Al-Ahram Hebdo, Littérature | Mouftah qadim, Une ancienne clé
  Président Abdel-Moneim Saïd
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 20 au 26 janvier 2010, numéro 802

 

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Littérature

Ahmad Zaghloul Al-Chity plonge dans le monde des « petites gens », dans la banalité du quotidien, pour s’ouvrir à un monde fantastique. Cette nouvelle, Mouftah qadim, est tirée de Douë chaffaf yantacher bi kheffa (une lueur transparente se disperse légèrement), Merit 2009.

Une ancienne clé

Pour un instant, je ne vis pas Salem et Fathi le plombier. J’appelai : maître Fathy. Sa voix me parvint dans la légère pénombre très proche. Il se tenait derrière moi avec à ses côtés Salem en train de jouer dans son coffret en métal rouillé. Je dis : « Oh ! Il n’y a pas de lumière ici ? ».

Personne ne fit de réponse. Ils étaient préoccupés à chercher une clé alors que j’examinais la grande salle. Les photos d’Al-Aqqad, d'Oum Kalsoum et de Saad Zaghloul étaient placées de côté, en ordre sur le sol ou accrochées n’importe comment.

Salem me surprit en disant : « Elle venait à la maison lorsqu’elle était enfant ». Et il me montra la photo d'Oum Kalsoum. Je remuais la tête en essayant de comprendre, Fathi s’exclama : « Vraiment ? », comme pour rendre la demeure et ses habitants plus solennels. On précéda Salem sur l’escalier de côté, en colimaçon, le plombier, puis moi.

Mon attention fut alertée par le son du coffret rouillé qui s’abîmait violemment sur les dalles de la salle, laissant échapper sur le sol son contenu en clés alors que la voix de Fathi disait impatiemment : « Il n’y a pas une seule clé qui veut ouvrir ».

Je dis : « Quoi ! On est emprisonné ici ? ».

Il fut surpris par la tombée d’une pénombre progressive et remarqua interloqué qu’il était emprisonné dans cet endroit avec deux personnes qu’il ne connaissait que depuis quelques minutes, peut-être cinq ou dix minutes ou peut-être plus, il ne savait pas. Il regarda Salem comme s’il le voyait pour la première fois. Il avait la cinquantaine, petit de taille et très maigre, il lui semblait même qu’il était quelque peu courbé. Ce qui accentuait sa maigreur, c’était cette ceinture en cuir qui faisait ressortir sa taille qui ressemblait à celle d’un enfant. Il portait des lunettes carrées et le coffret en métal entre ses mains. Salem remarqua son inquiétude et dit pour le calmer : « Nous allons trouver la clé. C’est sûr ».

Le plombier était de taille moyenne, dans la trentaine, essayant de manipuler la poignée de la porte doucement, mais en vain. Petit à petit, il n’y avait plus aucune source de lumière. Il sentit que l’endroit rétrécissait et que l’air se faisait rare. Il ne savait pas ce qui l’avait emmené dans cet endroit alors qu’il ne voulait rien d’ici, ni de Salem ni du plombier.

C’est certain, la nuit se faisait plus dense au dehors, dans l’endroit où se trouvait le site détruit et délaissé. Il avait entendu ce que racontait Salem au sujet de l’écroulement d’un ancien mur et ce que les gens avaient vu derrière ce mur, un temple juif. Personne n’aurait imaginé l’existence du temple en ce lieu. Les gens se demandèrent si les rites se faisaient en cachette sans la connaissance des voisins de l’endroit.

Le plombier s’écria en brusquant Salem : « Ta maison est un lieu d’immondices. Non, non, non, c’est un cimetière ». Salem ne répondit pas au plombier, l’ignorant. La vision devenait très faible. Il ne savait pas ce qui se passait et si c’était une réalité vivante ou un cauchemar. Il s’assit sur les marches de l’escalier et cala sa tête avec ses mains qui étaient placées sur ses genoux. Fathi caressait les murs et regardait les hautes lucarnes aux barres de fer suscitant violence et vacarme pour le propriétaire de la demeure qui laissa le coffre en métal tomber de ses mains puis cria le plus haut possible : « Cette maison ne m’appartient pas, je travaille ici ».

Le plombier se mit à rire hystériquement en répétant : « Pour qui tu te prends ? ».

