Al-Ahram Hebdo,Société | La psalmodie se féminise
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 17 au 23 Septembre 2008, numéro 732

 

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Société

Religion. Pour la première fois en Egypte, 30 femmes font partie du Syndicat des récitateurs du Coran. Un événement sans précédent qui ouvre la porte à une vive polémique. Echos.

La psalmodie se féminise

Le bonheur de Rania est à son comble. C’est le jour de la khatmah, jour d’obtention de son diplôme ou ijazah d’apprentissage du Coran. Rania a achevé sa formation de la lecture du Coran, ce précieux document qui constitue la référence pour tous les musulmans. L’événement a lieu au Syndicat des récitateurs et des mémorisateurs du Coran, à la mosquée du cheikh Ghorab, située au quartier d’Héliopolis. Dès le matin, les djellabas et les robes noires affluent à l’endroit. Comme il fallait s’y attendre, la couleur noire domine. Des femmes de différents âges et portant le niqab sont là pour passer l’examen de la maîtrise du Coran. A la tribune officielle, trois cheikhs portant de longues barbes sont en train d’écouter les candidates psalmodier le Coran. Une demi-heure d’écoute est consacrée à chacune et le maître apporte les corrections nécessaires, passage après passage, jusqu’à ce que chacune fasse une revue complète du Coran dans l’un des lectionnaires connus (warch, hafs, etc). Au début, Rania semble tendue puis commence petit à petit à réciter à haute voix tout en respectant les règles du elm al-tajwid (science de l’orthoépie). Autrement dit, elle tient compte de la prononciation correcte des lettres et leurs points d’articulation (makhraj) et leurs attributs (sifa). Une fois la psalmodie terminée, les cheikhs lui attribuent une habilitation écrite portant le cachet du syndicat et attestant que cette femme est « serviteur du Coran » ayant récité tout le Coran avec exactitude et précision. « Nous avons suivi notre formation avec assiduité, reçu les encouragements nécessaires de la part de nos cheikhs pour continuer et persévérer dans cet apprentissage, appliquant de la sorte les paroles du prophète Mohamad — Paix et salut soient sur lui — qui dit : Le meilleur d’entre vous est celui qui a appris le Coran et l’a enseigné (Bukhari) », dit Rania Kamal, 21 ans et diplômée de l’Institut des prédicateurs. Cette dernière a appris tout le Coran et prévoit d’initier d’autres jeunes filles et femmes à la psalmodie. Rania a voulu en plus participer à ce concours national de récitation du Coran.

En effet, l’importance de la cérémonie était manifeste à plus d’un titre. Non seulement c’est la remise des diplômes, mais c’est aussi la première fois que trente haffazas (récitatrices) sont membres du Syndicat des récitateurs du Coran. Un événement sans précédent et qui a suscité de vives polémiques dans les milieux islamiques, ouvrant la porte à une question importante, à savoir : le fait d’être membre au Syndicat des récitateurs autorise-t-il la femme à psalmodier le Coran dans les occasions religieuses, à la radio, à la télévision et en présence des hommes ? Autrement dit, dorénavant on pourrait entendre une femme lire le Coran à la télé et à la radio.

Les avis des cheikhs et des oulémas divergent. Comme si les musulmans aux quatre coins du monde devaient vivre constamment dans une atmosphère de débats houleux. Une fois terminée l’histoire des femmes qui veulent monter au minbar ou devenir imam, et les fatwas étranges ou hérétiques, voilà qu’un nouveau débat se déclenche suite à la dernière décision promulguée par le cheikh Aboul-Einein Chiachaa, le doyen du Syndicat des récitateurs du Coran. Une décision qui permet aux femmes de devenir membres au Syndicat des récitateurs du Coran et psalmodier le Coran après avoir suivi une formation. « La voix d’une femme ne doit être entendue par un autre homme sauf son mari ou un proche parent (avec lequel un mariage ne peut avoir lieu), car, pour les autres hommes, sa voix est considérée comme une awra en soi, c’est-à-dire quelque chose qu’il faut nécessairement cacher, sauf en cas de nécessité absolue (daroura). Une femme n’a pas le droit de prier à haute voix si elle se trouve dans un endroit où un étranger peut l’entendre, comment va-t-elle donc réciter le Coran à la radio ou à la télé et ce, en présence d’hommes ? On est bien loin de la discrétion et de la pudeur des croyantes des premières générations de l’islam », souligne le Dr Abdel-Fattah Al-Cheikh, chef du comité des études de jurisprudence à l’Académie des recherches islamiques, qui se base sur une référence pour dire que la voix de la femme ne doit pas être entendue. Il s’agirait du hadith du prophète (paix et salut soient sur lui) où il dit : « Frapper des mains n’est que pour les femmes » (rapporté par Al-Bukhari).

