Al-Ahram Hebdo, Visages | Hoda Lotfi; La garçonne
  Président Abdel-Moneim Saïd
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 10 au 16 mars 2010, numéro 809

 

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Visages

Hoda Lotfi transcende, par son art plastique, les frontières populaires et historiques entre les cultures. C’est une historienne et bricoleuse qui s’exprime grâce à une iconographie visuelle qui lui est propre.

La garçonne

Hoda lotfi a fait carrière pendant 25 ans en tant que professeur d’histoire et de culture médiévale arabo-islamique, à l’Université américaine du Caire (AUC, entre 1984 et 2009). Et c’est uniquement il y a moins qu’un an qu’elle a décidé de se consacrer entièrement à l’art.

Pour elle, l’art et la recherche sont complémentaires. Car la recherche prête un intérêt attentif aux questions sociale, politique, culturelle, religieuse, etc. Et l’art est un autre moyen lui permettant d’exprimervisuellementsa liberté, sa féminité et son respect des droits de l’homme.

Son indépendance, c’est sa mère qui la lui a inculquée dès son plus jeune âge. « Ma mère voulait compenser un certain manque qu’elle ressentait comme la plupart des femmes des années 30, privées de leur droit à l’enseignement et au travail. Elle était audacieuse et intelligente et a réussi à s’opposer à mon père, un officier traditionnel de l’armée égyptienne, et a insisté à me donner un haut niveau d’enseignement », raconte Hoda Lotfi qui est parfaitement anglophone, ayant fait ses études à l’école Sainte-Claire de langue anglaise. Ensuite, elle a été admise à l’AUC en 1966, au département de sciences politiques et histoire arabo-islamique. « Dans le temps, les frais de l’AUC n’étaient pas si coûteux pour une famille de la classe moyenne, surtout après la nationalisation du Canal de Suez sous Nasser. Un air de liberté soufflait sur la société en général et l’on réclamait les droits de la femme à l’enseignement et au travail », ajoute-t-elle.

C’est à l’école, à l’âge de 13 ans, que la petite Hoda a obtenu une bourse d’échange culturel aux Etats-Unis. Un nouveau monde s’ouvre à la jeune adolescente. « Provenant d’une société conservatrice, j’étais étonnée par la mixité entre filles et garçons. Au début, il était difficile d’assimiler la différence entre deux sociétés contradictoires. Même si l’on était encore à une époque l’Egypte n’était pas dominée par le voile », souligne l’artiste du style « garçonne ». Les cheveux très courts, elle n’aime pas les chichis féminins, à l’exception de quelques bijoux sobres en argent. Son mot d’ordre est la simplicité en tout, trouvant plutôt que sa féminité réside en son caractère pensif et rêveur, portant toujours le flambeau de l’autonomie. « Aux Etats-Unis, ma tête fourmillait de questionnements. J’ai eu la chance de vivre calmement avec une famille américaine. Mais il ne faut pas croire que -bas, la vie du couple est idéale et que l’homme et la femme vivent à pied d’égalité ! ».

Loin des clivages visant à alimenter « la guerre des sexes », Hoda Lotfi aborde souvent le rapport homme-femme de manière très équilibrée. Ses études sur l’histoire médiévale lui ont, en fait, beaucoup servi. Par exemple, à un moment donné, elle s’est penchée sur l’époque des Mamelouks pour mieux cerner la situation des femmes. « Pourquoi s’intéresser à la femme au temps des Mamelouks ? Peut-être parce qu’à ce temps, on n’a pas beaucoup parlé de son rôle. Un rôle qu’il fallait saisir entre les lignes, supposant théoriquement que le pouvoir était totalement concédé à l’homme. Pourquoi ne pas présumer que la femme, au temps des Mamelouks, n’a pas essayé de transgresser cette hégémonie intelligemment ?! La reine Chagaret Al-Dorr en est un exemple », souligne Lotfi, se basant sur les écrits des historiens du Moyen Age oriental, tels Al-Maqrizi, Ibn Al-Haj et l’imam Al-Sakhawi. « Un ouvrage, comme Célébrités féminines d’Al-Sakhawi, est entièrement dédié à la femme musulmane. De même le livre Al-Madkhal d’Ibn Al-Haj, qui critique de manière très intéressante les mœurs et les coutumes égyptiens (bain, fête, diète, etc.). D’autres écrits d’Al-Sakhawi parlent des femmes musulmanes savantes, marchandes, voire activistes », dit Lotfi qui a obtenu son doctorat sur la culture et l’histoire arabo-islamique en l983, de l’Université McGill au Canada, avec comme thème Jerusalem Mamluk.

Féministe modérée, Hoda Lotfi constate, non sans ironie : « L’hégémonie de l’homme trouve ses origines dans les mœurs et l’héritage cultuel. C’est déjà pour lui un lourd fardeau. Il doit cacher ses faiblesses, subvenir aux besoins des siens … Il est habitué à imposer ses lois, alors que les femmes actuelles se battent pour leur liberté. Les deux épithètes, masculin et féminin, évoquent à mes yeux deux modes expressifs symboliques qui ne peuvent être compris séparément. Ils coexistent, se conjuguent, se nouent et se dénouent en nous tous. Il n’y a pas de vainqueur s’agissant du combat homme/femme ».

