Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Tannoura à la féminine

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 Semaine du 1er au 7 décembre 2010, numéro 847

 

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Nulle part ailleurs

Derviches Tourneurs . La tannoura commence à être une danse féminine après une longue histoire où elle était une vocation exclusivement masculine. Une soirée à l’égyptienne avec Radwa, l’unique danseuse de jupe.

Tannoura à la féminine

« Douri bina douri bina ya ard al-rawenda we ehki lina hekayet dehka marsouma bil henna ... » (tourne tourne comme le monde et raconte-nous une histoire amusante et pleine d’humour  …). Sur une chanson à refrain et au son du luth (instrument datant du XVIe siècle et très utilisé par les Arabes), de la tambourinette et de la darbouka, elle tourne, tourne jusqu’à donner le vertige. Ensuite, elle commence à remonter ses jupes de différentes couleurs, les saisit d’une main, les jette en l’air puis les rattrape tout en continuant à faire des pirouettes. Ses pas calculés sont en cadence avec la musique et montrent à quel point la danseuse est une professionnelle. Les applaudissements et les youyous fusent et les spectateurs sont en admiration devant ce derviche tourneur au féminin. En effet, tous les spectateurs sont tombés sous le charme de cette jeune fille qui danse avec beaucoup de grâce et d’agilité.

Une soirée tout à fait singulière pour un public qui a l’habitude de ne voir que des hommes exécuter cette danse tournoyante ou la danse des planètes. En effet, Radwa, 20 ans, est la première femme à faire le derviche tourneur. Vêtue d’une djellaba ample de différentes couleurs, elle va danser durant plus d’une heure. « Pour danser la tannoura, il faut une grande concentration d’esprit. Tout est dans la technique et chaque mouvement doit être en cadence avec la musique », note avec précision Radwa, tenant à la main sa tambourinette.

Radwa a commencé à s’initier à cette danse depuis l’âge de 18 ans. Elle a été encouragée par le célèbre derviche tourneur portant le nom de Sami Al-Séweissi. Ce dernier a découvert cette jeune artiste lors d’un spectacle de danse et de chant au théâtre Al-Ballon. Il a eu l’idée alors de créer une troupe de danseuses de tannoura. Il a choisi neuf jeunes filles sur les dix-sept qui se sont présentées et a mis deux ans pour les former. Il a commencé par leur apprendre de simples mouvements. « Au début, j’ai commencé à leur apprendre comment tourbillonner au son d’un instrument à percussion et sans tannoura. Et après leur avoir appris les mouvements les plus simples, je suis passé à d’autres plus difficiles comme par exemple comment jeter et attraper la tannoura. Et enfin, comment tourner rapidement au son de la musique », explique Sami Al-Séweissi qui a tenu à raconter l’histoire de la tannoura en Egypte.

Un héritage de la Nahda

« Cette danse a pris son nom de la jupe que portent les derviches tourneurs. Cette danse pratiquée en Turquie a été introduite en Egypte à l’époque de Mohamad Ali (1769-1849), considéré comme le fondateur de l’Egypte moderne. Nous l’avons développée, et aujourd’hui les Egyptiens l’exécutent avec beaucoup de dextérité et peut-être mieux que les Turcs ! C’est devenu une danse traditionnelle égyptienne exécutée par les hommes et qui fait partie de tous les spectacles qui ont attrait aux traditions artistiques folkloriques de l’Egypte », affirme Sami Al-Séweissi avec fierté. Après neuf mois d’entraînement, seule Radwa a pu continuer et égaler les hommes dans cette danse, puisqu’elle est capable de tourner rapidement et sans s’arrêter pendant plus d’une heure et demie en portant quatre jupes multicolores qui pèsent entre 15 et 18 kilos. « En fait, le poids de la tannoura devient plus léger lorsqu’on tourbillonne. Je n’ai rencontré aucune difficulté en exécutant cette danse, bien au contraire, j’éprouve beaucoup de plaisir à le faire. Les applaudissements et les encouragements des spectateurs m’ont beaucoup aidée », explique-t-elle. Radwa a donc exprimé toute sa volonté de continuer ce qu’elle a entrepris et de devenir la première derviche tourneur en Egypte.

Une danse cosmique

Au début, le public s’est montré réticent à son égard. Mais il a fini par changer d’avis. « Elle danse merveilleusement bien. Elle a réussi à égaler les hommes. Je ne m’attendais pas à voir une fille de cet âge faire ce que font les hommes », confie un homme venu assister au spectacle.

Le principe de base du tournoiement des derviches vient des Mawlawiya qui disent que le mouvement du monde commence à un certain point et finit à ce même point. Ainsi, le mouvement doit être circulaire. Ses différents cercles symbolisent la succession des quatre saisons et ses mouvements dans le sens inverse des aiguilles d’une montre sont exactement identiques au mouvement autour de la Kaaba (temple sacré de La Mecque). Sur scène, Radwa tourne sans cesse jusqu’à l’ivresse, oubliant tout le monde autour d’elle. Et à chaque fois qu’elle retire l’une de ses tannouras, elle se sent plus légère, se débarrassant de plus en plus de ses péchés, et virevolte pour atteindre la vérité extrême.