Ce hadith concerne le cas où des musulmans accomplissant la prière (salat) en groupe (jamaah) auraient besoin d’attirer l’attention de celui qui dirige la prière (imam) sur un fait important (par exemple qu’il a fait une erreur, etc.). Le prophète a donc rappelé ici que les hommes doivent alors prononcer la formule du tasbih, et que les femmes doivent taper des mains. Et d’ajouter : « Si la voix de la femme pouvait être entendue, pourquoi le prophète aurait-il autorisé les hommes d’apostropher l’imam par la voix et les femmes à frapper des mains ? ». Il continue que selon l’imam Al-Chaféi et plusieurs oulémas, la voix de la femme est une awra qu’elle doit absolument cacher des hommes pour ne pas prendre de risques au cas où celle-ci aurait une voix douce en récitant le Coran, ce qui peut entraîner un rythme mélodieux qui pourrait en l’occurrence aguicher un homme.

 

De vives réactions

Selon le Dr Raafat Osmane, ex-doyen à la faculté du fiqh à l’Université d’Al-Azhar, cette argumentation est certes respectable, mais il ne la partage pas car il est plutôt du côté des savants, qui pensent que c’est là une mesure consacrée à la prière, car d’autres situations ont montré que le prophète permettait aux musulmanes de lui poser des questions. Preuve de cette différence : si un musulman fait la prière seulement avec son épouse, celle-ci devra tout de même frapper des mains si elle veut attirer l’attention de son mari, un imam.

Or, le Dr Osmane refuse quand même le fait qu’elle psalmodie le Coran à haute voix devant une communauté masculine. « Je ne vois pas la grande nécessité, vu qu’il existe un nombre important de récitateurs très connus et bien qualifiés pour accomplir cette mission. Et si la femme insiste, qu’elle le fasse exclusivement dans un rassemblement privé entre femmes », affirme-t-il. Pour lui, il n’est pas illicite qu’une femme récite le Coran en présence d’hommes, mais il est makrouh (n’est pas recommandé) « car ces derniers peuvent être tentés par sa voix, et par conséquent devenir distraits en l’écoutant et la spiritualité de ce moment de communion avec Dieu disparaîtra », explique-t-il tout en ajoutant que la femme possède de nature une voix douce et complaisante, raison pour laquelle il ne lui est pas permis de l’afficher.

Mais les choses ne s’arrêtent pas là. Le Dr Tareq Abdel-Basset, fils du récitateur très connu Abdel-Basset Abdel-Samad, pense qu’il y a quand même des limites à respecter, tant au niveau des hommes que des femmes. Il ne s’agit pas de courtiser, mais de parler dans les occasions où il est nécessaire de le faire et la conversation doit être alors, tant au niveau du contenu que de la façon de s’exprimer, empreinte de sérieux et de dignité. La musulmane ne doit pas enjoliver (taziyne) sa voix. Si, malgré le respect des deux règles ci-dessus, un homme ressent une attirance (chahwa) au son de la voix d’une femme particulière, il doit l’éviter, conformément au hadith du prophète qui dit : « ... et les oreilles, leur adultère est d’écouter », (rapporté par Muslim).

