Al-Ahram Hebdo, Monde | Le poids du passé
  Président Abdel-Moneim Saïd
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 Semaine du 10 au 16 mars 2010, numéro 809

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Société

  Arts

  Idées

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Monde

Turquie - Etats-Unis. Washington joue à son tour la carte du « génocide arménien ». La résolution votée par le Congrès risque de porter un coup dur, aussi bien aux relations bilatérales qu’au processus de normalisation entre Ankara et Erevan.

Le poids du passé

La résolution votée cette semaine par la Commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants du Congrès qualifiant de « génocide » les massacres d’Arméniens sous l’Empire ottoman a pesé très fort sur la Turquie, car d’une part, elle a perturbé le processus de normalisation des relations en cours avec l’Arménie et de l’autre, elle a envenimé ses relations avec les Etats-Unis. Le texte, qui a été voté par 23 voix contre 22, n’a pas jusqu’à présent force de loi, mais il appelle le président américain à qualifier de façon précise « l’extermination systématique et délibérée de 1,5 million d’Arméniens de génocide ». Désormais, la résolution du Congrès peut être l’objet d’un vote devant la Chambre dans son ensemble. Mais cette prochaine étape dépend de la direction démocrate de l’assemblée, qui ne s’est, jusqu’à présent, pas engagée à faire adopter la résolution en séance plénière.

Selon les experts, l’hypothèse de l’adoption de la résolution en séance plénière semble très « incertaine » à cause de l’opposition de la Maison Blanche et de la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, qui a mis en garde, la semaine dernière, contre l’adoption d’une telle résolution qui pourrait compromettre, d’une part, les relations entre la Turquie et l’Arménie, et de l’autre, les relations entre la Turquie et les Etats-Unis. En effet, la direction américaine a promis cette semaine de « travailler très dur » pour bloquer cette résolution dangereuse. Analysant les motifs d’un tel vote, l’expert politique Hani Raslan explique : « Cette résolution était motivée par le lobby arménien, qui a son poids au Congrès américain, avec le soutien du lobby israélien, et les deux ont réussi à faire voter cette résolution anti-turque ». Rajoutant que cette résolution reste, à l’heure actuelle, une simple recommandation non contraignante : « Je pense qua la direction américaine va la bloquer rapidement, car elle ne veut pas envenimer ses relations avec son allié turc ».

Comme prévu, le vote a été accueilli favorablement par la grande diaspora arménienne des Etats-Unis ainsi que par l’Arménie, dont le ministre des Affaires étrangères, Edouard Nalbandian, a salué « une nouvelle preuve de l’attachement du peuple américain aux valeurs humaines universelles et un pas important vers la prévention des crimes contre l’humanité ».

Alors que les Arméniens font pression depuis longtemps pour que soient reconnus comme un génocide les massacres et déportations qui, entre 1915 et 1917, ont tué, selon eux, plus d’un million et demi d’entre eux, la Turquie reconnaît qu’entre 300 000 et 500 000 personnes ont péri, non pas victimes d’une campagne d’extermination mais, selon elle, dans le chaos des dernières années de l’Empire ottoman. Elle récuse donc la notion de « génocide » reconnue par la France, le Canada ou le Parlement européen.

Dans une tentative de marginaliser une résolution qualifiée d’« injuste », la Turquie a fait savoir, samedi, qu’elle restait déterminée à normaliser ses relations avec l’Arménie, indépendamment de la décision du Congrès. La Turquie et l’Arménie ont déjà signé l’an dernier un accord historique prévoyant la réouverture de leur frontière commune, mais il doit encore être ratifié par les Parlements d’Ankara et d’Erevan. Toutefois, le président turc Abdullah Gül, à l’origine du rapprochement avec l’Arménie à la faveur d’une visite à Erevan en 2008 pour assister à un match de football, a déclaré que l’initiative américaine « fragilisait la stabilité du Caucase ».

