Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Le trottoir et pas le mall
  Président Abdel-Moneim Saïd
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 19 au 25 août 2009, numéro 780

 

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Nulle part ailleurs

Vendeurs à la Sauvette. Ils envahissent les rues du centre-ville d’Alexandrie. Les autorités ont décidé de les placer dans un mall situé à Manchiya, contre un loyer onéreux et loin de la clientèle. La solution est peu réaliste. Etat des lieux.

Le trottoir et pas le mall

Le long de la route qui mène vers la rue Mahmoud Fahmi Al-Noqrachi et Wékalet Al-Lamoune, à Alexandrie, passants, commerçants et surtout marchands ambulants sont toujours préoccupés par la visite officielle du gouverneur, qui a eu lieu début août, pour l’inauguration d’un centre commercial à Manchiya. Un mall qui n’est pas comme les autres, puisqu’il se situe dans un des quartiers les plus modestes mais aussi à caractère populaire. En fait, le gouverneur, Adel Labib, avait annoncé l’ouverture de ce centre commercial à Manchiya pour reloger les marchands ambulants, victimes du grand incendie qui a eu lieu février dernier et qui a perturbé le quotidien de plus de 300 d’entre eux dans ce quartier. Une initiative qui vise, selon le gouverneur, à couper court à l’anarchie que représentent ces vendeurs et leur permettre de travailler dans de meilleures conditions, ce qui pourrait, en cas de succès, être un bon exemple à suivre dans d’autres gouvernorats. Une nouveauté qui a défrayé la chronique et a été bien médiatisée dans un pays qui compte environ 5,5 millions de marchands ambulants. Ce qui a fait croire à un accord entre les marchands d’Alexandrie et les autorités. Mais les choses se passent autrement. Il semble que ce n’est plus une bonne nouvelle aux yeux de ces vendeurs à la sauvette. L’inauguration de ce centre a mis de l’huile sur le feu dans la relation toujours tendue entre les autorités et ces vendeurs, surtout à Manchiya, rue Saad Zaghloul et à Mahattet Al-Raml, des zones résidentielles de clientèle potentielle. Le long de la rue Noqrachi, et précisément autour du nouveau mall, Florina, des étalages de légumes, fruits, de lentilles mais aussi de poissons encombrent les trottoirs. « Nous installons nos marchandises de bon matin avant que la police et les agents de la municipalité ne viennent nous chasser comme des chiens », dit Zeinab, mère de trois enfants. Cette veuve, qui vit au jour le jour, fait partie des 300 marchands ambulants qui étalent leurs produits quotidiennement sur les trottoirs depuis de longues années. Connus de leurs clients du quartier, ils essayent de survivre avec quelques livres pour subvenir aux besoins vitaux de leurs familles composées de 6 à 8 personnes. Aymane explique que c’est son seul gagne-pain, hérité de père en fils. Ce marchand écoule sa marchandise depuis dix ans et dans le même lieu. Cependant, quelques mois avant l’inauguration du mall, lui et les autres mènent un train de vie épouvantable. « Chaque jour, nous sommes traqués par la police. Des confiscations de marchandise des procès et des amendes empoisonnent notre vie. Et ce, pour résoudre les problèmes d’une tranche de vendeurs qui ne pourront jamais réussir ici », explique Aymane, ayant un diplôme technique mais qui n’a trouvé rien d’autre pour gagner sa vie que les quelques kilos de fruits qu’il transporte d’un trottoir à l’autre pour échapper à la police. Il précise que c’est un marché populaire de produits alimentaires connu depuis des dizaines d’années où des clients viennent chercher quotidiennement de quoi manger. « Pourquoi insiste-t-on à ouvrir un mall où l’on vend aussi des vêtements et accessoires ? Saad Zaghloul ou à Mahattet Al-Raml pour s’offrir de tels articles ? », se demande Aymane qui montre avec amertume ses légumes et fruits pourris car ses clients n’arrivent pas à l’atteindre dans les dédales de rues étroites où il se réfugie pour échapper aux rafles. Aymane, Zeinab, Mohamad, Milad et les autres vendeurs du quartier s’interrogent où ils pourraient gagner leur vie. « Nous avons passé les premiers jours de l’ouverture du mall sans avoir de quoi nourrir nos enfants. Personne n’a pu gagner un sous », dit une femme, soutien de famille. Par contre, Mohamad Abbass, commerçant et propriétaire de l’immeuble où se situe le centre commercial, pense que c’est une idée géniale pour résoudre le problème des marchands ambulants qui encombrent les rues et entravent la circulation. « Leur octroyer 300 échoppes de 4 à 6 m2 pour vendre des vêtements ou ouvrir un petit supermarché est un moyen de réorganiser ces activités suivant un plan du gouvernorat qui vise à rendre aux rues de la belle ville leur authenticité d’antan sans le chaos et le grabuge que provoquent les marchands », explique Abbass. Selon les marchands ambulants, cet homme ne pense qu’à son propre intérêt. Quant à Aymane, il affirme que c’est plus simple de gagner sa vie dans la rue. Et c’est aussi l’avis de la plupart des marchands qui trouvent cette solution loin d’être réalisable, car elle va augmenter leur souffrance et le fardeau qui pèse sur leurs épaules.

