Al-Ahram Hebdo, Littérature |
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 17 au 23 Septembre 2008, numéro 732

 

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Littérature

C’est pendant le mois du Ramadan que se déroulent les scènes les plus célèbres de Fi baytina ragol, le roman d’Ihsan Abdel-Qoddous adapté à l’écran sous le même nom. Une famille cachant un militant contre l’occupation britannique, Ibrahim, vit dans la peur d’être découverte.

Un homme dans notre maison

-8-

Ce fut un iftar silencieux et triste. Chacun reconduisait les bouchées comme s’il s’agissait de reconduire un être cher à sa dernière demeure.

Personne ne parlait : ni le père, ni la mère, ni Mohie, ni Samia, ni Nawal, ni Ibrahim. Même les mots brefs qu’ils échangeaient habituellement, ils ne les utilisaient pas. Ils évitaient tous de regarder Ibrahim. Comme s’ils craignaient, en le regardant, de le tuer de leurs regards. Tous, sauf Nawal. Elle déroba un regard, puis deux, mais s’arrêta afin que ses yeux ne la trahissent pas.

Ce fut un iftar rapide. Comme s’ils se fuyaient l’un l’autre. Comme si chacun d’eux voulait mettre fin aux funérailles pour rester seul.

Samia se leva sans avoir mangé de konafa. Sa mère cria après elle :

— Attends au moins d’avoir pris ton dessert.

— Je n’ai pas envie, répondit Samia sur un ton dur et coupant, comme si elle les insultait tous.

Puis elle se dirigea vers sa chambre, à pas si rapides qu’elle faillit tomber, le visage à terre.

Nawal lança un regard autour d’elle, comme pour s’excuser auprès de l’assemblée, et se retira pour rejoindre sa sœur et la consoler.

Mohie et son père se levèrent alors en même temps ; Ibrahim se mit debout d’un coup comme s’il s’excusait du retard. Ils laissèrent la mère seule à table. Elle était encore en train de manger, mais sans regarder son assiette. Peut-être avait-elle mangé plus qu’elle n’en avait l’habitude, mais elle n’avait pas l’impression d’avoir mangé quoi que ce soit. Elle était absente. La tête lui tournait, broyant ses obsessions et ses idées imaginaires. Comme si elle mangeait ces obsessions et ces idées.

Le père entra dans le salon. Mohie resta hésitant. Ibrahim, à ses côtés, attendait que son ami l’invite à entrer pour rejoindre le père. Le sentant hésitant, il le dépassa et marcha vers sa chambre — celle de Mohie — accablé. Mohie le rejoignit, et lui dit en fermant la porte derrière lui :

— Je pense qu’il vaut mieux qu’on prenne le thé ici !

— Comme tu veux, lui répondit Ibrahim, à voix basse, résigné.

Mohie s’installa devant son bureau et ouvrit un livre. Au bout d’un moment, il dit, en regardant les lignes sans les voir :

— Je pense que Nawal peut aller chercher le costume demain. Mais … par contre …

Il s’interrompit, comme s’il avait décidé de garder quelque chose pour lui.

— Mais quoi ?, demanda Ibrahim.

— Rien, dit Mohie sans le regarder.

— Je veux que tu sois rassuré, Mohie. Sois sûr qu’il ne lui arrivera rien.

— Que Dieu nous préserve, murmura Mohie.

Il le dit, puis se tut. Il faisait triste figure, renfrogné, le souffle coupé, comme s’il haletait en silence. Il courait dans son silence derrière ses peurs, derrière ses hésitations entre ses soupirs de peur qu’il n’arrive quelque chose à sa soeur et son désir d’aider Ibrahim à fuir et quitter la maison. Cela serait plus confortable pour lui et pour tout le monde. Il avait passé toute la période d’avant l’iftar à tenter de prendre une décision. Ibrahim essaya, en vain, de l’aider à se faire une opinion. Il resta hésitant, et il l’était encore, même après avoir décidé que sa sœur irait récupérer le costume auprès de Fathi Al-Méligui.

