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 Semaine du 10 au 16 mars 2010, numéro 809

 

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Nulle part ailleurs

Assouan. Un mois et demi après les pluies torrentielles qui ont frappé ce gouvernorat, les sinistrés souffrent toujours des répercussions. Des tentes et des décombres entourées des sans-abris forment un paysage de désastre à la région d’Aboul-Rich. Et ce, malgré le flux des donations. Reportage dans une des zones les plus affectées.

Torrents et bureaucrates se donnent la main

Aboul-rich, à environ 4 km de la ville d’Assouan, scènes désolantes : des tentes sont installées, des décombres des maisons effondrées ou abîmées jonchent les lieux, des restes de meubles cassés et jetées ici et là. C’est cela le décor des lieux où les sans-abris appellent chaque visiteur au secours.

Plus d’un mois et demi après la catastrophe, les habitants de cette région du gouvernorat d’Assouan la plus touchée par les pluies diluviennes vivent toujours dans la misère. Il suffit de mettre les pieds à Cheikh Ali, un village, pour être accueilli par des femmes et des hommes qui viennent s’interroger sur leur sort. Des hommes au chômage forcé, des élèves qui ne vont plus à l’école et des femmes qui essayent de s’adapter à un quotidien complètement bouleversé.

« Nous avons tout perdu, nos habitations, nos meubles, notre or, tout. Nous attendons d’avoir un toit qui nous protège du froid de la nuit et de la chaleur du jour », s’indigne Hagga Gamea, dont la vie et celles de ses 4 filles et de leurs familles ont été bouleversées par les pluies torrentielles. Elle ne cesse de montrer avec amertume l’emplacement de sa maison et les quelques pièces de meubles qui ont fait leur apparition après l’évacuation des eaux. Elle répète comme tous ses voisins : « Au lieu de nous ramener des cartons de nourriture, qu’ils nous apportent des briques pour reconstruire nos maisons ». Veuve depuis plus de 13 ans, Gamea est la responsable d’une grande famille formée de 4 filles mariées et d’un garçon qui se prépare au mariage. Une des familles nombreuses de la région qui menait un train de vie paisible et où les hommes exercent des métiers saisonniers dans la construction ou la peinture des bâtiments, cultivent la terre ou sortent avec le bétail. Des membres des tribus de Ababda et Bécharia qui vivent au jour le jour et se contentent de partager en famille de vastes maisons en pisé, mais aussi le gagne-pain quotidien. Lorsque l’eau des torrents est arrivée, elle a presque tout inondé. Il fallait sauver les âmes en laissant les habitations, les biens et même le bétail. Le temps passe, l’eau s’est retirée, le climat a retrouvé son calme, mais la vie des gens reste bouleversée. Ces habitants étaient au centre des intérêts et faisaient la une des journaux les quelques jours qui ont suivi les inondations. Des visites officielles ont afflué, dont celle du chef de l’Etat qui a donné ses directives pour compenser les victimes. Une somme de 25 000 L.E. sera allouée à chaque famille touchée par cette catastrophe naturelle afin de reconstruire leurs maisons ou réparer les dégâts causés par les inondations, a-t-on promis. Des compensations de la part du ministère des Affaires sociales étaient prévues, des millions en donation des quatre coins de l’Egypte, et même des pays arabes, ont été offerts en faveur des zones sinistrées.

Toujours dans les ruines

Cependant, les sinistrés vivent toujours dans les décombres. « Ce sont les bénévoles de la banque de l’alimentation qui persistent à venir nous offrir des mets, ceux de l’association d’Al-Ormane offrent du bétail, quelques familles ont eu droit à une compensation de 1 000 à 5 000 L.E. parfois, mais personne ne nous parle de nos habitations démolies », explique Fatma Eissa, qui essaye chaque jour d’utiliser la hache pour se débarrasser des gravats, avec l’espoir d’avoir un espace pour protéger ses filles sous le toit de la maison à moitié détruite. « Je compte reconstruire ma maison en béton, briques et fer avec une certaine hauteur pour éviter qu’elle soit inondée par les eaux », dit Fatma, qui rêve comme tous les habitants de la région de retrouver une vie normale. Nabil Awadallah espère avoir une nouvelle maison comme celle qu’il possédait et qui a été engloutie par les eaux. « Je ne prétends pas avoir habité dans une villa, c’était une modeste habitation qui rassemblait et protégeait mes enfants. Aujourd’hui, en passant le jour et la nuit sous les tentes, ils tombent souvent malades », explique le père.

Et les millions de L.E. promises ?

Walaa, nouvelle mariée, portant le noir après l’effondrement de sa maison et aussi la mort de son père, raconte qu’elle a tout perdu, alors qu’elle continue de verser les crédits pour des meubles qui ne servent plus à rien. « Tout ce que je veux, c’est d’avoir droit à un logement pour me protéger », dit la jeune femme, dont le mari ne va pas au travail comme beaucoup d’autres hommes du village pour ne pas laisser leurs femmes dans la rue. Et tout le monde s’interroge où sont les millions de L.E. que les gens ont versées pour eux ?

