de Snéfrou, père de Khoufou ? Il jouissait d’une énergie intarissable et ne cessait d’arpenter le chantier dans tous les sens, gravissant avec détermination, malgré sa corpulence, les gigantesques pierres, afin de communiquer ses directives aux ouvriers de construction. Il avait également un cœur tendre qui le poussait à défendre la cause des ouvriers en incitant Pharaon à satisfaire leurs besoins en nourritures et en vêtements. Pharaon fit construire pour toute la main-d’œuvre de la pyramide une cité parfaitement équipée et destinée à les héberger non loin du chantier pour leur servir d’abri et assurer leurs besoins durant toute la période des travaux. Il y avait là plus de 5 000 ouvriers réguliers sur le chantier. Toutefois, lorsque les eaux de la crue du Nil submergeaient les terres agricoles, plus de 20 000 paysans gravissaient également le plateau pour subvenir à leurs besoins vitaux en travaillant à la construction de la pyramide et jouir des grands avantages que ce projet gigantesque présentait. Certains citoyens demandaient à y travailler bénévolement et en guise de récompense, on leur donnait des tombeaux gratuits à côté de la pyramide même du Pharaon.

La pyramide de Hémiounou dépassa de loin celle de Snéfrou, en planification et en dimensions. Ainsi, Snéfrou, le fondateur de la IVe dynastie, avait été le premier constructeur de la pyramide dans sa forme actuelle. Auparavant, durant la IIIe dynastie, prédominait la pyramide à degrés. Snéfrou avait d’ailleurs érigé plus d’une pyramide au cours de son règne qui dura 24 ans. Une preuve du peu de véracité des histoires divulguées par certains égyptologues du XIXe siècle concernant la construction des pyramides qui, selon eux, duraient des dizaines d’années de servage et d’esclavage continus.

Snéfrou bâtit sa première pyramide à Meidoum, près de Fayoum, dans un style qui regroupait la pyramide à degrés et la pyramide lisse. Cette pyramide était attribuée de manière erronée à son père Houni, dernier pharaon de la IIIe dynastie. Snéfrou se déplaça ensuite à Dahchour, où il construisit la première pyramide sous sa forme connue actuellement. Toutefois, les constructeurs des pyramides furent obligés de modifier son angle afin qu’il ne s’élève pas plus qu’il ne fallait faisant écrouler son sommet comme cela avait eu lieu avec la pyramide de Meidoum. A cause de ce changement, la pyramide fut éventrée, ce qui n’était pas pour plaire à Snéfrou, qui s’attela à la construction d’une nouvelle pyramide achevée de son vivant et connu sous le nom de la pyramide rouge. Il fut enterré au sein de cette pyramide alors que personne ne le fut à l’intérieur de la pyramide rhomboïdale qui demeura vide. Néanmoins, elle a survécu comme l’un des monuments pharaoniques les plus originaux et les plus beaux.

Lorsque khoufou prit les rennes du pouvoir à la suite de son père, il s’attela aussitôt à la construction de sa pyramide. Haminou avait choisi un nouveau site sur un plateau élevé s’étendant au-dessus de la vallée et éloigné des eaux de la crue. Il avait également dessiné les plans. L’idée plut à Khoufou. Et comme Snéfrou avait transféré de Meidoum à Dahchour, Khoufou s’était déplacé, lui, de Dahchour à Guiza. Bien que son règne ne dépasse que d’une seule année celui de son père, il ne construisit qu’une seule pyramide. Il savait que ce monument majestueux suffirait à éterniser son nom jusqu’à la fin des temps comme ne le ferait aucun autre sorti des mains de l’homme.

Mais voilà que ce monument gigantesque, dont l’humanité n’avait vu de pareil, commençait à s’élever au-dessus de la vallée au moment où Khoufou venait de perdre son bien-aimé qui avait participé à la création de ce miracle.