Un manque de réalisme

En effet, Florina mall, avec ses quatre étages, est déserté depuis son inauguration officielle. Et bien que quelques marchands d’Al-Manchiya aient obtenu les clefs de leurs échoppes, ils sont toujours là, dans la rue Saad Zaghloul, devant le centrale de Manchiya, et à Mahattet Al-Raml, à vendre leurs marchandises, tout en jouant au chat et à la souris avec la police. Là, des étalages de T-shirts, de pantalons, d’écharpes et de chemises de nuit se vendent à quelques L.E., y compris parfois des articles importés, comme l’annoncent les vendeurs. Ces derniers essayent de voler quelques heures pour écouler leurs marchandises, tout en faisant le guet à tour de rôle. Des descentes de police, des confiscations de marchandise et des amendes qui coûtent parfois plus que les articles eux-mêmes. Contactés à propos du centre construit pour compenser leur grande perte, après l’incendie qui a ravagé Manchiya en février dernier, ils ont tous été pris par une vague de colère. Payer un loyer de 1 170 L.E. tous les deux mois pour une échoppe, Mohamad Gamal confie devoir vendre les meubles de sa maison pour le faire. « D’où pourrai-je avoir l’argent pour garnir mon magasin de marchandises ? Les responsables avaient promis de nous accorder des crédits sans intérêts pour le faire, mais ils n’ont pas tenu cette promesse », explique Gamal. Ce dernier ne sait pas comment lui et ses voisins du trottoir pourront parvenir à payer un loyer de 125 L.E. pour le m2, acheter leurs marchandises, rembourser les dettes et subvenir à leurs familles, surtout dans un endroit éloigné de leurs clientèles et réputé pour être un marché de fruits et légumes. Des équations difficiles à résoudre auxquelles doivent faire face les marchands. Ils ont perdu tout leur capital, y compris les kiosques, après l’incendie de Manchiya. « Depuis, nous sommes dans l’attente d’un peu de compassion de la part des autorités », se plaint Hassan, en ajoutant que l’idée de construire un centre commercial pour installer les marchands sans tenir compte de leurs conditions est insensé. « Payer un loyer d’un minimum de 500 L.E. est une lourde charge à supporter pour des vendeurs qui vivent au jour le jour. Ici, je vends un t-shirt à 8 ou 10 L.E., avec une marge bénéficiaire d’une livre. Là-bas, je dois le vendre au moins à 40 L.E. Qui viendra acheter un article à un tel prix au milieu d’un marché de légumes et fruits à Wékalet Al-Lamoune ? », s’interroge Mohamad, diplômé en commerce. Une décision de réaménagement qui déplaît également aux clients du souk de la rue Saad Zaghloul. Une cliente de ce marché assure qu’il est difficile pour elle et les autres de se rendre à Wékalet Al-Lamoune, loin de la ville, pour acheter ce dont elles ont besoin. « Ici, ils sont tout près du centre-ville, accessibles à tout le monde. Ce n’est pas une bonne décision de les déloger d’ici », dit-elle.

Des cas désespérés

Cependant, malgré les plaintes, les responsables insistent à imposer leur décision. Ali, vendeur, explique qu’il a été obligé de vendre ses meubles pour payer le loyer de son échoppe au mall. « Sinon, ils m’ont dit que je n’aurai droit à rien. J’ai dû alors payer plus de 1 000 L.E. de loyer et je sais que je ne pourrais pas continuer à le faire », dit Ali qui a sept enfants à charge. Il cite l’exemple de Salah, un petit commerçant qui est mort quelques jours après l’incendie. Accablé de dettes et n’ayant pas d’autres sources de revenus, Salah n’a pas réussi à tenir le coup. En fait, les dettes et les menaces d’emprisonnement préoccupent tous les marchands du quartier.

Mohamad explique qu’il a passé sa vie sans avoir eu un seul procès verbal contre lui. « Aujourd’hui, je suis accusé d’entraver la circulation et d’encombrer les rues. A qui devons-nous s’adresser pour nous permettre de survivre ? », s’interroge Mohamad qui ajoute que la plupart des vendeurs de trottoir du quartier risquent la séparation conjugale ou la prison. « Déjà nous avons eu plusieurs exemples de séparation. Des épouses qui n’arrivent plus à supporter un train de vie instable d’un mari traqué chaque minute par la police tout comme un criminel », dit Mohamad, qui raconte l’anecdote d’un vendeur de drogues, venu acheter des chemises chez lui quand soudain la police a fait son apparition. « Alors j’ai pris mon étalage sur mon dos et j’ai couru, tandis que lui continuait à essayer les chemises très calmement. Quelques heures se sont écoulées, ce trafiquant de drogues m’a retrouvé pour me dire qu’il avait pitié de moi. Il m’a confié que lui, il n’agissait jamais de cette manière face à la police », confie Mohamad.

Etre traité comme des criminels transforme le quotidien des marchands de trottoir en enfer. Ibrahim, qui a refusé comme beaucoup d’autres d’être pris en photo de peur des campagnes policières, s’interroge sur le genre de crime qu’il a pu commettre lui ou les autres vendeurs du trottoir. « Je ne veux me retrouver sans pouvoir nourrir mes enfants. Dois-je me transformer en vendeur de drogue ou un voleur ? », conclut l’homme désespéré, qui ne s’arrive pas à contrôler ses larmes.

S’agit-il d’un centre commercial ou d’un projet de loi pour organiser le travail des marchands de trottoir, tenir compte de leurs avis et leurs conditions de vie doit figurer sur la table des discussions.

Doaa Khalifa

 




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