Al-Ahram Hebdo, Littérature | Khaled Al-Khamissi; L’arche de Noé
  Président Abdel-Moneim Saïd
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 2 au 8 septembre 2009, numéro 782

 

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Littérature

Après Taxi, récit à succès, Khaled Al-Khamissi revient cette fois-ci avec un roman. Toujours au cœur des drames contemporains, il emprunte la métaphore du déluge pour aborder le thème de la fuite dans l’immigration.

L’arche de Noé

J’ai accompli la prière du vendredi, puis je m’en suis allé au café d’Al-Massiri pour rencontrer Yassine et Ismaïl. Je voulais les présenter l’un à l’autre et passer avec eux une heure pour leur expliquer ce qu’il fallait faire. J’ai trouvé plus d’une quarantaine de personnes qui m’attendaient. Ils avaient rempli le café, la rue et tout le quartier. Quelques-uns étaient assis sur le trottoir de l’autre côté et d’autres étaient installés sur des barils posés au sol dans la rue. Une occupation complète de la rue.

J’étais inquiet qu’on prenne cela pour une sorte de manifestation et que je sois soumis à un interrogatoire. Que Dieu nous en préserve. Je n’aime pas non plus discuter avec les clients dans de grandes assemblées. Mais que faire ?

J’ai fait la connaissance des jeunes de Tékla Al-Enab, de Achlima, de Nabira, de Gabares et Sawalem au nord et de Sawalem au sud, ainsi que de Damisana, de Kafr Awana et de Amlit. Chacun d’entre eux était accompagné d’une armée. Avec eux, on peut déclarer la guerre. Ils ont commencé à me présenter les hommes. Le premier que j’ai salué a failli m’arracher le bras et je n’ai pu saluer personne d’autre après lui. C’était un costaud, énorme, nommé Taha et à côté de lui était installé Al-Toukhi. En parlant, je n’ai pu relever l’œil de sur un monstre, nommé Zakzouka. Je lui ai dit qu’il valait mieux qu’il fasse de la boxe. Ils m’ont également présenté Mohamad Chendi, Abdo Al-Kharat, Chaker, Eleiwa Al-Fahl, Samasah et Bayida. Un groupe extraordinaire ! Une grâce qui m’est tombée du ciel. Une grâce au goût de mangue après que la compétition a pris ce tournant, ces derniers jours. Un grand merci à Dieu.

Je leur ai dit de préparer leurs passeports et leurs papiers du service militaire et que la somme demandée était de 15 000 livres égyptiennes : 10 à payer maintenant et 5 autres lorsque vous communiquerez avec vos familles avant de monter sur le bateau en leur disant que tout va bien. Nous avons convenu que nous nous rencontrerons au même endroit un vendredi également, après exactement un mois, pour savoir quel est le nombre final qui allait partir. Ils se sont mis d’accord de partir en été pour que le temps soit calme, que la mer ne soit pas haute et qu’ils puissent avoir le temps de préparer ce qui était demandé.

Abou-Salama a fait un aparté avec Yassine et Ismaïl dans le café, en étant évidemment sûr que ce qu’ils diraient sera connu en détails par tous les présents. Le courtier voulait les assurer qu’il y avait des solutions nouvelles et originales au cas où ils ne pourraient pas trouver les possibilités matérielles requises pour sortir de l’Egypte.

– Evidemment vous êtes des personnes très bien … Et aujourd’hui, nous nous connaissons. C’est pourquoi je veux vous rendre service, au nom de Dieu. Et ne pas être avare en informations que j’ai.

– Alors quoi de bon, Abou-Salama ?

– Louez le prophète.

– Qu’il soit loué et salué.

– Voyez les hommes, que Dieu vous apporte encore plus de grâces, pour les personnes qui n’ont pas les moyens, il y a aujourd’hui un hôpital qui a besoin qu’on offre son rein pour des malades, que Dieu nous en préserve, qui vont mourir s’ils ne subissent pas cette opération. L’hôpital paye tous les frais de voyage.

– Tu es courtier ou boucher ? Que Dieu te dépossède de tous tes biens !

– Pourquoi les gros mots Ismaïl ? Les bouchers, eux, ce sont les courtiers, fils de chiens, qui te demandent pour un visa pour l’Europe un certificat médical complet et qui volent ainsi ce qu’ils veulent. Vous ne lisez pas les journaux ou quoi ? Je travaille d’une manière qui me préserve tout péché. Mon devoir est de vous informer et chacun n’a qu’à faire à sa guise.

– Celui qui enlève son rein ne pourra évidemment dormir que sur un seul côté.

Yassine éclate de rire sur sa blague, bien que Abou-Salama et Ismaïl n’y ont rien compris.

