Al-Ahram Hebdo, Littérature | Aucune trace à mentionner
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 Semaine du 30 décembre 2009 au 5 janvier 2010 2009, numéro 799

 

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Littérature

Le Libanais Paul Chaoul, l’un des maîtres du poème en prose, se lance dans un nouveau voyage expérimental dans son recueil Bila assar yozkar. En voici 4 poèmes, dans lesquels il entraîne son lecteur dans une logique poétique pour interroger l’absence, l’oubli et le vide.

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VIII

Ses hantises le quittaient. Cela l’a poussé à tirer une chaise pour s’asseoir.

Une couleur s’est brouillée peut-être dans ses yeux. D’un coup. Et il s’est levé.

Il fixait la chaise (comme s’il s’était agi d’un mystérieux massacre) puis il s’est effondré dessus. Et ne s’est plus relevé.

Il a approché la chaise de la table. Il a tiré un kleenex et s’est mis à s’essuyer le visage. Mais avant de s’essuyer le visage, il s’est assuré que c’était bien un mouchoir en papier et que son visage c’était bien son visage (non à l’habitude !). Le papier n’était que du papier. Et il a eu peur (de sorte que son nez devenait plus pâle). Mais il avait oublié pourquoi il avait tiré le mouchoir en papier et pour quelle raison il essuyait son visage avec le mouchoir. Il l’a jeté devant lui. Sur la table. La table était donc une table. C’était rassurant. Mais que faire des trois chaises vides autour de sa chaise … Les chaises étaient vides : c’était clair. Trois chaises étaient assises à sa table. Comment une chaise peut-elle être vide à ce point ? Et là, il a reculé un peu. Et si ces chaises n’étaient pas vides ? Puis il divaguait — et les divagations peuvent être un signe dont il faut se méfier — et pourquoi il ne faut pas qu’elles soient vides ?

Et puis que signifie tout ce vide devant lui ? (L’identité ambiguë peut-être) ? Par conséquent, il se passait certainement quelque chose qu’il ignorait entre la chaise, le vide et lui en particulier (le complot des choses !). Et ceci suscitait plus d’inquiétude et plus d’un doute. Il s’est arrêté. Comme ça. Haletant de tout son corps, ses vêtements tremblants, comme pour chasser la poussière accrochée à ses mains ou les cendres d’une cigarette sur sa chemise.

Et ceci appelle plus d’inquiétude et plus de doutes.

IX

Cela invoque plus d’inquiétude et de doutes parce que cela représente un point de vue complexe autour de la chaise et la forme de sa présence, sa signification et son esthétique. Cette abstraction involontaire le retenait avec une fougue subite en quelque sorte. Comme une morsure dans le dos l’avait secoué. Puis il a enveloppé tout ce qui était devant lui d’un regard panoramique (sauf la chaise sur laquelle il se trouvait). Et là, il lui est passé par la tête ce qui passerait par la tête de n’importe quelle personne dans une situation pareille. Mais quelle était sa position, il ne le savait pas exactement. Et même s’il le savait, qui lui garantirait qu’il le savait ? Et s’il ne le savait pas, qui lui garantirait qu’il ne le savait pas (la communion des sens).

A cet instant, le garçon a posé la tasse de café devant lui et s’en est allé. L’ombre du garçon avait couvert la moitié de la table, presque, jusqu’à son bras droit qui était alors divisé en deux : une partie ombrée et une autre partie où ne figurait pas une ombre.

Il y avait là une autre ombre sur lui.

C’était rassurant de remarquer l’ombre du garçon de café se poser sur lui. Mais pourquoi remarquait-il cela seulement cette fois-ci ?

Et lorsque le garçon s’est retiré, il s’est imaginé qu’un peu de son ombre restait sur son bras (et ceci n’est pas le propre des ombres), plus précisément sur la manche de sa chemise. Devait-il l’effacer immédiatement ? Devait-il douter à nouveau ? Devait-il accorder plus d’importance qu’il ne fallait à cette question ? Etait-ce un hasard ? C’était normal que le garçon ait laissé son ombre sur lui …

Mais l’autre question : Pourquoi avait-il senti qu’il était plus qu’une ombre (et il en était différent). Comme si c’était une lourde cape jetée sur lui, qui l’enveloppait, totalement, lui et la table et la tasse de café et son poignet et sa montre.

Il sentait qu’il respirait péniblement (comme si l’ombre avait atteint ses poumons). Il respirait puis respirait encore, difficilement, comme s’il allait suffoquer : une montagne de corps humains était tombée sur lui. Sans cris, sans échos, sans pitié …

X

Sans cris, ni échos, ni clémence, des lieux et des pratiques rituelles se sont aussi effondrés sur lui. Les faubourgs et les quartiers surpeuplés et les soldats et les ambulances. Des montagnes de corps humains tombées sur lui. Il perdait contact avec tout ce qui l’entourait. Il devenait une de ces masses absentes. Même lorsque les fardeaux devenaient plus légers, au fur et à mesure, ils se sont transformés en une nuée noire flottante : de foin, de paille et de crottins et qui ont envahi sa figure, sa bouche, ses yeux, ses cheveux. On dirait la légèreté des morts. La légèreté des autres qui savent (ou ne savent pas) quand venir et quand ne pas venir. Quand vivre et quand ne pas vivre. Quand tuer et quand être tué. C’est alors qu’il a senti le froid envahir ses articulations, monter à ses lèvres et le faire taire. Le silence froid. Le silence de la honte peut-être ou de la peur.

Il sentait que tout ce qui était retombé sur lui : faubourgs, quartiers, villes, cloches, oiseaux, êtres humains, paille et crottins, tout sortait maintenant de lui par saccades, avec plus de douleur (c’est l’un des signes de l’autre ? ça !).

