Al-Ahram, un arbre gigantesque

Mohamed Salmawy

Il y a un adage anglais qui dit que l’individu est incapable de voir la forêt à cause de la densité de ses arbres. Pour dire que les détails du quotidien peuvent éclipser quelquefois la vision globale de la scène. Cet adage m’a poursuivi cette dernière semaine à chaque fois que qu’on me demandait avec embarras : qu’est-ce qui arrive à Al-Ahram ?

J’ai ressenti que d’aucuns se sont arrêtés devant un incident exceptionnel qui a éclipsé, même si ce n’est que pour un moment, la longue histoire non pas seulement de la presse égyptienne et arabe, mais également de toute une nation. L’histoire de la presse en Egypte a été liée dès ses premiers débuts à l’histoire d’Al-Ahram, vieille de 130 années. D’ailleurs, le nombre d’années d’Al-Ahram dépasse même celui de pays ayant un membership à part entière au sein des Nations-Unies. Avec la parution du premier numéro d’Al-Ahram, le 5 août 1876, toutes les publications qui l’avaient précédé étaient à l’image de tentatives inachevées par rapport à cette publication incontournable qui était prédestinée à devenir la plus grande école journalistique dans le monde arabe. Une école qui a formé, en plus d’un siècle, des générations de journalistes qui ont à leur tour donné naissance à des journaux dans les quatre coins du monde arabe.

L’imprimerie que Bonaparte a introduite pendant son expédition en Egypte en 1789 et qui était la première à se distinguer par ses initiales arabes n’a imprimé que les bulletins gouvernementaux. Elle a été le témoin plus tard de la première tentative de publication d’un véritable journal « Les événements quotidiens ». L’objectif étant de diffuser les principes de la Révolution française au peuple égyptien. Raison pour laquelle sa portée était limitée jusqu’à ce que Mohamad Ali ait publié Al-Waqaie Al-Masriya (les chroniques égyptiennes). La publication de ce journal a été accompagnée d’une décision interdisant la publication de tout autre journal. Ainsi, Al-Waqaie a pris la forme d’un journal officiel à qui faisait défaut les composantes du vrai journalisme.

Le début effectif du journalisme libre, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est intervenu avec l’accession au trône du khédive Ismaïl en 1863, qui a encouragé la presse privée. Il a alors encouragé de nombreux intellectuels arabes, surtout les originaires du pays du Levant, de venir en Egypte pour s’investir dans ce climat de liberté qui prévalait à cette époque. Parmi ces personnes, on pouvait rencontrer les frères Takla qui avaient émigré du Liban et avait fondé Al-Ahram en 1876, marquant ainsi la pierre angulaire dans l’histoire de la vraie presse en Egypte et dans le monde arabe.

Ce ne sont pas uniquement les anciennes pierres inertes qui distinguent Al-Ahram, mais c’est surtout sa prééminence professionnelle qui a fait de lui l’un des journaux les plus importants.

Parmi les indices de l’avancée d’Al-Ahram, c’est le fait qu’il a toujours été un journal pionnier pour ce qui est nouveau. Certains peuvent ignorer qu’Al-Ahram a été le premier journal dans le monde arabe à recourir à l’entretien pour obtenir les informations. Il a été également le premier journal à imprimer les photos sur ses pages et ceci en 1881, ainsi que d’avoir des correspondants accrédités dans les capitales européennes. A titre d’exemple, le bureau d’Al-Ahram à Paris a été le premier bureau d’un journal arabe dans la capitale française. Il a été également la première fondation à introduire l’imprimerie selon la méthode « linotype » en Egypte en 1917. En 1968, lorsque le nouveau bâtiment d’Al-Ahram a été inauguré, il était l’objectif de tous les visiteurs venus du monde entier, avides de voir l’un des plus beaux et des plus modernes bâtiments journalistiques de par le monde.