Moustapha Al-Sayed, gouverneur d’Assouan, dit avoir tout fait pour aider les sinistrés. « 1 000 L.E. et une couverture ont été distribuées à chaque famille. Nous avons organisé des comités pour bien déterminer les dégâts de chaque maison. Les gens dont les maisons ont été complètement détruites auront droit à un nouveau logement ou 25 000 L.E. pour reconstruire leur maison à la même place au cas où le lieu est considéré sécurisé, loin du ravin. Ceux dont les maisons jugées par les membres du comité comme partiellement démolies  ont droit à 5 000 L.E. pour les réparations, et les moins affectés auront droit à 1 000 L.E. pour compenser les pertes », explique le gouverneur, en ajoutant que 400 maisons sont en construction dans la région d’Al-Aeqab et 700 autres à Al-Alaqi par l’ingénieur Mamdouh Hamza grâce aux 27 millions de dons. Mais ça prendra du temps, rétorque le gouverneur. Il se justifie en disant qu’il a demandé aux sinistrés d’habiter temporairement dans des maisons construites dans la région d’Al-Sadaqa al-guédida mais ils ont refusé de quitter leur région. « Que puis-je leur faire ? », s’interroge-t-il, tout en ajoutant : « à condition que leurs maisons soient complètement démolies ! ».

Des déclarations officielles qui semblent parler d’autres sinistrés comme l’explique le jeune Hassan Hussein. « Personne ne nous a proposé d’aller occuper les habitations d’Al-Sadaqa al-guédida. Nous sommes jetés dans la rue et des membres des comités viennent de temps en temps pour jeter un coup d’œil sur les décombres des maisons afin de les classer suivant leur point de vue », explique Hassan.

En fait, les comités ont répertorié les maisons qui ont subi des dégâts, leur nombre s’élève à 2 255 dont 1 101 ont été complètement démolies et 1 154 présentent des fissures. Ce sont les familles dont les maisons ont été les moins affectées, selon les critères des comités, qui ont commencé à toucher leurs compensations.

Des jugements injustes, comme l’explique un bon nombre d’habitants de la région dont les maisons risquent de s’effondrer sur la tête de leurs enfants ou sont tombées en ruine tandis que le comité les considère réparables.

Neama, qui passe ses jours dans la tente devant sa maison dont les murs n’ont pas résisté au violent déluge, dit que le comité a jugé sa maison comme étant partiellement endommagée. Le membre du comité est repassé afin de jeter un autre coup d’œil. Il explique que les membres du comité qui sont passés quelques jours après les inondations ont considéré la maison partiellement endommagée !

En attendant les âmes charitables

Et la dame accusée d’avoir provoqué elle-même l’effondrement du reste de sa maison s’interroge après s’être résignée sur cette décision du comité. « Bon, je vais me débrouiller avec l’aide des âmes charitables pour reconstruire ma maison, mais ai-je le droit de le faire dans le même endroit ? Ou d’autres personnes viendront me dire que c’est un lieu dangereux et qu’il faudra la démolir ? », dit la dame qui tient, comme beaucoup d’autres habitants, à rester dans sa région d’origine. Cependant, elle ne trouve pas de réponses à beaucoup de questions. Un état d’embarras et d’inquiétude amplifie la misère des sinistrés d’Aboul-Rich qui se sentent marginalisés, des laissés-pour-compte. « Est-ce qu’ils vont nous emmener habiter dans d’autres maisons au village d’Al-Alaqi ? C’est très loin de nos écoles et de la ville d’Assouan. Ce sera difficile de nous adapter », dit Amira, en troisième année scolaire et qui n’arrive pas à poursuivre ses études à cause de cet état d’instabilité. Aller vivre ailleurs n’est pas une question facile pour la plupart des gens de la région, comme l’explique Hassan, qui travaille à l’aéroport d’Assouan et qui pense qu’à Cheikh Ali, c’est beaucoup plus près de son travail. Cependant, il explique que si ce déménagement est appliqué pour tout le monde, alors les gens vont se résigner. « Il suffit de sentir qu’il y a une justice qui règne, sinon, pourquoi certaines habitations peuvent rester sur place tandis que d’autres maisons sont jugées dangereuses ? », s’interroge Hassan. Des décisions injustes qui font que beaucoup d’habitants portent plainte devant le Parquet parce que les comités ont jugé qu’ils n’avaient pas droit à des compensations, comme dans le cas de Taher Sélim et ses enfants. Il assure qu’il vivait avec sa grande famille dans la région de Zirzara, au pied de la montagne, et les torrents d’eau ont démoli sa grande maison. Selon le comité, c’était un lieu de stockage et non une habitation. Selon le gouverneur, beaucoup de gens sont des escrocs et veulent exploiter cette occasion pour avoir droit à un logement ou à une compensation. « D’autres ont détruit leurs maisons et viennent nous demander des compensations pour les dégâts qu’ils ont subis », explique Al-Sayed, en justifiant le fait de ne pas verser toute la somme des compensations aux sinistrés pour la reconstruction de leur maison en disant qu’ils utiliseront l’argent pour se marier ou fumer du bango. « Elle sera versée en plusieurs étapes sous la surveillance des responsables du projet Ibni beitak », assure-t-il.

Des accusations qui blessent les sinistrés d’Aboul-Rich qui s’interrogent : « Comment oser penser au mariage ou à fumer du bango alors que nos mères et nos femmes sont dans la rue ? ». Et d’ajouter avec amertume : « C’est un scandale. Il aurait mieux valu mourir sous les violents torrents que de perdre le satr (protection de Dieu et de nos maisons) ».

Doaa Khalifa

 




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