Un vrai défi

Malgré ce succès, Radwa confie tout de même qu’il y a des mouvements qu’elle ne peut pas faire car cela nécessite des muscles robustes ; elle explique que pour le tahdir (préparation), le danseur va s’asseoir par terre et soulève d’une main la tannoura. Dans cette position, la jupe est bien trop lourde pour une femme. Mais elle assure que la tannoura lui a permis de développer ses muscles. « Lorsque je vais pour m’acheter une paire de chaussures, je n’ose pas montrer mes mollets qui sont trop gros pour une femme », dit-elle, un peu honteuse. Elle préfère porter des bottes pour ne pas montrer les muscles postérieurs de ses jambes. Et d’ajouter : « Malgré les difficultés, je suis la seule à avoir persévéré dans ce métier ».

Dans sa famille, la seule personne qui l’a encouragée, c’est sa sœur, un peu plus âgée qu’elle. Elle ne cessait de lui répéter : « Tu verras, tu vas réussir et avoir beaucoup de succès car tu es très douée ». Sa sœur avait raison. Au début, Radwa s’est contentée de danser dans les anniversaires ou dans de petites occasions. Elle touchait à peine 100 L.E., alors qu’aujourd’hui et grâce à la réputation qu’elle s’est faite dans les hôtels 5 étoiles, elle empoche 1 000 L.E. par spectacle. Ses parents sont présents dans la salle, très fiers de leur fille, devenue du jour au lendemain une grande vedette. Son père, un Saïdi, n’était pas d’accord pour qu’elle danse, car pour lui cela allait à l’encontre des mœurs et traditions des Egyptiens. Au début, Radwa n’a pas osé dire à son père qu’elle travaillait comme derviche tourneur. Mais après le succès qu’elle a réalisé, on l’a encouragée à le faire. Pourtant, ses parents étaient d’accord pour qu’elle fasse du théâtre. A l’école, Radwa a joué dans plusieurs pièces de théâtre et tout le monde a constaté son talent. « A l’école, faire du théâtre est une activité ordinaire, mais choisir de faire la tannoura ne correspond pas à nos traditions d’une jeune fille », commente sa maman qui est aujourd’hui fière de voir le succès que Radwa a réalisé dans ce domaine.

D’habitude, les derviches tourneurs débutent leur carrière en dansant dans les mouleds et les zars de Gamaliya, Choubra, Al-Azhar, Al-Hussein, Wékalet Al-Ghouri, Dar Al-Salam, Al-Zawiya Al-Hamra (quartiers populaires du Caire). De plus, cet art de la tannoura se transmet d’une génération à l’autre. Ce qui n’est pas le cas de Radwa Saadeddine, car dans sa famille, on n’a pas exécuté cette danse. Et malgré le succès qu’elle a eu, Radwa a le trac avant de monter sur scène. Elle a toujours peur d’avoir le vertige et tomber par terre devant les spectateurs. Cela est arrivé à plusieurs reprises au cours de ses entraînements. Une situation délicate qu’elle ne voudrait plus jamais revivre. Elle se souvient alors d’avoir vomi en faisant des tourbillons. La danse de la tannoura demande beaucoup d’énergie, elle nécessite de grands efforts. Pour cela, il faut suivre un régime alimentaire tout à fait particulier : consommer des œufs, du miel noir et blanc qui donne de l’énergie, manger beaucoup de légumes et de fruits, boire du lait et ne consommer ni matières grasses ni pâtes pour ne pas prendre de poids. « En général, le danseur de tannoura doit prendre soin de sa santé et de sa souplesse, ainsi il peut tourner à vie, surtout s’il est doué », ajoute son prof, Sami Al-Séweissi.

Un succès en finale

Le rideau s’ouvre à nouveau. Des applaudissements accueillent Radwa qui va présenter son dernier numéro. Elle a changé de costume et va exécuter la danse de Mawlawiya. Le décor est en noir et blanc. Une dizaine de musiciens portant de longues robes blanches entonnent un chant soufi au rythme d’une musique aux sonorités envoûtantes. Elle manipule sa jupe colorée et la tient entre ses mains comme si elle portait un bébé. Dans les danses de Mawlawiya, cela symbolise l’enfant de la Sainte Vierge et la poupée du mouled que les enfants mangent. Ce sont des mouvements bien étudiés et empreints de spiritualité. Radwa commence à danser en suivant le rythme des cymbales. Tout commence et finit avec le son de cet instrument. Il constitue le rythme-clé de ce genre de danse. Voilée en blanc et portant une djellaba blanche, la danseuse lève son bras droit et pointe son bras gauche vers le sol pour symboliser l’union du ciel et de la terre. Scène d’euphorie et d’exaltation suivie de chants religieux. La danseuse est emportée par le rythme comme si elle était entre les mains de Dieu, prête à entrer en transe et tentant alors de devenir lumière et aller au ciel.

Manar Attiya

 




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