Ses orteils semblaient se dissoudre dans la duplicité d’une marche tortueuse et ses narines s’étaient élargies pour que coule le sang qui rappelle une nostalgie lancinante et ce que font les vivants quand la providence vient à manquer. Sa colonne vertébrale s’est allongée ; dans un craquètement de ses os et de sa chair, il s’est écoulé de lui ce qui rappelle des vies, l’au-delà, la place sur le siège, le sommeil et la marche, selon les paroles dangereuses et les voûtes basses : qu’est-ce qui est entré en lui ? Qu’est-ce qui est sorti de lui ? (D’entre les signes de l’autre). Qu’est-ce qui l’attend …

XI

Ce qui l’attendait, sans s’y attendre, c’était une ombre pâle, comme l’ombre qui lui avait ouvert cet abîme et avait écroulé sur lui des montagnes. C’est comme s’il l’avait décomposée en bribes et en atomes puis regroupée avec l’habileté d’un acrobate et la précision d’un chimiste (des résidus enrichis de néant).

Mais ce qu’il rassemble se disperse aussitôt. Et se qui se dissipe s’harmonise sans raison. C’est pour cela qu’il devait éprouver ce qu’il avait perdu (avant de retourner au café) puis il devait sonder ce qu’il n’avait pas perdu (et n’avait pas gagné) après être retourné au café. C’est pour cela qu’il devait aussi attendre, sans toucher le fond ni les ténèbres, que bouge ce qu’il craignait de voir bouger : des formes de l’autre en train de boire de la tasse de café qu’il a portée à ses lèvres. L’autre qui s’en va avant lui lorsqu’il se décide à partir et qui étend son ombre devant lui en marchant dans la rue.

L’autre partie du corps (ou les autres parties de lui, les corps sont les mêmes), la partie marquée par l’ignorance, l’inconscience, l’extrême aveuglement, la confusion et l’impuissance : un point où s’est uni ce qui est rongé, usé, ce qui se forme de la moisissure des lambeaux avec les noms qui se multiplient, les fléaux, les ciels. Il n’y peut rien si ce n’est les garder à tort et à travers, garder ce qu’elle n’a pas arraché de sa physionomie, de ses traits, de ses entrailles, de multiplications, de subdivisions … Sinon, comment pourrait-il accepter que vienne (ou plane) avec lui l’autre ; que ce soit à son insu ou s’il le précède et vient prendre ce qui est à lui ou en lui …

XII

C’est ce qui le surprend à son insu, à l’improviste. Et quand il lui est donné de le remarquer, de loin, cela signifie que de nombreux signes d’origine inconnue, de tatouages obscurs, font irruption sur sa peau en désordre. Des pustules, des enflures, des taches, des souillures et même de l’huile pure coulant hors de ses sillons. Et personne n’appelle ni ne révèle un message. Comme des plaies silencieuses, dans tous les sens et une pureté blessée à laquelle on n’est pas accoutumé et des stigmates dont on a craché son vieux sang, sans continuité, sans faire retourner les choses dans leur cours absolu, entre un autre existant par les tatouages qu’il a laissés et un autre existant par le pouvoir de partir sans regrets. Et un dépouillement qui annonce les premières tueries entre les couleurs et leur impact. Entre les expérimentations et les voies qui y mènent et les fleuves et les résidus qu’ils pompent, capables de vie ou de présence, à n’importe quel instant et n’importe où.

Pour cette raison peut-être, il lui a semblé que ce qu’il ferait ou ne ferait pas n’avait aucune utilité, même si à ses yeux cela paraissait utile et énergique et soumis à la nature des dieux, à leurs valeurs et à leurs caprices. Et à leurs poisons pernicieux.

Ces équations difficiles et complexes, il ne peut en déchiffrer les symboles, ni leur géographie, ni leur potentiel tragique. De même, il ne peut les considérer plus complexes ; cela serait probablement au-delà de son intelligence. Ou ce qui mord les écrans de l’absolu, le compte à rebours, dans la négation et l’introduction de l’ignorance et l’incompréhension.

Malgré cela, il ne savait pas si l’incompréhension facilitait ou bien entravait les choses.

Traduction de Suzanne El-Lackany

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Paul  Chaoul

 Né en 1942 à Beyrouth au Liban. Co-fondateur de l’éphémère parti Le Mouvement libanais de la conscience, poète, critique littéraire et traducteur de poésie française, Paul Chaoul a publié deux livres sur la culture maghrébine moderne et l’art dramatique arabe.

De ses premiers recueils poétiques, Toi qui plantes comme une dague ta vieillesse dans la mort (1974) et La boussole du sang (1977), jusqu’à Les feuillets de l’absent (1992), sa poésie présage une rupture originale avec l’optimisme de la poétique moderniste des années soixante.

Il est actuellement rédacteur en chef de la page culturelle du quotidien Al-Mustaqbal.

Outre ses recueils de poèmes comme Visage qui sombre ou La mort de Narcisse, ses pièces de théâtre comme Choukri le suicidaire ou Le visiteur, il est l’auteur d’essais importants comme La relation du poème moderne avec les arts plastiques et auditifs (1990).

Il a traduit en arabe En attendant Godot et Fin de partie, de Samuel Beckett.

Il est l’auteur d’une anthologie de poésie française : Le livre de la poésie française contemporaine ; 1re édition (1900-1980) : Dar Attaliaa, Beyrouth, 1981 ; 2e édition augmentée (1900-1985) : Dar Al-Farabi, 1986. Il prépare une troisième édition, couvrant les années 1900-2000.

Vient de paraître à Beyrouth : Comme un long mois d’amour, Ed. Riad Al-Rayess.

De nombreux poèmes sont traduits en français, allemand, anglais.

 

 

 




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