Un long moment de silence passa. Mohie faisait semblant de lire, Ibrahim de réfléchir. Lui non plus n’arrivait pas à fixer ses idées sur quelque chose. Il pensait à Nawal, puis ses pensées sur lui-même et son plan de fuite reprenaient le dessus. Ensuite, il se remettait à penser à Abdel-Hamid. Enfin, il réessayait de ne penser qu’à Nawal, comme pour fuir Abdel-Hamid, lui-même, et le monde entier. Il tentait de tout oublier et de ne garder en tête qu’une seule idée : Nawal … une simple idée !

Ils entendirent la porte d’entrée sonner.

— C’est sûrement ce Abdel-Hamid Charaf, dit Mohie, en levant la tête de son livre avec une moue de dégoût.

Ibrahim se tut un instant, rassemblant ses forces pour faire face à la prochaine bataille. Il dit, en cachant ses yeux, afin que Mohie n’y lise pas son désarroi :

— Je veux que tu dises à Abdel-Hamid que je vais rester ici au moins deux semaines encore.

— Pourquoi ?, demanda Mohie, les sourcils levés au-dessus de la monture de ses lunettes, étonné.

— Pour le rassurer, pour  qu’il s’imagine qu’il sait où je suis. Pour qu’il n’essaie pas de me surveiller, ou de surveiller la maison, puis de me dénoncer dès que je sortirai d’ici pour aller ailleurs !

— C’est raisonnable, dit Mohie, après avoir remis ses sourcils à leur place.

Il se remit à lire.

— Tu ne vas pas le recevoir ?, lui demanda Ibrahim.

Mohie leva la tête, réfléchit un moment :

— Ce n’est pas la peine, dit-il. Il vaut mieux attendre que papa nous appelle.

 

***

La sonnerie avait crispé les nerfs de tous les occupants de la maison et en avait fait des fils électriques.

Le père s’agita dans sa pose sur le canapé « istambouli », en un mouvement où il y avait de la douleur, comme s’il avait soudainement été atteint de maux de ventre. Ses doigts se crispèrent sur Al-Ahram, jusqu’à le déchirer presque. Puis il approcha le journal de son visage comme pour fuir la vue du visage de Abdel-Hamid.

La mère fut prise d’une agitation soudaine en entendant la sonnerie, comme si elle ne croyait pas que l’échéance pouvait survenir aussi rapidement. Elle laissa tomber sa tête dans sa paume, suçotant ses lèvres dans un soupir. Puis, comme si elle s’était souvenue de quelque chose, elle leva la tête et dit à son mari sur un ton définitif :

— Je ne vais pas parler. Je ne dirai rien du tout. C’est à toi de parler. Je pense que si j’ouvre la bouche, je ne le lâcherai pas. Je lui ressortirai tout, le vieux, le neuf et le lui lancerai au visage, et qu’arrive ce qui arrivera, après.

— D’accord, tu n’auras qu’à te taire. Que Dieu nous préserve, dit le père dans un soupir.

Samia était assise dans sa chambre, absente, sans prêter attention à sa sœur qui tentait de la distraire. Elle eut un haut-le-corps quand elle entendit sonner la porte. Les yeux exorbités, elle se tourna vers sa sœur, lui prit la main et la pressa durement, puis dit en tremblant, dans une voix qui tremblait avec elle :

— Je ne veux pas le voir. Dis à papa que je ne le verrai pas. C’est impossible. Tuez-moi, ça vaut mieux !

— Essaye d’être raisonnable, lui répondit Nawal en tentant de garder son calme. Pourquoi donner de l’importance à ce type ? Demain on en rigolera ! On va lui jouer des tours qui lui feront dresser les cheveux sur la tête. Je vais aller ouvrir. Toi, arrange tes cheveux. Ou plutôt non, reste comme tu es, pour qu’il change d’avis en te voyant, et ne se marie pas !

Elle retira sa main de celle de sa sœur, avec un rire forcé. Dès qu’elle sortit, son rire s’éteignit sur ses lèvres, qui exprimèrent la douleur amère dont son cœur était rempli !

