Al-Ahram Hebdo, Enquête | Des pêcheurs à contre-courant
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 Semaine du 2 au 8 juillet 2008, numéro 721

 

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Enquête

Borg Al-Borollos. Après les manifestations du 7 juin suite à la fermeture des entrepôts de farine subventionnée, la vie a repris son cours dans ce village où la survie est une lutte quotidienne.

Des pêcheurs à contre-courant

Borg Al-Borrollos est en colère. Ce village, situé dans le Delta, à 300 kilomètres au nord du Caire, a été le théâtre de manifestations le 7 juin organisées par des villageois qui protestaient contre la décision du gouverneur de Kafr Al-Cheikh de fermer les entrepôts de farine subventionnée. La décision du gouverneur, Ahmad Zaki Abdine, du 6 juin, a été justifiée par le fait de lutter contre le trafic de farine subventionnée vendue au marché noir à des prix exorbitants.

Trois semaines après les incidents, le village de Kafr Al-Borollos paraît calme. Mais les habitants qui vivent essentiellement de la pêche sont toujours en colère, pour eux, le problème reste entier. Les habitants qui avaient l’habitude de faire eux-mêmes leur pain sont désormais obligés de l’acheter dans les boulangeries.

Mais si les entrepôts de farine subventionnée accordaient à chaque famille 10 kg de farine subventionnée chaque mois à 7 L.E. sur présentation de la carte d’approvisionnement, les boulangeries ne leur donnent le droit qu’à 50 piastres de pain par jour et par famille. La population de Borg Al-Borollos est estimée à 40 000 habitants dont la majorité sont des pêcheurs. Certains pêchent dans le lac de Borollos où ils passent cinq jours pour avoir une quantité suffisante de poissons à vendre. D’autres partent au large de la Méditerranée où ils passent une quinzaine de jours. Ces pêcheurs se nourrissent essentiellement de pain et de fromage. Rares sont ceux qui mangent du riz accompagné de quelques poissons qu’ils ont pêchés. Pour supporter l’humidité et la canicule au large de la mer et du lac, leurs femmes ont une méthode spéciale pour préparer le pain. Elles mélangent une certaine quantité de farine subventionnée avec du sel et de l’eau, une petite portion de farine de maïs et une petite poignée de grains de fenugrec moulu. Cette recette permet au pain de ne pas moisir et de se conserver le temps que prend cette sortie à la pêche. Il arrive aussi qu’on le fasse griller dans le four pour le garder encore plus longtemps.

« Le pain baladi vendu dans les boulangeries ne nous convient guère. Sa durée de vie est de deux jours, après ça, il est bon pour le bétail. On peut le conserver dans un réfrigérateur, mais les barques qui pêchent sur le lac de Borollos n’en sont pas dotées. Comment peut-on faire sans farine avec laquelle nous faisons notre pain ? », lâche Ibrahim Arous, pêcheur. Et d’ajouter : « Nous sommes 10 sur l’embarcation. Si nous mangeons du riz tous les 5 jours, il nous faudra au moins deux kilos, soit 7 L.E. par jour. Ce serait pour nous la grande faillite, car si nous n’arrivons pas à pêcher une dizaine de kilos de poisson par jour, ce n’est pas rentable pour nous. Nous vendons le kg de bolti à 2 ou 3 L.E. selon sa taille ».

Les pêcheurs affirment que la quantité de poissons dans le lac s’amoindrit d’un mois à l’autre. Autrefois, il leur arrivait de pêcher 40 kilos par barque, ce qui leur rapportait en moyenne 150 L.E. par jour. Aujourd’hui, ils rentrent avec seulement 10 kilos de poissons à cause de la pollution et de la réduction de la superficie du lac. « La superficie du lac de Borollos est de 142 000 feddans. Pourtant, nous n’avons le droit de pêcher que dans une superficie de 50 000 feddans seulement. Il nous est interdit de pêcher dans certaines parties du lac où des cordons ont été installés, car vendues à des hommes d’affaires et des hauts responsables », dénonce Mahmoud Bassiouni, pêcheur depuis 30 ans et qui n’a d’autre ressource que la pêche. Il a 8 enfants qui travaillent aussi dans la pêche. « Le lac entier ne suffit pas pour nous nourrir et on nous oblige à le partager avec d’autres personnes. Notre situation est déjà assez précaire », s’insurge Magdi Al-Dakrouri, pêcheur.