Les journalistes d’Al-Ahram avaient entendu de leurs propres oreilles A. M. Rosenthal, directeur de rédaction du New York Times, dire à l’issue de sa visite à Al-Ahram en 1970 qu’il n’y avait pas en Amérique un bâtiment journalistique comparable. Au même titre, Sir Dennis Hamilton, le rédacteur en chef du Times britannique, de retour à Londres, a dit aux journalistes de son journal dans l’une des réunions de rédaction — conformément à ce qui a été rapporté par le journal : « Si vous voulez acquérir un peu de modestie, visitez le bâtiment d’Al-Ahram au Caire ».

En 1968, dans sa célèbre référence The Elite Press : The World Greatest Newspapers (la presse d’élite, les plus grands journaux du monde), où il s’est appuyé sur des études et des statistiques de centres de recherches internationaux, le professeur John Merrill, de l’Université américaine de Messouri, classe Al-Ahram parmi les 10 autres journaux les plus importants de par le monde. Dans cette étude, tout un chapitre était consacré à Al-Ahram, son histoire et sa prééminence professionnelle attestée.

Dans un autre livre publié par l’Université d’Iowa en 1979, sous le titre Press, politics and power et dont l’auteur n’est autre que le professeur de journalisme l’Américain d’origine palestinienne Mounir Nasser, il a été écrit : « Al-Ahram n’est pas un simple bâtiment formidable, mais c’est un complexe médiatique complexe. Il comprend les machines d’impression les plus sophistiquées, les premiers appareils informatiques et les premières machines britanniques d’assemblage. Il a un poids non négligeable qui n’est le lot d’aucun autre journal. Il réunit les plus grands noms du monde de la presse, outre le Centre d’études stratégiques qu’on ne retrouve pas dans n’importe quel autre journal ».

Et parce qu’Al-Ahram est une école, il était un lieu privilégié pour des journalistes venus du monde entier. Les anciens employés d’Al-Ahram se souviennent toujours du grand journaliste yougoslave qui travaillait dans le fameux journal Borba qui a fait un stage de formation de trois mois dans les locaux d’Al-Ahram. Il a raconté lui-même à l’époque que le président Tito avait appelé le rédacteur en chef d’Al-Ahram au cours d’une visite du président Nasser en Yougoslavie et lui a affirmé en sa présence : « Je suis très heureux de ce qui s’écrit à propos d’Al-Ahram. Nous avons en Yougoslavie le journal Borba. C’est également un journal de qualité, mais personne dans le monde ne le cite, alors que ce n’est pas le cas pour Al-Ahram. Je vais vous envoyer l’un de nos grands noms dans Borba pour profiter d’un stage de formation à Al-Ahram ».

Les employés d’Al-Ahram avaient ressenti de manière concrète cette prééminence et étaient fiers de ce grand nom qui avait des échos internationaux tout au long de leur histoire. Lorsque nous étions jeunes et qu’on était encore inconnus à l’étranger, nous frappions aux portes des ministres et responsables au nom d’Al-Ahram. Les portes s’ouvraient devant nous alors grandement avant n’importe qui d’autre. Je me souviens également que je n’avais pas encore achevé ma première année à Al-Ahram, lorsque je suis parti aux Nations-Unies à New York où j’ai effectué le premier entretien au monde avec le nouveau secrétaire général Waldheim et qui a été transmis aux journaux du monde d’Al-Ahram et sur lequel le porte-parole du ministres des Affaires étrangères a fait un commentaire. Je n’aurais jamais pu réalisé ce scoop journalistique si ce n’était la renommée et la place de choix d’Al-Ahram sur la scène mondiale qui m’avaient devancé à l’organisation internationale et qui m’a ouvert les portes de son secrétaire général, comme celles d’autres grandes personnalités avec lesquelles se sont entretenus les journalistes d’Al-Ahram d’une génération à une autre. Je crains que ces portes ne soient fermées par les tempêtes exceptionnelles pleines de maladresses, à un moment où la communication entre ses fils s’est détériorée à un point difficile à décrire.

Nous devons nous rappeler ce qu’incarne cet édifice immémorial qui fait la fierté de la presse arabe parmi les nations. Nous devons faire la différence entre les circonstances exceptionnelles, quelles que soient l’affliction que nous ressentons et les racines inébranlables de l’arbre énorme d’Al-Ahram qui ne peut être déraciné par n’importe quelle tempête déchaînée.