Pourtant, plusieurs voix se sont élevées pour dire que la lecture du Coran n’est pas une prérogative masculine et que la voix de la femme n’est pas en principe source de tentation. D’après le cheikh Fathi Méligui, membre au conseil d’administration du Syndicat des récitateurs du Coran, les femmes se plaignaient au prophète et l’interrogeaient au sujet des matières religieuses et elles ont agi de la sorte aussi avec les califes et ceux qui détenaient l’autorité après eux. Et elles saluaient les hommes qui leur sont étrangers et ces derniers leur rendaient la pareille, et aucun des imams ne les a réprimandés pour cela. De plus, Al-Sayeda Aïcha, l’épouse du prophète, était une érudite qui connaissait les préceptes de l’islam bien mieux que les savants de l’époque.

De plus, il n’y a pas de loi au syndicat qui interdise l’adhésion des femmes, signalant également que ce phénomène n’est pas nouveau et que l’Histoire rapporte des noms des récitatrices, des spécialistes en leur temps (voir enc.). Il raconte qu’à l’époque, le nombre des récitateurs était réduit et il n’y avait ni radio ni télévision et que l’on faisait appel à ces récitatrices pour déclamer le Coran à certaines occasions et lors des fêtes religieuses. Il était encore admis qu’une femme psalmodie le Coran en présence d’hommes, ces derniers n’hésitant pas à flatter sa récitation et la qualité de sa psalmodie. Mais le cheikh Fathi précise que cette coutume a disparu de nos jours, avec l’augmentation du nombre des récitateurs et la présence de la radio, de la télévision, et des enregistrements sur cassette, sans oublier la cause principale qui est la montée de l’islamisme ces dernières décennies, considérant la voix de la femme comme une tentation. « Je ne vois pas d’interdit à ce que la femme récite le Coran pendant les veillées funèbres ou les occasions religieuses tant qu’elle respecte les préceptes de l’islam et qu’elle soit sérieuse. Une décision qui demeure encore à l’étude », explique-t-il, tout en ajoutant que le syndicat ouvre ses portes aux femmes qui ont mémorisé tout le Coran, une condition pour approuver leur candidature.

La Dr Soad Saleh, doyenne de la faculté d’études islamiques pour filles, milite pour que la femme ait davantage accès aux postes religieux. Elle affirme que dans notre pratique religieuse, le Coran n’attribue pas à l’homme un rôle différent de celui de la femme. L’accès à Dieu dans l’islam est individuel, se passant d’intermédiaire. « La femme a donc le droit comme l’homme de réciter le Coran et aussi d’être membre au Syndicat des récitateurs du Coran, car la lecture du Coran n’est pas une prérogative masculine. Cela relève de la tradition et non du texte. Autrement dit, l’on n’est pas habitué à entendre une récitatrice du Coran, ce qui a enraciné dans les esprits que la lecture du Coran est liée seulement aux hommes. Pourtant, cela n’empêche pas la présence des récitatrices depuis un demi-siècle en Haute-Egypte », conclut-elle, tout en fustigeant le conservatisme de certains cheikhs et les accusant de déformer l’esprit de l’islam. De plus, la récitation du Coran n’est pas le moment choisi pour risquer d’éprouver de l’attirance (chahwa) pour la voix d’une femme. Et si cela arrive, c’est à l’homme de savoir la contrôler. Et d’ajouter : « C’est l’intégrisme d’aujourd’hui qui veut nous persuader que la voix de la femme, qu’elle prie, qu’elle récite ou qu’elle crie, est tabou. Encore une innovation acceptée sans contestation ».

En attendant le jour où la femme sera de nouveau autorisée à réciter le Coran à la radio, Rania, qui connaît par cœur tous les versets, est ravie d’être membre du Syndicat des récitateurs du Coran. Pour elle, le mot « récitatrice » ne laisse plus indifférent. « C’est un pas en avant, au moins nous sommes reconnues par le syndicat. Nous, les récitatrices version 2008, sommes quelque peu décontenancées, mais nous ne lâchons pas prise pour autant », conclut-elle.

Chahinaz Gheith

 




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