Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Dans les filets des corsaires et de la pauvreté
  Président Abdel-Moneim Saïd
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 2 au 8 septembre 2009, numéro 782

 

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Nulle part ailleurs

Pêcheurs . De la joie, du soulagement mais aussi des craintes quant à l’avenir … Différentes émotions teintent le quotidien de ces gens de la mer échappés aux pirates somaliens.

Dans les filets des corsaires et de la pauvreté

Les festivités du Ramadan à Damiette ont un goût différent cette année, surtout dans un gouvernorat qui considère le mois sacré comme une fête à célébrer. Le retour de 13 pêcheurs originaires de cette région qui faisaient partie des pêcheurs capturés par des pirates somaliens, après une absence de plus de 5 mois, a fait reprendre leur souffle aux familles de ces gens de la mer pris dans les filets des pirates. Des ornements, des lanternes du Ramadan et des pancartes ont été accrochés, pour célébrer non seulement le Ramadan mais aussi la fin de cette aventure périlleuse le deuxième jour du mois sacré. Des mères, des épouses et des enfants qui attendaient chaque jour la nouvelle de la mort de leurs proches vivent aujourd’hui un état d’extase et de célébration qu’ils s’interdisaient des mois durant. Les rires et les youyous ont remplacé la mélancolie et le silence de mort qui régnaient dans les maisons comme celle de la famille d’Al-Arabi Moussa. « Des jours très difficiles, lents et sombres que nous avons vécus durant son absence », dit Oum Al-Arabi, la mère de ce marin revenu au bercail. Elle souffre des yeux, voire elle a failli perdre la vue, à cause des longues nuits passées à pleurer son fils capturé. Aujourd’hui, le retour d’Al-Arabi semble être un rêve, difficile à croire, bien qu’elle puisse le toucher et le prendre dans ses bras. Des jours de peines et de souffrance que vivaient les pêcheurs ainsi que leurs familles, difficiles à oublier. « S’il vous plaît, je veux parler à Al-Arabi Moussa », « Moussa est mort », « Mort, pourquoi vous l’avez tué, qu’est-ce qu’il a commis ? » ... Samaha, la sœur d’Al-Arabi, raconte les souvenirs éprouvants lorsqu’elle a essayé de téléphoner pour guetter les nouvelles de son frère perdu. Le pirate traducteur lui répond sur le portable de son frère, pour lui dire qu’il est mort. Une guerre de nerfs que faisaient les pirates pour imposer le paiement de la rançon demandée. « Sur le bateau, ils nous menaçaient de nous tuer chaque jour. Des balles étaient tirées vers nous toute la journée et durant les prières, ils ne parlaient que le langage des armes », se souvient Al-Arabi. Des mois de traumatisme et de terreur ont été vécus. Il est même revenu les cheveux blanchis et avec une physionomie d’un vieil homme bien qu’il n’ait que 38 ans. Ahmad Nasr, 30 ans, capitaine du bateau Samara, qui faisait le lien entre les pirates et les marins parce qu’il a travaillé plus de 6 ans avec des Somaliens et connaissait leur  langage, raconte qu’en disant une fois à un pirate qu’il n’y avait pas de sucre pour lui faire du thé, ce dernier a tiré une balle qui a passé tout près de sa tête. Ahmad, retenu lui et ses deux frères à bord de Samara, considère ces longs mois comme les plus difficiles de sa vie. « Comment un être humain peut-il supporter qu’on le menace de tuer son frère devant ses yeux ? », s’interroge Ahmad, assis au bord de la mer dans son village d’origine, Kafr Hamidou, à Damiette. Une cité singulière où l’image de marque est le bateau. Lui, les yeux fixés sur l’eau et l’air pensif, confie qu’il a commencé à détester la mer, pour la première fois de sa vie. Hamada, son frère, poursuit : « Le fait de penser qu’à un certain moment, nous devrions jeter le cadavre de l’un de nous par dessus le bord nous tuait chaque jour ». Ajoutant : « Après un certain temps, nous avons pu comprendre la nature de ces pirates. Des musulmans qui répètent toujours qu’ils ne sont ni musulmans ni somaliens et que leur seule foi est le dollar. L’argent vaut beaucoup mieux que la vie d’un d’eux. Le qat, cette drogue qu’ils mâchent à longueur de journée, et les armes sont leurs outils de vie ». Ayant bien appris la leçon, Ahmad, le capitaine, devait leur obéir et interdisait à tout marin de faire des liens individuels avec eux. « Nous leur cuisinions trois repas chaque jour, tandis qu’ils ne nous permettaient qu’un seul. J’ordonnais aux miens de ne boire que quelques gouttes d’eau pour l’économiser, tout en étant obligé de donner une bouteille d’eau à un pirate qui veut prendre un bain », dit le capitaine qui mettait lui et ses deux frères de l’ordre dans ce navire avec 17 marins à bord. L’un d’eux, Mahmoud Ghannam, n’oublie pas ces jours où il devait boire de l’eau mélangée à de l’essence et de passer 4 mois à se baigner et laver les vêtements avec l’eau salée.

Enfin libérés, Ahmad Nasr, un de ceux qui ont joué un rôle primordial lors des moments de confrontation avec les pirates, pense qu’il est temps de lutter contre les mauvaises conditions de vie des pêcheurs. « Une des catégories les plus négligées du monde », dit-il.