Ayant maîtrisé quelque peu son émotion, Khoufou convoqua les maîtres maçons et leur demanda la raison de la mort de Hémiounou. Ils l’informèrent qu’il était mort après avoir été écrasé par une énorme pierre. Khoufou ne put dissimuler alors sa peine. Il s’effondra et laissa couler de chaudes larmes en disant : « Il est mort alors qu’il construisait ma pyramide ». Il ordonna ensuite qu’on lui bâtisse un tombeau à côté de sa pyramide. Il demanda également que le cérémonial d’embaumement et d’enterrement soit égal à celui des souverains et des hauts dignitaires. Il convoqua par la suite le grand sculpteur et lui demanda une statue de Hémiounou en grandeur naturelle pour qu’il ait la latitude de se le représenter à chaque fois qu’il se sentait en manque de lui. Aujourd’hui, cette statue en chaux est l’une des plus belles pièces du musée Haldzahaim en Allemagne, alors qu’il ne reste de Khoufou qu’une minuscule statuette en ivoire pas plus grande qu’un annulaire et qui se trouve au musée égyptien.

Les années passèrent et la grande pyramide fut achevée. Elle était recouverte de chaux blanche comme l’avait désiré Hémiounou, et sur son sommet se trouvait un pyramidon en or qui recevait les rayons du soleil et les répandaient depuis son plateau élevé aux différents recoins de la terre noire, celle de Kemet, la terre de l’ancienne Egypte.

Ainsi, l’histoire de l’architecture se transforma de par le monde avec ce monument gigantesque qui surpassa de loin les autres pyramides, les ayant précédées et suivies, et dont le nombre s’élève à plus d’une centaine. Cependant, la tristesse de Khoufou pour Hémiounou ne tarit pas. Son fils aîné Khafré s’imaginait que la joie de l’achèvement de la pyramide aller faire oublier à Khoufou ses peines pour ce fils qu’il considérait comme le sien. Mais cela ne fut pas le cas. En effet, à chaque fois que Khoufou grimpait sur le plateau pour contempler ce miracle architectural unique en son genre et qui devint le symbole de l’Egypte depuis, il se souvenait de ce jeune homme plein d’énergie et de génie, au visage souriant et au corps proéminent qui ne cessait d’arpenter les lieux parmi les ouvriers et les maîtres maçons.

Dans un ancien papyrus connu aujourd’hui sous le nom de papyrus de Westcar acheté par un amateur étranger et retrouvé plus de 4 400 ans après la mort de Khoufou, les hiéroglyphes racontent que Khoufou, lorsqu’il avait pris de l’âge, s’installait dans son palais noyé dans ses peines. Alors, ses trois enfants Khafré, Baouf Raa et Djedal Hour organisèrent une grande cérémonie en l’honneur de l’achèvement de la pyramide. Ils firent venir des chanteurs, des musiciens et des magiciens pour distraire leur père rongé par la tristesse. On entendait la musique de la harpe inventée par les Egyptiens, incitant au rêve et les sons languissants du double nay qui n’existait qu’en Egypte accompagnés des voix des conteuses et des chanteuses qui récitaient les plus beaux poèmes :

 

Je passe devant la porte de mon bien-aimé

et la trouve barricadée.

C’est le soir.

Je frappe à la porte, mais personne

ne répond

Je vais égorger un taureau

Comme offrande pour le cadenas

Une gazelle pour le pas de la porte

Et une oie pour son manche.

Nos meilleurs taureaux

Je les présenterai à nos frères, les menuisiers

Afin qu’ils fabriquent un cadenas en osier

Et une porte en bambou.

Ainsi, l’amoureux trouverait à son arrivée

La porte du bien-aimé ouverte

Et le bien-aimé n’ayant pas disparu.

Puis les voix des chanteuses baissaient pour

laisser monter celle des chanteurs :

J’ai vu à travers la porte, l’ombre du bien-

aimé.

C’est le matin.

Sans un mot, il dit :

Voilà des années que tu frappes à la porte

Ce n’est pas ma demeure, mon chéri

C’est le repos du corps affaibli

Mais, là-bas, mon âme en attente,

Te rejoindra en un jour précis

Où tu n’auras plus à frapper aux portes.

 

Puis vint le tour des magiciens. Le fils cadet de Khoufou, Djedaf Hour, vit venir deux magiciens qui allaient présenter leurs performances devant le roi. Le premier, nommé Téta, était égyptien, et le second était persan.