Une carte de pression

Loin des relations turco-arméniennes déjà menacées, la résolution américaine porte un coup très dur aux relations entre Washington et Ankara. Suite à ce vote, une vague de protestations et de manifestations ont déferlé dans les rues turques, dénonçant une résolution « injuste » et réclamant son blocage rapide, car elle va mettre en péril tous les efforts de réconciliation entre la Turquie et l’Arménie. D’emblée, le premier ministre turc Erdogan s’en est pris violemment aux Etats-Unis pour ce vote qui « accuse la Turquie d’un crime qu’elle n’a pas commis ». Quant au président de la République, Abdullah Gül, il a averti : « La Turquie ne sera pas responsable des conséquences » de cette décision. Parallèlement, le chef de la diplomatie, Ahmet Davutoglu, a ajouté qu’Ankara était « extrêmement gêné » par le vote. « Nous attendons de l’administration américaine qu’elle fasse dès maintenant des efforts plus probants » pour empêcher un vote du texte en séance plénière, a-t-il déclaré. Passant à l’acte, la Turquie a vite rappelé son ambassadeur à Washington après le vote de cette résolution, pour lui formuler sa protestation. Un geste qui a fait monter la tension d’un cran entre les deux pays.

A la lumière de cette tension, certains experts pronostiquent que les enjeux de ce vote pourraient aller jusqu’à la rupture des relations américano-turques. Le premier ministre turc, Tayyip Erdogan, a, quant à lui, averti ouvertement que le « partenariat stratégique » entre Washington et Ankara, pièce importante du puzzle de l’Otan, pâtiraient de ce vote. Le gouvernement turc a également prévenu par communiqué que le vote pourrait avoir un effet défavorable sur la coopération autour d’un agenda commun avec les Etats-Unis. Selon les experts, ce vote intervient dans un moment critique, car les Etats-Unis cherchent à obtenir l’adoption de nouvelles sanctions contre l’Iran par le Conseil de sécurité des Nations-Unies, où la Turquie est membre non-permanent. Les relations diplomatiques bilatérales sont également importantes pour les Etats-Unis vis-à-vis de leurs opérations en Iraq et en Afghanistan. « Nuire aux relations pour des petits intérêts de politique interne ne va pas faire du tort à la Turquie, mais bien à la vision stratégique des Etats-Unis », a menacé M. Davutoglu.

Mais pourquoi une telle résolution anti-turque à l’heure actuelle ? Ce vote est-il une carte de pression sur la Turquie, notamment en raison de sa position « ambiguë » concernant des dossiers aussi brûlants que l’Iran, le processus de paix, ou encore les relations avec la Russie ? N’oublions pas que la Turquie, qui s’est beaucoup rapprochée de la Russie ces derniers temps, tient un discours ambigu à l’égard de l’Iran et critique de temps à autre Israël. Bien plus, aux antipodes des Américains, aux Européens et aux Israéliens, qui exigent de l’Iran un renoncement complet à son programme nucléaire, les Turcs ont multiplié les appels ces derniers jours à la modération envers Téhéran, considérant qu’il fallait comprendre les inquiétudes des Iraniens.

Mais à chacun ses cartes de pression. Déterminé à contraindre Washington à bloquer un tel vote, Ankara a menacé de prendre des mesures de représailles concernant la coopération économique turco-américaine, et notamment les contrats d’armement. En coulisses, certains scénarios sont évoqués, entre autres l’arrêt de la collaboration au sujet d’Incirlik, cette base aérienne utilisée pour ravitailler les troupes américaines en Iraq. De possibles représailles économiques par le biais d’appels d’offres publics et de contrats commerciaux, notamment dans les secteurs de la défense et de l’énergie, ont aussi été évoqués cette semaine. « Cette décision va faire de l’ombre aux projets énergétiques », a confirmé le ministre turc de l’Energie, Taner Yildiz.

Selon Hani Raslan, la résolution du Congrès pèse fort sur les relations américano-turques, car même si elle n’est pas contraignante, elle a une certaine force morale et politique vu qu’elle émane de la plus grande puissance de la planète, les Etats-Unis. Selon M. Raslan, ce vote a complètement changé l’atmosphère politique entre Ankara et Erevan et a fort affaibli la position turque aux yeux du monde : « Pire encore, la reconnaissance d’un tel génocide ouvre la porte à Erevan pour réclamer des droits juridiques et financiers d’Ankara, en sorte de compensation, car de tels crimes contre l’humanité sont imprescriptibles. L’Allemagne, par exemple, a versé de lourdes sommes au peuple israélien pour l’Holocauste qu’il a commis contre les juifs », rappelle M. Raslan.

Maha Al-Cherbini

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah -Thérèse Joseph
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.