– Celui qui va partir va pouvoir, après quelques années, avoir une résidence, ensuite la nationalité et la sécurité médicale là-bas, je ne peux vous dire comment c’est bien. On peut remettre à une personne au lieu d’un rein cinq nouveaux reins. Une autre vie, les gars !

– Bon … N’importe qui peut offrir son rein ?

– Bien sûr que non … Il y a des analyses, des auscultations et des choses comme ça et à la fin, ils disent s’il peut le faire ou pas.

– Et ces choses-là, c’est nous qui les payons.

– Bien sûr que non … De cette façon, ça devient une escroquerie et pas une offre. Toutes ces choses sont à l’œil. Tellement que je pense le faire moi-même, pour qu’ils me fassent un examen complet à leur compte, pour m’assurer du bon fonctionnement de la machine et ensuite leur dire que j’ai d’autres chats à fouetter.

– Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’elle a la machine ? Elle ne fonctionne pas bien ?

– Je ne sais pas Yassine, mais elle est un peu faible ces jours-ci … La situation peut être critique, les courroies ne sont pas bonnes.

– Nous sommes tous dans le même bain !

– Bien, les hommes, je vous retrouve le premier vendredi du mois prochain l (…)

Traduction de  Soheir Fahmi

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L’arche du XXIe siècle ?

Suite au succès de Taxi, dont témoignent les quinze rééditions et les traductions vers plusieurs langues, Khaled Al-Khamissi nous emmène vers un nouveau territoire délimité par de nombreuses déceptions : « Je suis quelqu’un très préoccupé par les questions publiques ». Car, si les personnages de l’Arche de Noé sont imaginaires, leurs histoires et leurs rêves sont inspirés de la vie quotidienne. « J’ai contemplé les yeux de ma fille et j’ai décidé d’écrire les histoires de ceux qui ont rattrapé l’arche de Noé et ceux qui se préparent à le faire, dont le premier est Ahmad Ezz ».

« Ahmad Ezz » est le nom du premier des onze chapitres du roman, dont chacun porte en titre le nom de l’un des personnages principaux. Sanaa Mahrane, Talaat Zohni, Hagar Moustapha, Mabrouk Al-Ménoufi et Dr Mortada Al-Baroudi, entre autres, représentent les différentes classes sociales et intellectuelles de la société égyptienne. Tous, ils rêvent de départ. « La solution est maintenant par définition hors de l’Egypte, comme si ce n’était plus notre pays », explique Al-Khamissi.

Face au déluge dans lequel sombre la société égyptienne, la seule arche encore envisageable est l’immigration mais « cela n’est pas un rêve réel. L’idéal serait un rêve lié à la patrie. Or, la mauvaise situation économique et sociale du pays oblige beaucoup de personnes à fuir en croyant que c’est la meilleure solution, ce qui n’est pas toujours vrai. L’immigration des années soixante-dix et quatre-vingt-dix a été généreuse du côté financier, ce qui a encouragé encore plus ce flux, dans le but d’améliorer la situation pécuniaire », justifie l’auteur, également journaliste et animateur de programmes télévision.

Al-Khamissi décrit avec une précision et une simplicité captivantes la vie et les rêves de chacun de ces personnages et nous entraîne dans une description de tous les éléments sociaux et psychologiques de chaque caractère pour mieux comprendre leurs choix. Les moyens d’immigration diffèrent, bien sûr, entre ceux qui sont légaux et ceux qui ne le sont pas. Entre Talaat Al-Zohni, propriétaire d’une entreprise d’import-export aux Etats-Unis, et ceux qui doivent offrir une contrepartie pécuniaire, sexuelle ou humaine pour pouvoir partir, comme Yassine Al-Baroudi qui a vendu un de ses deux reins pour payer le passeur, ou encore Ahmad Ezz, qui comptait sur un mariage blanc, il y a des destins très différents. Al-Khamissi tresse ces vérités dans la vie de chaque personnage de manière familière qui vous pousse à penser que vous avez certainement rencontré et connu ces personnages. Ou peut-être réaliserez-vous que vous faisiez partie de ces portraits que décrit le romancier.

L’arche parfaite pour fuir ce déluge d’après Khamissi serait « l’adoption d’un rêve collectif qui unit tous ces personnages, un rêve réel, lié à leur patrie et à leurs véritables besoins ». Il y aura toujours des personnes qui choisiront de partir pour une raison ou une autre, mais cela n’empêche pas qu’ils resteront attachés au pays, comme le dit Khaled Al-Khamissi, à travers un des héros de ce déluge contemporain : « L’Egypte est mon pays. Mes racines prospèrent dans sa terre depuis des milliers d’années ; comment pourrai-je m’en détacher ? ».

May Azmy
Khaled
Al-Khamissi,
Safinat
Nouh (l’arche de Noé), Al-Chourouq, 2009.

 




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