Elle ouvrit la porte et reçut Abdel-Hamid sans le regarder. Lui tournant le dos, elle se dirigea vers l’intérieur, le laissant entrer derrière elle.

— Pourquoi la porte n’était-elle pas fermée à clé ? demanda Abdel-Hamid en fermant la porte.

Elle ne lui répondit pas.

Il continua, courant presque derrière elle :

— Où est mon oncle ?

Sans se retourner, elle lui répondit :

— Dans le salon.

Elle le laissa et rentra dans sa chambre.

Abdel-Hamid était debout devant la porte du salon, comme s’il s’excusait avant d’entrer. Le père leva un visage silencieux, des yeux silencieux, et plia lentement le journal. Puis il dit en se levant à moitié :

— Entre mon fils, entre.

Abdel-Hamid entra et se pencha pour baiser la main de son oncle ; puis il tendit la main vers la femme de son oncle. Elle le salua en tournant la tête dans la direction opposée, puis retira sa main avant qu’il ne la baise, comme si elle craignait le contact de ses lèvres.

Il resta assis en silence, feignant la politesse, tentant de dissimuler le sourire qui roucoulait dans sa poitrine, et de calmer ses regards afin qu’ils ne trahissent point l’intelligence aiguë qui y brillait. Il tentait de placer sa tête dans une position exprimant la timidité et la modestie, la baissait, puis, ne se plaisant pas dans cette position, penchait le cou vers la droite. Puis se disait qu’il valait mieux le pencher du côté gauche. Finalement, excédé par ces tentatives, il leva la tête pour faire face à son oncle. Mais il la baissa à nouveau.

Le père toussota, puis dit en pliant ses jambes sous lui, étendant à nouveau le journal :

— Comment va ton père ?

— Bien, grâce à Dieu, répondit Abdel-Hamid poliment.

— Tu lui as dit quelque chose ? demanda le père en ouvrant une page du journal.

— Vous voulez dire …, dit Abdel-Hamid en balançant sa tête comme s’il s’émerveillait de son intelligence.

— Oui, l’interrompit le père sèchement en lui lançant un regard de défi. Je veux dire est-ce que tu lui as dit quelque chose sur la présence d’Ibrahim chez nous ?

Abdel-Hamid recula, et reprit l’attitude polie qu’il affectait. Il répondit, comme s’il se défendait d’être intelligent :

— Bien sûr que non. Puisque vous-même ne lui en avez pas parlé !

Traduction de Dina Heshmat

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Ihsan
Abdel-Qoddous

Né en janvier 1929 et mort en janvier 1990, il était romancier et journaliste égyptien d’origine turque. Sa mère Fatma Al-Youssef, qui avait une grande influence sur lui, était la fondatrice de la prestigieuse revue Rose Al-Youssef, et de la revue Sabah Al-Kheir. Son père était acteur et écrivain. Après un diplôme de droit, Ihsan Abdel-Qoddous a travaillé comme avocat, puis s’est consacré à l’écriture de romans et nouvelles depuis 1944. Il est devenu également un journaliste consacré, écrivant des éditoriaux politiques dans Al-Akhbar et Al-Ahram.

Il a écrit environ 60 œuvres, dont 49 sont adaptées au cinéma et 5 adaptées au théâtre.

L’un des pionniers du roman arabe, il a révolutionné l’écriture de l’amour. Loin de l’amour platonique, il a abordé dans son œuvre avec réalisme les problèmes du couple au sein d’une société conservatrice, de même qu’il a abordé largement l’idée de la liberté et de l’émancipation de la femme comme dans Ana horra (je suis libre), Al-Kheit al-rafie (le fil très fin), Dami wa domouei wa ibtessami (mon sang, mes larmes et mon sourire) en 1973. Il a écrit également des œuvres qui traitent de la résistance nationale comme Fi baytina ragol que nous publions ici et Al-Rossassa la tazal fi gaybi (la balle est encore dans ma poche).

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