Le propriétaire de la maison s’isola dans un coin et se recroquevilla sur lui-même. Nous étions comme touchés par une malédiction ou comme des personnes qui étaient tombées au fond d’un puits glissant. Personne d’entre nous ne savait plus qui était l’autre et si ce mur l’était vraiment ou si c’était une illusion de muraille qui s’écroulerait dès le premier toucher. Le plombier était juste derrière moi, lorsqu’il cria dans mon oreille : « Qui est le propriétaire de la maison ? ».

Je dis : « Il m’importe peu ». L’homme maigre avait raconté que le propriétaire de la maison habitait l’étranger parce qu’il possédait une usine de bois en Roumanie, qu’il ne venait qu’une fois l’année, qu’il avait acheté cette maison depuis deux années des vrais propriétaires de la maison qui étaient des nantis anciens. « L’une des dames de cette demeure était une princesse. Une princesse réelle et l’on dit que le roi Farouq lui avait rendu visite plusieurs fois dans cette demeure et qu’elle avait été enterrée dans un tombeau royal ».

Le plombier suivait chaque mot avec beaucoup d’intérêt. Tout semblait impossible, dont cette histoire. Les détails s’imbriquaient et la différence entre la vérité et l’imaginaire se fondait, entre une ville qui s’était construite progressivement sur les vestiges d’une autre qui était encore en œuvre et des temps qui creusaient des circuits sans se lasser. Ainsi me vis-je accroché par quatre mains alors que je tombais dans un puits profond et étroit tandis que Salem et le plombier essayaient de me tendre la main aussi loin qu’ils pouvaient.

Avec difficulté, mon corps se glissa dans l’antre du puits jusqu’à ce qu’il atteigne un courant d’eau, froid et obscur. La voix de Fathi s’éloignait alors que tout confirmait ses dires sur le courant qui était un tuyau sous la terre qui se prolongeait du puits vers le Nil. Les mots se précipitaient dans mon oreille : un tuyau constitué de décennies de pierre qui fut construit en forme de canaux pour approvisionner les nantis de l’eau limpide au moment de la crue du Nil afin que durent toute l’année les provisions l’eau. Il levait la main pour confirmer : « Il reste encore des tuyaux depuis les décennies de pierre qui occupent de grands espaces invisibles sous le sol ».

Salem regardait le visage du plombier obnubilé. Fathi poursuivait sans regarder personne : en détruisant et en recouvrant de terre, les choses apparaissaient en utilisant des instruments gigantesques. Ainsi, je me laissais engouffrer dans les eaux froides, terrorisé par l’obscurité et une éventuelle obstruction du courant d’eau. Mais subitement, des sons de klaxons me parvinrent de loin .

Traduction de Soheir Fahmi

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Ahmad Zaghloul Al-Chity

Né à Damiette en 1961, il s’est déplacé au Caire pour étudier le droit à l’Université du Caire où il obtint son diplôme en 1983. Il a commencé très tôt à publier dans la presse égyptienne, puis écrit son chef-d’œuvre Woroud samma li Saqr (roses empoisonnées pour Saqr) aux éditions GEBO 1990. Ce roman, qui a fait couler beaucoup d’encre, a été lauréat du meilleur roman dans la même année et a été considéré par la jeune génération comme l’icône de l’écriture des années 1990. Quant à la critique qui a bien accueilli son œuvre, elle l’a classé parmi la nouvelle sensibilité, selon cette appellation donnée par Edouard Al-Kharrat qui distingue la nouvelle écriture d’après les années 1960. Cela dit, une écriture qui évite les grandes questions du changement du monde et recourt aux différentes sources artistiques comme le cinéma, la peinture et la musique. Al-Chity a publié également trois recueils de nouvelles : Chetaa dakheli (hiver intériorisé), collection Mokhtarat fossoul de la GEBO en 1991, puis Araëss men waraq (poupées faites de papier), Dar Charqiyat en 1994. Après une longue période de silence dans laquelle il avait publié certaines nouvelles dans la presse littéraire arabe, Al-Chity vient de publier un recueil de nouvelles intitulé Douë chaffaf yantacher bi kheffa (une lueur transparente se disperse légèrement) aux éditions Merit. Ces nouvelles varient entre une page et quatre, entre une écriture poétique concise et une peinture détaillée et coloriée des situations refoulées et non dites. Une sorte de lueur transparente qu’il tente de capter à travers l’écriture.

 




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