Le lendemain de la clôture des entrepôts de farine, les femmes se sont dirigées vers les boulangeries pour acheter du pain. Mais, une mauvaise surprise les attendait. « On nous a dit qu’il nous est permis d’acheter à 50 piastres seulement, soit 10 galettes. Est-ce que cette médiocre quantité va répondre au besoin d’une famille composée au moins de 5 personnes pour trois repas ? Comment les pêcheurs vont-ils se nourrir pendant leur pêche ? Vont-ils interrompre leur boulot et se rendre au village chaque jour pour avoir leur quota de pain ? », s’interroge Oum Gomaa, villageoise, qui refuse d’acheter le pain tout en assurant qu’il est de mauvaise qualité et « immangeable ». Les villageoises se sont plaintes aux responsables de la municipalité de Borg Al-Borollos, mais personne n’a bougé le petit doigt. « Cette décision ne nous concerne pas. Nous ne pouvons rien faire car c’est le gouverneur qui l’a prise. Nous appliquons les ordres », souligne un haut responsable de la municipalité. Il affirme que le président de la municipalité a transmis la plainte des habitants au gouverneur. Ce dernier refuse de revenir sur sa décision. Un sit-in a été organisé devant le siège de la municipalité, mais en vain. « La seule solution pour nous a été de manifester bruyamment notre colère pour que les hauts responsables, les autorités et les médias s’intéressent à nous », souligne Mohamad Al-Nahhas, un des habitants et membre du projet du parti d’Al-Karama, dont le président est le Nassérien Hamdine Sabbahi, député du village de Borg Al-Borollos. Le 7 juin, un millier de personnes se sont rassemblées sur l’autoroute internationale et l’ont bloquée. « Nous voulons juste manger ! », ont-ils scandé. Une manifestation qui n’a pas duré longtemps, car les manifestants ont été rapidement dispersés par la police qui a arrêté 87 personnes.

Quelques heures après, le gouverneur est descendu sur terrain et s’est réuni avec les dirigeants du village ainsi que les deux députés de la circonscription du PND et de l’opposition. « Nous lui avons expliqué la nature du village et le mode de vie des pêcheurs. Si le gouverneur veut lutter contre le trafic de farine, il peut lancer une quantité convenable au nombre des citoyens et nommer des contrôleurs aux entrepôts. Mais impossible qu’il nous prive de notre nourriture essentielle et limite l’achat du pain à 50 piastres par famille », signale Hamdine Sabbahi qui soutient les manifestants. « Les habitants ont le droit de manifester tant que les responsables ne réagissent pas et qu’ils continuent à faire la sourde oreille. Manifester est un droit constitutionnel et personne ne peut nous en priver », assure Sabbahi.

Après la manifestation, le gouverneur a décidé de mettre en vente, dans les boulangeries, de la farine non subventionnée pour ceux qui veulent faire le pain chez eux. Les 10 kg coûtent 30 L.E. Une charge supplémentaire pour les habitants de ce village. « Le gouverneur doit revenir sur sa décision. Sinon, nous allons organiser une nouvelle manifestation et une marche de protestation vers le palais présidentiel », lance Sabbahi. En fait, ce n’est pas la première fois que les habitants ont recours aux manifestations. En juillet 2007, ils avaient coupé la route après avoir vécu 2 mois sans eau courante sauf pour deux heures toutes les deux semaines par quartier. Le lendemain, l’eau a coulé à flot.

En fait, la situation des pêcheurs du lac Al-Borollos semble très difficile. Ils sont obligés de payer des impôts, à part les crédits qu’ils remboursent, sans compter le prix du baril du gasoil qui vient d’augmenter. Ils doivent également acheter les équipements de pêche qui ne sont plus subventionnés par l’Etat.

Face à la précarité de leur situation, certains pêcheurs ont commencé à travailler dans le trafic clandestin de main-d’œuvre. Ils transportent sur leurs barques des jeunes qui souhaitent se rendre en Europe et les emmènent jusqu’aux côtes italiennes en échange d’importantes sommes d’argent. « Un tel voyage peut nous rapporter 100 000 LE. Les pêcheurs qui s’adonnent à cette activité perçoivent 10 000 L.E. par tête. Cela leur permet d’assurer l’avenir de leurs familles », affirme l’un des pêcheurs. Et d’affirmer que cette activité est en recul depuis l’arrestation du plus grand courtier de trafic clandestin de main-d’œuvre dans les parages. Et de conclure : « Tant que les responsables ne s’occupent pas de nous et nous compliquent la vie, nous continuerons à protester ».

Héba Nasreddine

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