Al-Ahram Hebdo, Visages | Essam Safeyyeddine
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 17 au 23 juin 2009, numéro 771

 

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Visages

Essam Safeyyeddine, architecte, est un vrai philosophe pour lequel chaque forme s’inspire du passé et se projette au présent, d’où la particularité du style égyptien indépendamment des époques.

Le glaneur

N’est-il pas quelque peu étonnant de commencer par présenter le portrait d’un architecte à travers sa relation intime avec les cireurs de chaussures ? Dans le cas de Essam Safeyyeddine l’autodidacte, rien de surprenant dans cette entrée en matière.

Essam Safeyyeddine, né dans le quartier de Choubra au Caire, le 25 juin 1941, obtient sa licence d’architecture en 1965. Mais deux ans avant l’obtention de son diplôme, il décide de s’offrir une année sabbatique durant laquelle il va voir et écouter, entre autres phénomènes, les cireurs de chaussures. Au Caire, devant les cafés, ils diront en passant : « Cirage, cirage, pas d’cirage ? », tandis que leurs homologues alexandrins crieront : « Cireueueueueur ». Il en va de même pour l’appel à la prière : les muezzins diront les mêmes mots sur les minarets, mais chacun à son rythme, enrobé des accents du dialecte de sa région, selon qu’il est d’Esna, de Port-Saïd ou de Mansoura. Le cri des cireurs, comme le ton de la prière, convergent d’une certaine manière dans la forme que prennent les lignes architecturales. Car Essam Safeyyeddine conçoit l’architecture comme un des éléments constitutifs d’un tout, d’une entité où se mêlent, s’entrecroisent et s’interpellent un lieu, un temps, un environnement, des gens, des chansons … Hors tout cela, l’architecture n’a aucun sens, n’étant pas une fin en soi. Amalgame de savoirs multiples, elle perd toute sa signification une fois déconnectée de son contexte historique et spatial.

Un trait, une ligne, une courbe, un motif sont toujours le résultat d’une influence ou d’une connivence. Chaque forme s’inspire du passé et se projette au présent. Telle est la façon de voir l’architecture selon Safeyyeddine. Une vision globale qui tient compte de la sociologie, de l’esthétique, du patrimoine (celui qui dure encore comme celui qui s’est dégradé), de l’Histoire, de la géographie, de la terre, du lieu, des matières, du comportement des habitants … Il semble être le premier à avoir initié une lecture et une analyse architecturales et, par la suite, une méthodologie qui permet d’étudier la complexité du construit. Notre chercheur est un archéologue de l’architecture, il y voit des strates, aussi bien horizontales que verticales, qui expliquent une finalité issue d’une culture (musique, danse, peinture, cinéma, théâtre …) qui est elle-même le résultat d’une superposition de couches en perpétuel développement.

A l’âge de six ans, le petit Essam aime dessiner, il peint des maisons. Et quand il part en visite chez sa famille à la campagne, il dessine les vastes champs qui l’impressionnent. En visite chez ses proches dans le quartier populaire d’Al-Hussein, il remarque la densité urbaine, l’étroitesse des ruelles et la variété des ornements décoratifs qui l’impressionnent tout autant. A l’âge de quinze ans, il rêve d’être maçon ou architecte : il est présent à Héliopolis sur le terrain qui voit s’élever leur nouvelle maison, dont les plans étaient ceux de Sayed Korayem (qu’il considérait comme un dieu) et réalisés par Albert Khoury. C’est à ce moment qu’il commence à faire des maquettes. Il ne cessera pas d’en construire, il sera même « le » spécialiste en ce domaine. Grâce à ce talent, on lui commande souvent au cinéma comme au théâtre de réaliser des truquages et des trompe-l’œil. « J’ai eu la chance d’avoir des instituteurs qui seront plus tard de grands artistes reconnus. Abdel-Ghani Aboul-Einein à l’école primaire me fait découvrir les arts plastiques, puis au collège Noqrachi à Abbassiyeh, ce sont Adli Kasseb et Galal Al-Charqawi qui me donneront ce goût poussé pour le spectacle. Monsieur Hosni Ibrahim nous faisait écouter ses recherches pour la composition du livret du Meurtre de Cléôpatre ! ».

