Al-Ahram Hebdo, Littérature | Bahaa Taher, Comment tu t’appelles ?
  Président Abdel-Moneim Saïd
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 19 au 25 août 2009, numéro 780

 

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Littérature

Dans son dernier recueil de nouvelles Je ne savais pas que les paons s’envolaient, l’écrivain égyptien Bahaa Taher, avec profondeur, subtilité et dans des mots simples, raconte le monde de la vieillesse, mais également la vie qui ne cesse de se renouveler et nous étonner, malgré le passage du temps et les souffrances de l’âge.

Comment tu t’appelles ?

Mon petit-fils Ahmad, âgé de deux ans, adore la littérature russe. Il ne fait aucun cas de la littérature arabe, anglaise ou de n’importe quelle autre langue. Depuis qu’il a appris à escalader le siège proche de ma bibliothèque et à atteindre les étagères, il a fixé toute son attention sur la littérature russe. Il choisit un roman puis s’adonna en toute joie à déchiqueter sa couverture en bribes. Ce sujet a rendu perplexe sa mère comme moi-même. Les couvertures de ces livres n’ont rien d’attrayant. Elles ne sont ni rouges ni jaunes, mais uniquement faites de papier blanc renforcé entourant le livre épais et portant le titre du roman et de l’écrivain. Toutefois, Ahmad, pour une raison inconnue de nous, préférait ces couvertures à toutes les autres. Lorsqu’il disparaissait pour quelques secondes, il était facile de le retrouver, assis par terre, avec entre les jambes le livre victime et les restes de la couverture déchirée. Quelquefois, nous retrouvions de petits bouts de papier blancs collés à ses lèvres. Dans ces cas, sa mère lui ouvrait la bouche en pressant ses joues avec le pouce et l’index et enfonçait ses doigts dans sa bouche sans faire cas de ses hurlements pour s’assurer qu’il n’avait pas avalé Dostoïevski ou Tolstoï.

Ensuite, et à cause des pressions simultanées, Ahmad changea de centre d’intérêt et délaissa la prose pour la poésie. Nous avions exilé les géants de la littérature russe avec leurs couvertures blanches déchirées et en loques sur une étagère élevée qu’il ne pouvait atteindre. Les livres de petites tailles restèrent confinées aux étagères basses, constitués pour la plupart de poésie moderne et postmoderne. Ahmad avait un point de vue quant à ces livres à cause de leurs petites tailles et de la fragilité de leurs papiers. Il ne se suffisait pas de déchirer leurs couvertures mais les déchiquetait avec énergie et rapidité. Ainsi, les poèmes en vers et en proses se transformaient en secondes en bribes de mots, et ce, avant l’arrivée des forces de secours.

Les intérêts d’Ahmad ne se focalisaient pas uniquement sur la littérature. Bien que d’un commun accord nous le surveillions, sa mère, son père, sa grand-mère, son grand frère et moi-même évidemment, il réussissait à casser cet embargo étouffant l’espace de minutes ou même de secondes qui lui permettaient de poursuivre sa découverte du monde. Ces dernières actions étant les suivantes :

— Il but une demi-bouteille d’eau de Cologne, et lorsque je l’attrapais en flagrant délit, il se précipita de renverser le reste de la bouteille avec un sourire serein en s’exclamant : « Eau ! ». Le médecin contacté nous conseilla de lui faire boire un verre de lait et de le surveiller pendant une demie heure. La surveillance révéla une démarche les jambes écartées, la tête qui basculait automatiquement au-dessus de son cou comme un yoyo et un rire qui n’avait pas de raison d’être.

— Dans une autre expérience, il sortit de la salle de bains, le visage tout rouge, en toussant violemment, les yeux larmoyants et avec des bulles aux lèvres. Il s’avéra qu’il avait ingurgité une quantité indéfinie de lessive. Sa grand-mère le porta en pleurant vers l’hôpital le plus proche où il expérimenta pour la première fois le lavage d’estomac. Rien ne l’y empêcha. Ni les larmes ni la toux. Ni le fait d’attirer l’attention de sa grand-mère terrorisée par l’existence d’une toto (auto) rouge dans la rue.

— De petits faits qui ne méritent même pas qu’on les cite comme le fait de détruire l’appareil de radio transistor, de mettre en pièces le magnétophone, de jeter du balcon des jouets, des bandes magnétiques, des clés et autres, de briser des verres, des tasses et des assiettes. Lorsque je le prenais en flagrant délit, il me demandait, l’air grave : « Kokh ! ». Je répondais en acquiesçant : « Kokh ! ». Du coup, il jetait ce qu’il avait en main par terre ou dans la rue.

Je ressentais une sorte de jalousie vis-à-vis de son père, parce qu’Ahmad se rétractait lorsque son père lui disait « Kokh ! », alors que moi, son grand-père expérimenté aux cheveux blancs, ayant éduqué sa mère, mon « kokh ! » personnel n’exerçait aucun impact sur lui.

Pourtant, m’aidant des expériences passées, je faisais disparaître, avant ses dernières visites chez moi, toutes les choses représentant une sorte de séduction ou de danger, comme les médicaments, les appareils électriques, le rasoir et tous ses compléments, le dentifrice, la télécommande de la télé, les bics, les vases, les pinces à lessive, etc. Je m’assurais également de la fermeture à clé de tous les tiroirs après y avoir déposé tous les documents importants. Je menais plusieurs campagnes d’inspection pour m’assurer que je n’avais rien oublié.

J’étais prêt à exécuter, lorsqu’il arriva, toutes ses demandes. Après les embrassades, les cajoleries, l’escalade sur mes épaules, la course en sa compagnie dans tous les recoins de l’appartement alors qu’il éclatait de rire et me remplissait de joie, je m’asseyais dans l’entrée à bout de souffle, exténué et ressentant un début de vertige. Et alors, Ahmad s’exclama :

— Toto, toto.