Un gouvernement peu soucieux

L’expérience traumatisante que les pêcheurs ont vécue exige, selon eux, de l’intérêt de la part du gouvernement envers le pêcheur égyptien. « Une expérience très difficile qui a eu ses conséquences sur toute une ville dont la pêche est la source essentielle de revenus et qui comprend plus de 65 % des bateaux de pêche du pays », explique Ihab tout en jetant un coup d’œil sur les bateaux amarrés en oisiveté au bord de la mer. Un nouveau danger qui s’ajoute aux autres qui menacent la vie et le gagne-pain des pêcheurs de Damiette. Cependant, Ahmad et ses frères assurent que s’ils devaient aller chercher les poissons dans les mêmes lieux, ils le feraient. « Nous n’avons pas d’autres choix. Même si nous savons que les pirates menacent de se venger de nous après qu’on eut pris 8 parmi eux en otage. Cependant, la pêche ici dans les eaux de la Méditerranée ne suffit pas, il y a trop de bateaux de pêche et beaucoup moins de poissons. Nous devons aller ailleurs, au Golfe. Les permis de pêche en Erythrée, au Yémen et au Soudan sont très chers. Pourquoi l’Etat ne conclut-il pas d’accords internationaux pour garantir les droits des pêcheurs qui assurent une source importante de revenus ? », se demande Ihab dont la mère est morte il y a un mois, avant de voir revenir ses trois garçons capturés. Ahmad, qui a passé presque la moitié de sa première année de mariage à la mer, explique qu’il est temps de penser aux moyens de protéger les bateaux de pêche qui sortent pour de longs voyages dans la mer Rouge pour plus de deux mois. « Nous n’avons pas de ministère pour la richesse maritime qui se préoccupe de nos intérêts, c’est simplement une partie d’un ministère. Pourquoi, selon vous, les pêcheurs sont-ils exposés à être arrêtés pour avoir franchi les eaux territoriales d’un autre pays ? C’est parce qu’ils n’ont pas d’autres moyens pour chercher leur rizq (gagne-pain) », dit Hamada. Une négligence qui a atteint son comble avec l’expérience amère du piratage, comme l’explique Ossama Nasr, le quatrième frère de la famille, qui a passé les derniers mois à frapper aux portes de toutes les instances pour sauver ses frères captifs et menacés d’être tués. « L’alliance, l’association, le syndicat, le fonds des pêcheurs : des instances qui auraient dû se charger des problèmes des pêcheurs et qui sont restés les bras croisés au moment de ce drame. Quand Hassan Khalil, le propriétaire de Momtaz 1, a voulu emprunter un million de L.E. au fonds des pêcheurs pour payer la rançon, ils ont refusé », explique Ossama qui se demande : où sont donc les assurances et les impôts que payent les pêcheurs ?

Des interrogations que les pêcheurs ne cessent de poser, surtout que certains comme Arabi n’ont pas l’intention de répéter cette expérience dangereuse d’appareiller sur la mer Rouge. « Je n’ai jamais pensé à ce genre de danger, tout ce qui me venait à l’esprit c’était le risque de se perdre dans la mer, de faire naufrage, mais d’être capturé, c’était horrible. Je ne veux jamais le revivre. Je me contenterai de gagner mon pain ici dans les eaux de la Méditerranée. Mais qui va nous compenser, surtout que je suis rentré sans avoir de quoi nourrir mes deux enfants ? », s’indigne Arabi Moussa, qui assure que le raïs de son bateau, Hassan Khalil, doit payer une compensation à ses marins, capturés dans leur voyage dans le cœur de la mer.

Le dilemme de l’armateur

Il dénonce le fait qu’il se contente de faire le héros qui a libéré les marins. « C’est nous qui avons lutté pour nous libérer sans une intervention extérieure », dit Al-Arabi. Sa mère et ses sœurs interviennent pour dénoncer l’attitude de Hassan Khalil et de sa femme, qui n’ont pas donné aucun coup de main aux familles des pêcheurs dans le besoin lors de l’absence de leurs hommes.

Hassan Khalil, installé dans son café au bord de la mer de Ezbet Al-Borg, entouré de deux enfants, capitaines d’un des deux bateaux libérés des mains des pirates somaliens, assure qu’il y avait une intervention et un soutien des autorités égyptiennes. « C’est sous leur surveillance que j’ai voyagé, négocié avec les Somaliens et donné un coup de main aux pêcheurs en captivité », dit-il. Cependant, il ne nie pas que les marins soient des héros qui ont réussi à échapper aux pirates et pris 8 en otages.

Par contre, Hassan ne promet pas de rembourser les marins rescapés. « Je suis déjà accablé de dettes, j’ai un bateau endommagé et j’essaye d’emprunter de l’argent pour me redresser une autre fois. Comment donc pourrais-je payer les pêcheurs ? », s’indigne Khalil. Et les pêcheurs rétorquent : « Qui donc doit nous compenser ? Nous n’avons pas d’association, de syndicat ni d’alliance actifs tandis que nous payons des assurances et des frais d’inscription ». Et Hossam Khalil, responsable de l’Association des pêcheurs, assure que le budget de l’association est minime et ne permet pas de rembourser les marins. « C’est un fonds qui peut fournir d’humbles aides, comme une pièce d’échange par exemple. Notre budget ne dépasse pas 150 000 L.E., nous ne pouvons pas donner ni des crédits ni des indemnités aux pêcheurs », explique Hossam. Des pêcheurs héros qui ont joui d’un accueil triomphal et d’un flot de promesses officielles, comme la construction d’un port à Damiette, restent aujourd’hui dans l’attente d’une vraie action pour améliorer leur niveau de vie dérisoire. Et si leurs prières ont été exaucées de passer le Ramadan avec leurs familles, cela suffit-il pour améliorer des conditions de vie de plus en plus déplorables dans un pays qui n’apprécie pas ses pêcheurs ?.

Doaa Khalifa

 




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