Les années de fac seront les belles années consacrées aux flâneries culturelles. L’étudiant Safeyyeddine ne manque pas un musée, une exposition, un concert … Il finit par connaître toutes les rues du Caire, Le Caire fatimide, mamelouk, copte, khédival … les coins et les recoins … et c’est petit à petit, pas à pas, qu’il va établir une conception toute particulière, tout à fait personnelle concernant le style et le caractère (le cachet, l’empreinte, la griffe). Aujourd’hui, après tant d’années de dissection architecturale, il peut se permettre de porter un jugement sur ceux qui désignent à la va-vite toute la région d’Al-Azhar comme la section fatimide de la capitale (de Bab Zoweila à Bab Al-Fotouh). « Mon argument est que Le Caire islamique s’étend de Gamaliya jusqu’à la Citadelle. Cette zone a un caractère islamique composé de plusieurs styles. Le même monument peut embrasser plusieurs styles, ou bien par rajout ou par simple influence dans des périodes transitoires ». Et, comme pour un jeu de puzzle, Safeyyeddine va, avec passion et patience assidue, chercher un à un les « traits de caractère » enfouis dans chaque style. Ainsi, il pourra élaborer tout un système d’analyse qui permettra de comprendre, d’assimiler et enfin de catégoriser les composantes initiales de chaque style puis les différents apports survenus qui donneront à chacun de ces styles sa personnalité propre. Le cumul et le voisinage de ces variétés de styles verront se former un caractère général islamique de ce que l’on appelle vulgairement Le Caire fatimide. « Je voudrais dire par là que Le Caire dit fatimide est une architectonique islamique qui s’étend bien avant et bien après la dynastie d’Al-Moez dont la rue qui porte son nom existait déjà pour le passage des caravanes des commerçants d’épices ». Ces conclusions émanent des remarques et des impressions qu’il a notées quotidiennement lors de ses balades cognitives et qui sont à l’origine du sujet de sa thèse : « Caractère environnant la demeure Al- Suheimi ». Encore une fois, il a la chance d’avoir comme professeur le grand maître pionnier de l’architecture dite locale : Ramsès Wissa Wassef. Ce dernier l’encourage à travailler sans aucune direction académique, puisqu’aucun universitaire n’a jamais abordé le sujet sous cet angle. Depuis, Safeyyeddine devient le disciple attesté de Wissa Wassef ; ensemble, et jusqu’à la mort du maître, leurs pas les conduiront partout où l’on peut détecter un quelconque aspect de l’architecture « égyptienne », qu’elle soit byzantine, copte, islamique ou occidentale. De plus, ils ont en commun l’idée que tout « nouvel arrivage architectural » est très vite approprié et remanié par l’esprit égyptien (c’est-à-dire égyptianisé). Le style mamelouk par exemple est bien plus géométrique au Caire si on le compare à celui de Syrie, ornemental et décoratif. Notre architecte aime nous rappeler que l’icône qui se trouve sur le portail de l’église de la rue Maraachli à Zamalek, construite par Wissa Wassef, a exactement la même forme que la statue La Confidente de Mahmoud Moukhtar. Safeyyeddine, référence majeure, presque unique, dans le domaine du « caractère local » de tous les styles architecturaux, sera invité à donner du caractère islamique aux façades japonaises de l’Opéra du Caire et à la façade coréenne du monument consacré à la guerre du 6 Octobre. « Je veux dire que je parle de l’architecture locale comme je parlerais de la musique de Qassabgui, qui est une mélodie locale égyptienne même si elle s’inspire de la musique classique turque ou persane ». Il écoute cette musique et les chansons de Abbass Al-Béleidi qui font partie du patrimoine, car il sait que sans elles, « son écoute visuelle » de l’architecture serait boiteuse, incomplète. D’ailleurs, en tant que premier élève de Hassan Fathi, il apprendra de ce tuteur une valeur incontournable, celle du respect de l’environnement spatial pour être en mesure de construire dans un lieu défini. « A cette occasion, je voudrais dire aussi que même les architectes étrangers, venus avec leur culture occidentale, se sont inspirés du patrimoine égyptien : la Banque Misr construite par Lasciac et la mosquée Aboul-Abbass à Alexandrie par Mario Rossi et bien d’autres exemples encore, comme tout le quartier d’Héliopolis ».

Mais que pense l’architecte Essam Safeyyeddine de l’architecture contemporaine au Caire, aujourd’hui, et en quoi est-elle locale ? Il en pense beaucoup de mal. Ce dévot des principes presque nationaux, quand il s’agit de tirer une ligne architecturale, qui fait de l’affectif un principe dans l’exercice de cette profession, est profondément triste de la situation actuelle. Il a déjà dénoncé maintes fois la catastrophe urbaine du Caire, réclamant à plusieurs reprises la nécessité d’établir des plans d’aménagement pour chaque ville de province, afin d’éviter la migration vers la capitale. De plus, il est profondément choqué du niveau d’enseignement à l’université qui n’offre aucune culture générale aux ingénieurs et architectes responsables du goût. « C’est avec beaucoup d’amour que je réfute toutes les initiatives désastreuses que l’on rencontre dans les nouvelles cités. C’était une occasion de repenser l’habitat, la ville et la vie ».

Dans sa toute dernière exposition intitulée Symphonie inachevée, Essam Safeyyeddine nous présente une rétrospective de ses projets architecturaux, urbains, de design, de cinéma …, pour nous montrer qu’il n’a jamais manqué à son devoir et à son appartenance. « La disparition subite de ma mère quand j’avais trois ans est la situation la plus douloureuse de ma vie, mais c’est aussi à cause de la solitude qui s’en est suivie que je me suis bâti moi-même et que je suis devenu ce que je suis », un érudit sans pareil.

Menha el Batraoui

 

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Jalons

1941 : Naissance le 25 juin.

1945 : Disparition de sa mère.

Octobre  1958 : Ecole des beaux-arts, section architecture.

Mai 1979 : Témoignage écrit en sa faveur par Hassan Fathi.

Mai 2009 : Exposition Symphonie inachevée.

 

 

 




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