« Pas de vainqueur » (ou No One Winner) est un slogan qui trouve son écho « visuel » dans la toute récente exposition de l’artiste, Making a Man Out of Him (en faire un homme). Cette exposition, qui se déroule jusqu’au 17 mars à la galerie Townhouse au centre-ville, met l’accent sur l’hégémonie masculine. D’ailleurs, No One Winner est le titre d’un autoportrait faisant partie de l’exposition. Elle, qui refuse de s’enfermer dans le rôle de l’héroïne impuissante, isolée dans sa tour d’ivoire. « Ma formation d’historienne et l’intérêt que je porte au soufisme ont beaucoup influencé mon travail d’artiste. J’emploie souvent une iconographie visuelle magique et spirituelle, inspirée des cultures pharaoniques, coptes, arabes, méditerranéennes, indiennes ou africaines. Des iconographies qui croisent des frontières culturelles et historiques. Jouant avec, ou brouillant, les frontières », déclare Lotfi, la bricoleuse de l’histoire, manipulant des images et des objets disparates qu’elle collecte parfois au marché aux puces (souk Al-Gomaa ou le souk du vendredi).

Dans son œuvre Imaginé en Amérique, fabriqué en Chine et vendu en Egypte, les innombrables petits jouets sont agencés pour faire une statuette répétitive de Batman. Hoda Lotfi s’en sert pour délivrer un message sociopolitique. « Même dans le marché des jouets pour enfants, il existe un rayon pour les filles et un autre pour les garçons, dominé à son tour par l’hégémonie américaine, avec Batman, icône de la superpuissance. Je me suis inspirée de ce héros légendaire, imaginé en Amérique, qui essaie de sauver le monde de l’injustice et de la corruption. Il est conçu à l’image des Etats-Unis », explique Lotfi qui juxtapose les icônes culturelles de Batman, avec des images de simples épiciers, balayeurs et ouvriers, faisant sentir la masculinité au quotidien. « Même si ces derniers ne sont pas aussi dominants », ironise-t-elle. Les soldats égyptiens, multipliés sarcastiquement dans son installation, devraient incarner la force et la sécurité. « Cependant, ils ne sont qu’un anéantissement complet de la puissance. Mal-payés, ces pauvres soldats sont parmi les plus démunis », dit-elle.

Femme et mémoire (1997), Arayés (poupées, 2006), Femmes plurielles (2004), Oum Kalsoum (2008) et Zanït al-sittat (impasse des femmes, 2008). Les titres de ses expositions antérieures portent bien sa pensée.

Ses premières installations remontent à 1991, lorsqu’elle est partie enseigner l’histoire arabo-musulmane à l’Université de Harvard. C’est qu’elle a commencé à mélanger des médias (collages, peintures et calligraphies). « C’est dans le pop art que je me suis retrouvée libre à s’exprimer et à composer. J’ai constaté, en 1999, que j’ai un penchant vers l’art visuel et l’expérimentation », précise Lotfi, mentionnant les noms d’autres femmes-artistes qui l’ont vivement marquée, à savoir l’Allemande Hannah Hoch, l’unique femme du mouvement Dada. L’Américaine Eva Hesse, la Française Louise Bourgeois et la Palestinienne Mona Hatoum. « J’adore l’art de Hatoum qui aborde des problématiques liées au corps, à la construction du langage et aux conditions de l’exil. Son travail traite de l’expérience du déplacement , de la reconstruction de l’identité et du profond malaise qui en découle », exprime Lotfi. Après son divorce, elle s’est sentie plus libre à s’exprimer et à choisir ! « Dans le temps, je ne savais pas que j’avais une vocation artistique innée. Maintenant, je peux vivre pleinement ma personne et mon art ».

Prolifique, elle est aussi une activiste féministe, membre dans les années 1990 de deux ONG : Forum femme et mémoire, et L’Association de la femme arabe. Mais contrairement à d’autres femmes battantes comme Hoda Chaarawi et Nawal Al-Saadawi, elle avoue ne pas être une femme de nature « militante ». Elle a plutôt un caractère peu soucieux et timide, n’est pas provocatrice et préfère travailler en silence. Raison pour laquelle elle a préféré se dissocier de ces associations, au bout de quelques années. C’est dans un autre domaine humain qu’elle a trouvé sa quiétude, à savoir travailler avec les enfants de la rue. Précisément en 1999, elle a lancé des ateliers de peinture au profit des enfants adoptés par l’association Salamet al-mogtamae (salut de la société). « Mon expérience avec les enfants de la rue se caractérise par la spontanéité et l’intrépidité. C’est ce que j’ai appris d’eux, en tout cas », dit Hoda Lotfi qui a également entrepris, en 2006, une autre expérience artistique avec les enfants des réfugiés soudanais, en Egypte. C’est son côté pédagogue qui revient à la surface avec ce genre d’atelier artistique. Elle s’en réjouit.

Névine Lameï

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Jalons

5 décembre 1948 : Naissance au Caire.

1974 : Master sur La vision d’Al-Gabarti vis-à-vis de l’Expédition française en Egypte.

1983 : Doctorat sur Jerusalem Mamluk, Université McGill, Montréal.

1991-1992 : Elaboration de l’expérience du mixed média. Et enseignement de l’histoire et de la culture arabo-islamique, à l’Université de Harvard.

1984-2009 : Professeure d’histoire et culture arabo-islamique à l’AUC.

1997 : euxième prix de la Biennale des artistes femmes de la Méditerranée, à Marseille.

 

 




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