Al-Ahram Hebdo, Littérature | Les fainéants dans la vallée fertile
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 2 au 8 juillet 2008, numéro 721

 

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Littérature

Un des rares romanciers égyptiens francophones, Albert Cossery avait l’art de dire le droit à la paresse et à la dignité de tous les sans-voix des ruelles cairotes. Il vient de s’éteindre à Paris à l’âge de 94 ans.

Les fainéants dans la vallée fertile

IV

C’était l’heure sacrée de la sieste ; la maison était silencieuse, comme enfouie au fond même du silence. Parfois, un bruit de vaisselle, imperceptible, étouffé, s’incrustait dans l’atmosphère immobile, semblait un cri perdu à travers l’épaisseur du sommeil. Rafik, étendu sur son lit, ne dormait pas. Les yeux grands ouverts dans la pénombre, il veillait avec un soin méticuleux, s’épuisait dans une lutte inégale contre la torpeur. Il était dans l’attente de Haga Zohra, l’entremetteuse, dont les manigances risquaient de noyer toute la maison dans un irréparable désordre. Il avait décidé que le mariage de son père ne se ferait pas, dût-il, pour cela, ne pas dormir pendant plusieurs jours. C’était un acte audacieux, presque de la folie, et Rafik avait peur de succomber à la fatigue, de ne pouvoir être à la hauteur de sa mission. La sueur perlait à son front, pendant qu’il s’ingéniait à combattre la lassitude pernicieuse qui prenait possession de ses membres, coulait en lui le poids d’une lente paresse. Déjà, la souffrance commençait. Il se raidit, se souleva sur les coudes, respira fortement. Il entendit son propre souffle et en fut alarmé, il avait failli éveiller Galal qui dormait dans le lit voisin, le visage tourné contre le mur, complètement enseveli sous l’édredon. Aucun souffle ne ternissait l’implacable rigueur de son sommeil semblable à une mort. Rafik admirait ce prodigieux anéantissement qu’aucune inquiétude ne venait troubler. C’était un état presque comateux, une léthargie de la conscience. Pour Galal, il n’y avait pas eu de choix, son sommeil n’était pas un désir de fuir un monde qui ne lui plaisait pas. Il devait même ignorer qu’il existait au dehors toute une humanité chargée de douleurs, menaçante et avide. Il s’adonnait au sommeil, naturellement, sans soucis intérieurs, comme à une chose simple et joyeuse.

Rafik, au contraire, avait toujours à l’esprit la vision d’un monde avili et misérable, et il avait choisi le sommeil comme un refuge. Il ne se sentait à l’aise que derrière l’abri de ces murs, barricadé contre la funeste présence des êtres et des choses. Autour de la maison, rôdaient une multitude d’épaves aux visages humains, dont la promiscuité lui était odieuse. Il se souvenait avec effroi du temps où il sortait encore et de ses contacts hasardeux avec le monde des hommes ; c’étaient tous des assassins. Il en avait gardé une haine inconcevable. Très jeune, il avait apprécié à sa juste valeur l’existence monotone, mais sublime, que lui offrait la maison paternelle. Cette sécurité, délivrée de toute contingence, il la devait au vieux Hafez, qui avait toujours maintenu autour de lui une ambiance d’oisiveté éternelle. Rafik avait toujours estimé son père pour la superbe ordonnance qu’il mettait dans la mollesse et le désintéressement. Il lui était redevable de la seule idée noble qu’il eut de la vie. Et quand, à une certaine époque, il lui avait fallu sacrifier son amour pour une femme et se soumettre à la volonté de son père, Rafik n’avait pas hésité, malgré la souffrance que lui coûtait un pareil sacrifice. Le vieux Hafez avait eu raison. Rafik s’en était rendu compte et l’avait béni de l’avoir sauvé à temps. Mais c’était maintenant le vieux Hafez qui tentait de ruiner cette sécurité péniblement acquise à travers les générations. Rafik en était révolté ; il se sentait offensé et trahi.

Cette femme que Rafik avait aimée, au temps où il sortait encore, était une jeune prostituée qui habitait dans une vieille maison délabrée, au bord de la grand-route. On l’appelait dans le quartier « Imtissal, l’amie des étudiants » parce qu’elle ne recrutait ses admirateurs que parmi la jeunesse des universités. Toute une clientèle, à peine pubère, se pressait à sa porte. Rafik lui rendait parfois visite en compagnie d’autres étudiants. Au début, Imtissal ne fit guère attention à lui ; c’était un client comme les autres. Puis, vint un moment où elle commença à le traiter d’une façon particulière, et à refuser l’argent qu’il lui donnait. Rafik en conçut une certaine fierté qui l’amena à se croire un être extraordinaire. Imtissal semblait goûter un étrange plaisir à faire l’amour avec lui. Ce qu’avait été ce temps de sa découverte féroce de la chair, jamais Rafik n’était parvenu à l’oublier. Imtissal s’était mise à l’aimer avec une ardeur fantasque qui atteignait à l’hystérie. Elle ne recevait plus ses nombreux admirateurs, passait ses journées à l’attendre ; elle était devenue acharnée de fidélité. Au bout de quelques mois de cette passion violente, Rafik pensa alors à se marier avec Imtissal et l’emmener vivre avec lui à la maison.