J’accourus à l’intérieur pour lui apporter le jouet qu’il aimait, en disant fièrement :

— Toto rouge !

Ahmad prit la voiture en métal et l’examina un instant puis la jeta sur le sol et répéta en indiquant la porte : « Toto, toto ».

Je récupérai le jouet de sur le sol en répétant enthousiaste : « Toto rouge ! ». Il commença à pleurer à haute voix : Hi … Hi … Hi …

J’essayai de le porter à nouveau sur mes épaules, mais il ne se laissa pas faire et continua à pleurer.

Sa mère dit en riant : « Nous ne sommes pas idiots, papa. Ce qu’il veut c’est que tu le promènes dans une vraie voiture ».

Je dis en essayant de le prendre dans mes bras : Ahmad est mignon, Ahmad est gentil. Toto après. D’abord « mum » et après toto.

— Hi … Hi … Hi …

Sa mère affirma sur un ton pédagogique et sage : « Ça ne marche pas comme ça papa … Tu dois l’occuper à autre chose ».

Ensuite, elle le releva du sol et se dirigea vers le balcon en fermant les vitres et en disant :

— Viens Ahmad voir le chat.

— Hi … Hi … Hi …

— Tu vois Ahmad, le chat qui est sur la terrasse ? Qu’il est beau ! Miaw ! Miaw !

— Hi … Hi … Hi …

— Regarde Ahmad, oh que c’est beau, un pigeon ? Bagh ! Bagh !

— Hi … Hi …

— Qu’est-ce qui se passe dans la rue ? Bicyclette ? C’est une bicyclette ?

Debout derrière sa mère, je répétais tous les sons et montrait de l’étonnement. J’essayais de lui caresser la joue, mais il repoussa ma main en se jetant en arrière avec des compulsions et en hurlant :

— Toto, toto, Hi … Hi …

Elle quitta la vitre et le laissa par terre.

— Débrouille-toi !

Ses sanglots se firent plus forts, mais elle ne prêta aucune attention et elle se rendit à la cuisine pour rejoindre sa mère.

Je suivais ses pas confus et me sentais impuissant devant ces sanglots qui le secouaient et qui me fendaient le cœur. Je me mis à répéter désespérément :

— Ahmad est mignon … Ahmad est gentil !

Mais Ahmad se tut subitement, il soupira d’un long soupir haché suivi d’un sanglot puis se tourna vers moi et me demanda, alors que les larmes remplissaient encore sa voix, la seule question qu’il connaissait et qu’il n’avait cessé de poser à tout le monde depuis un mois :

— Comment tu t’appelles ?

Je fus pris de court par ce changement rapide dans les circonstances difficiles que nous traversions. Pourtant, je dis sans broncher :

— Je m’appelle Galal.

— Non … Comment tu t’appelles ?

— Je m’appelle grand-papa.

— Non … Comment tu t’appelles ?

— Je m’appelle Gaga (c’est ainsi que m’appelle son grand frère).

— Non … Comment tu t’appelles ?

— Je ne m’appelle rien.

— Rien ?

— Oui, rien … Je suis grand-papa. Rien.

Il rit d’un seul souffle, puis sans préavis, il arracha le combiné du téléphone sur la table qui nous séparait et me demanda : « Kokh ? ».

Je ne tombais pas dans le piège et ne dis mot en lui lançant un regard suppliant alors qu’il me regardait dans les yeux de manière ferme, les larmes lui mouillant encore le visage et répétant :

— « Kokh ! »

Il montrait des signes de colère alors qu’il secouait le combiné, les yeux me fixant et se demandant en réalité : « Qu’est-ce que ce grand-père qui ne sait que le mot Kokh, qui n’a pas de toto pour se promener et qui ne porte aucun nom convaincant ? ».

Je devais sans doute rester calme, mais je me rendis devant son regard et dis calmement :

— Oui, Ahmad … « Kokh ! »

Les débris du combiné jonchèrent le sol en laissant échapper les vibrations du dernier adieu. Ahmad me lança au visage en guise de dernier commentaire :

— Caca !

Traduction de Soheir Fahmi

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Bahaa Taher

en 1935, écrivain des années 1960, il a publié son premier recueil de nouvelles Al-Khotouba (les fiançailles) en 1972. De 1957 à 1975, il a travaillé au programme culturel de la radio. Et depuis les années de l’ouverture économique (l’Infitah), il est parti à Genève, pour un exil volontaire.

En 1995, de retour de Suisse, il publia son roman à grand succès Al-Hob fil manfa (l’amour en exil), aux éditions Al-Hilal, à travers une histoire d’amour, il jette un regard reculé sur les croyances des années 1960, et relate les massacres israéliens au Sud-Liban. En 1999, il publia Zahabtou ila challal (je suis allé vers les cascades), aux éditions de l’Organisme général des palais de la culture, il a eu recourt à des mondes très variés (poétique, fantastique ou même mythique actualisé au rythme de nos jours). Il est également l’auteur de Khalti Safiyya wal deir (ma tante Safiyya et le monastère, disponible en traduction française chez Autrement, 1996). En 2008, son roman Wahet al-ghouroub (l’oasis du couchant, voir Hebdo n°706), situé à Siwa à la fin du XIXe siècle, a obtenu le premier prix Booker arabe. Il était déjà lauréat du prix d’Estime de l’Etat en 1998 et vient d’obtenir, en juin 2009, le prix Moubarak en lettres. Lam aarif an al-tawawis tatir (je ne savais pas que les paons volent) est son dernier recueil de nouvelles, publié chez Dar Al-Chourouq

 




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