Chacun d’entre eux fit de son mieux pour surpasser l’autre en offrant des représentations hors du commun. Téta coupa la tête d’une oie qu’il posa d’un côté de la salle où Khoufou et ses fils étaient installés, puis il posa le corps sur l’autre côté là où se trouvaient les musiciens et les poètes. Dès qu’il se mit à réciter certaines incantations, le corps de l’oie se releva et se dirigea vers l’autre côté et récupéra sa tête devant une assemblée médusée. Aussitôt, l’oie reprit vie et se mit à clamer Khoufou, le plus grand des pharaons :

 

O combien heureux ce jour

Le ciel et la terre vivent une joie sans nom

Parce que tu es le maître de Kemet, notre

pharaon

Les sans-abris sont revenus chez eux

Ceux qui se sont enfuis ont retrouvé leurs

villes

Et les affamés se sont rassasiés.

Les assoiffés se sont abreuvés

Les dénudés ont porté des vêtements tissés

Les prisonniers ont été libérés

Les enchaînés ont été libérés.

O combien heureux ce jour

Le ciel et la terre vivent une joie sans nom

Parce que tu es le maître de Kemet, notre

pharaon.

 

Lorsque le deuxième magicien vit ce qu’avait réalisé son collègue, il voulut le surpasser. Il demanda aussitôt qu’on lui emmène un homme pour lui couper la tête et le faire scander le nom de pharaon.

A ce moment, Khoufou en colère, leva sa main. Et aussitôt, le magicien arrêta ses sorcelleries. Le pharaon lui dit : « Tu es sûrement le Persan, l’Egyptien ne peut en aucun cas couper la tête d’un homme pour plaire à un souverain ».

Le magicien dit : « Il acclamera pharaon en des mots encore plus puissants que ceux prononcés par l’oie ». Khoufou répondit : « La vie d’un homme est plus belle et plus précieuse pour moi que les plus beaux poèmes. Arrête donc ta magie noire ! ». Le magicien, rempli de rancœur, fut secoué par une colère fébrile et violente en essuyant cette défaite devant le magicien égyptien. Il perdit tout contrôle sur lui-même. Il dit à Khoufou : « Vous êtes un peuple qui jetez à l’eau avant la crue tous les ans une vierge innocente. Ne parlez donc pas de la valeur de la vie humaine ». Khoufou se moqua de lui en disant : « C’est ce que vous imaginez dans votre pays ? Combien vous êtes ignorants ! ». Le magicien répliqua : « Ce sont les mœurs de votre pays qu’on connaît partout ». Le pharaon corrigea : « Ce que nous jetons à l’eau tous les ans n’est qu’une poupée en bois, sans vie. La cérémonie de la crue du Nil est un rituel symbolique qu’il vous est difficile de comprendre. Il est clair que vous ne comprenez pas grand-chose. Rentrez donc chez vous et que vos pieds ne foulent plus le sol d’Egypte ».

Le magicien quitta la terre d’Egypte, mais ne cessa pas pour autant sa magie noire. Il emporta une poignée de sable de la vallée sur laquelle il  jeta un sort qui transforma la force de la pyramide de Khoufou en une malédiction qui pourchasse son pharaon. Le magicien voulut que l’Histoire rapporte que Khoufou était le souverain le plus esclavagiste de la terre. C’était loin d’être la vérité, mais la force du monument qu’il avait réalisé incitait toute personne venant à le contempler à s’imaginer qu’il ne pouvait avoir été construit qu’à force de despotisme et d’esclavage.

La malédiction du persan demeura active des milliers d’années. Ainsi, Hérodote, qui ne se rendit en Egypte que plus de 1 000 ans après le règne de Khoufou, rapporta que la pyramide avait été construite par les esclaves. De plus, lorsque les caisses de l’Etat vinrent à se vider à cause des frais qu’exigeait la construction de la pyramide, le pharaon demanda à sa fille de se prostituer dans les maisons closes. Elle demandait qu’on la paye en retour de ses services en pierres énormes posées sur le chantier de la pyramide et qui aideraient à sa construction. Toutes ces calomnies et ces mensonges ne sont pas pour calmer les tristesses de Khoufou, qui perdure encore jusqu’à nos jours, plus de 4 500 ans après sa mort.

Traduction de Soheir Fahmi

 

 




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