Quand il fit part à son père de sa résolution, le vieux Hafez se montra intraitable ; il s’y opposa formellement. Il mit son fils dans l’obligation de quitter la maison ou bien de renoncer à son projet insensé. La première réaction de Rafik fut de quitter la maison et d’épouser Imtissal. Cependant, il leur fallait de l’argent pour vivre. Comment faire ? Travailler ! Ce mot était si pénible que Rafik n’arrivait même pas à le prononcer. Il réfléchit longtemps, torturé entre sa passion réelle et les vicissitudes d’une vie d’où le sommeil et la quiétude seraient à jamais bannis. Finalement, il renonça à son amour ; aucune joie de la chair ne valait qu’on lui sacrifiât son repos. Il annonça à Imtissal le refus de son père ; il lui confessa aussi sa décision de se séparer d’elle. Ce fut l’occasion d’un drame inoubliable.

Cette aventure avait eu lieu deux ans plus tôt, mais Rafik n’avait jamais oublié l’intensité de ces moments charnels dont le souvenir le brûlait comme une flamme dévorante. L’image d’Imtissal le hantait jusque dans son sommeil. Depuis leur rupture, elle n’avait jamais voulu le revoir. Elle avait repris ses anciennes habitudes de prostituées et les jeunes étudiants étaient revenus frapper à sa porte.

Rafik se tenait au courant de tout ce qu’elle faisait ; il avait appris qu’elle avait eu un enfant bâtard dont elle ne connaissait même pas le père. Elle l’élevait près d’elle, dans l’unique chambre où elle faisait l’amour.

Ce qui tourmentait surtout Rafik, ce n’était pas sa séparation d’avec Imtissal, c’était plutôt le malentendu qui existait entre eux. Imtissal n’avait compris qu’une chose, c’est que Rafik avait cessé de l’aimer. Il n’avait pas eu le temps de lui faire comprendre les motifs essentiels de son abandon. Elle l’avait tout de suite traité de maquereau, parce qu’il lui avait dit qu’il ne voulait pas travailler. Sans même chercher à l’écouter, elle avait hurlé, comme une possédée, puis l’avait chassé de chez elle en le criblant de malédictions.

Rafik désirait la revoir encore une fois ; il tâcherait de lui expliquer en détail la beauté de cette vie oisive qu’il avait préférée à son amour. Quelques jours auparavant, il avait chargé la petite Hoda d’aller chez elle pour la prier de lui accorder une entrevue. Mais Hoda venait de lui apprendre, juste avant le déjeuner, l’échec de sa tentative. Imtissal refusait de le recevoir. Depuis ce moment, Rafik pensait au seul moyen qui lui restait d’approcher Imtissal : aller chez elle à l’improviste et la forcer ainsi à l’écouter. Il résolut de sortir un soir dans cette intention. Mais le recevrait-elle seulement ? Il éprouvait de l’angoisse à la pensée de cette rencontre. Pourtant, c’était plus fort que lui, il avait besoin de tenter une dernière explication avec Imtissal. Peut-être arriverait-il à lui faire comprendre qu’il n’avait jamais cessé de l’aimer, que cela n’avait rien à faire avec l’amour, qu’il était simplement incapable de quitter la maison paternelle, cet abri qui le préservait contre la laideur du monde. Lui dire que tous les hommes étaient des assassins, et qu’il en avait peur. Elle le prendrait sûrement pour un fou. N’importe ! De toute façon, après cette explication décisive, il serait plus calme. Car, depuis que le drame de l’amour s’était glissé entre lui et le sommeil, il n’arrivait pas à goûter pleinement sa quiétude. Le fantôme d’Imtissal, meurtrie et rancunière, se dressait toujours devant lui comme un obstacle.

 

Albert Cossery,
Les Fainéants dans la vallée fertile,
© Editions GALLIMARD

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Albert Cossery

Né au Caire en 1913, Albert Cossery entre au Collège de La Salle puis au Lycée français de Bab Al-Louq. Il a fait partie, avec le poète surréaliste Georges Hénein, du groupe Art et Liberté. Son premier ouvrage, un recueil de nouvelles intitulé Les Hommes oubliés de Dieu, est publié en 1940. A partir de 1945, il s’installe à Paris, à Saint-Germain-des-Prés, dans un hôtel qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort le 22 juin 2008. Il préservera toujours un mode d’existence très particulier, refusant de « s’installer » dans une vie « ordinaire », comptant parmi ses amis les écrivains Henry Miller, Albert Camus, Jean Genet, le peintre Giacometti. Mais ses romans restent situés dans les ruelles du Caire, où ses personnages, prostituées, maquereaux, mendiants, ou simples citoyens ayant choisi l’oisiveté, préfèrent la paresse et la dérision plutôt que de devoir s’adapter à un monde violent et injuste. Parmi ses œuvres les plus connues, Mendiants et orgueilleux (1955), roman adapté par Asmaa Al-Bakri au cinéma, et dont le dessinateur Golo a fait une bande dessinée (1991), comme Les Couleurs de l’infamie (1999). Cossery est également l’auteur de La Maison de la mort certaine (1944), Les Fainéants dans la vallée fertile (1948), Violence et dérision (1964), Un Complot de saltimbanques (1975), Une Ambition dans le désert (1984). Ses œuvres complètes sont parues aux éditions J. Losfeld. Albert Cossery est lauréat du Grand Prix de la Francophonie pour l’ensemble de son œuvre (1990), et a été promu officier des Arts et des Lettres en France (1995).

 

 




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