Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Enfanter, vocation unique
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 19 au 25 mars 2008, numéro 706

 

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Nulle part ailleurs

Maternité. Excision, mariage précoce et beaucoup d’enfants, être mère en Haute-Egypte a son propre concept. D’une génération à l’autre, le changement se fait très lent, traditions obligent. 

Enfanter, vocation unique 

Des enfants il y en a partout. Dans les rues, les maisons et dans les moindres recoins. Il y en a même qui portent dans les bras leurs petits frères ou sœurs. Et des dizaines, tous âges confondus qui suivent à la queue leu leu chaque visiteur au village de Dawadiya ou de Zawyet Sultan, dans le gouvernorat de Minya, en Haute-Egypte. Ici, comme beaucoup d’autres villages saïdis (de la Haute-Egypte), maternité signifie beaucoup d’enfants. L’estime ou le respect que l’on éprouve à l’égard d’une femme est toujours lié au nombre d’enfants qu’elle a engendrés, surtout quand il s’agit de garçons. Que ses enfants soient en bonne santé, instruits ou pas, vivant correctement ou non, cela n’a aucune importance. Les enfants sont une ezwa (soutien) et un don de Dieu qu’il ne faut jamais rejeter.

Au fil du temps et d’une génération à l’autre, les traditions se transmettent, mettant les femmes en valeur suivant le nombre de leurs enfants. Et si pour les familles riches, cela ne pose pas de problèmes, c’est un lourd fardeau pour les plus pauvres.

Une réalité que seule une tranche de la dernière génération a commencé à saisir. Dans les villages de cette région de l’Est du Nil, dans le gouvernorat de Minya, la pauvreté et l’analphabétisme sont omniprésents comme l’expliquent les responsables de l’ONG, Al-Hayat al-afdal (pour une vie meilleure) et qui tentent de lutter contre certaines coutumes ancestrales. Cependant, le poids des traditions est toujours présent et surtout bien pesant.

Oum Samuel, l’une des trois sages-femmes du village de Dawadiya, a été excisée et mariée sans avoir eu la chance de voir son partenaire avant le mariage. Il est difficile de deviner son âge, encore moins le nombre de ses enfants ou petits enfants. Dans sa maison modeste, toute sa famille est là. Ses filles, sa belle-fille et des dizaines de petits enfants, garçons et filles. Hanan, Fadia, Demiyana, Lisa, Nardine, Simone. Il faut se concentrer sérieusement pour lier chaque enfant à ses propres parents. Même Oum Samuel est incapable parfois de le faire. Elle commence à énumérer. « Ils sont cinq non six, en fait, j’ai accouché 18 fois et il ne me reste plus que cinq filles et un garçon », Oum Samuel arrive enfin à préciser le nombre de ses enfants. Cependant et malgré son âge, elle confie avoir même des petites-filles mariées et qui ont eu des enfants. Elle préserve toujours son pouvoir de mère saïdie que grands et petits tiennent en considération. C’est elle qui répartit les corvées dans la maison familiale même si toutes ses filles en possèdent une. En fait, la coutume veut que la famille passe une grande partie de la journée chez la grand-mère. Le jeudi et le vendredi sont consacrés à la cuisine. Des plats à la viande sont préparés pour le déjeuner familial attendu avec impatience d’une semaine à l’autre. Et chaque femme sait ce qu’elle doit faire. Cela fait vingt ans que le mari d’Oum Samuel est décédé. Elle est restée seule, par fidélité mais aussi par tradition. « C’est rare qu’une mère saïdie se remarie après la mort de son mari, de peur qu’un étranger ne vienne offenser ou maltraiter ses enfants », explique un Saïdi de père en fils. Elle, qui aidait les femmes du village durant les accouchements, a pris des cours à travers l’Organisme de la santé du gouvernorat pour se qualifier dans la profession de sage-femme. Un moyen pour gagner de l’argent et élever ses enfants.

Elever signifie, pour elle, les faire manger, les voir grandir et les marier. Elle n’a pas pensé à les instruire. Son mari était un pauvre paysan qui ne lui a laissé que trois qirats (qirat = 175 m2). « Je n’ai pas envoyé mes enfants à l’école. J’ai des filles et je devais les initier aux tâches ménagères pour les marier plus tard, et le seul garçon a dû travailler dès son jeune âge pour m’aider », dit Oum Samuel, entourée par sa grande famille. La plupart de ses filles apprécient et perpétuent sa manière de vivre. Fadia, l’une d’elles, ne connaît toujours pas  son âge : « 35 ou 40 ans, je ne sais pas ». Ici, la fille compte ses années de vie jusqu’à 16 ans, l’âge du mariage puis, elle ne s’y intéresse plus. Fadia a déjà 6 filles et attend un garçon. Sa fille aînée, Amal, est mariée et a un enfant du même âge que l’une de ses sœurs. Fadia explique que tant qu’elle n’a pas eu de garçons, elle est montrée du doigt par son entourage. Peu importe qu’elle ne puisse pas assumer la responsabilité de tous ses enfants. C’est la fille aînée qui s’en charge. Instruire ses filles n’est pas une obligation, l’important, c’est de leur trouver un mari. « L’école est à plusieurs kilomètres de notre village, nos filles risquent d’être draguées ou harcelées, il faut les protéger », intervient la vieille dame dont les traits reflètent sa force de caractère. Mariam, 15 ans, troisième génération, une des filles de Fadia, tente à tout prix d’exprimer son point de vue. Portant sa petite sœur, elle regrette d’avoir quitté l’école. « C’était ma seule chance pour briser cette routine, celle des corvées ménagères et élever les plus petits. A l’école, j’avais des camarades avec qui je pouvais discuter, des amies avec qui j’échangeais des confidences. Aujourd’hui, je me sens isolée, enfermée dans une prison », dit Mariam, qui a échappé à l’excision. Une question de chance. « Après la mort de Bodour, la fille de Maghagha, le père de l’église du village avait interdit aux habitants d’exciser leurs enfants. Ma grand-mère fut convaincue et j’ai échappé à cette mutilation ». 

Une timide révolte

Cependant, Mariam n’arrive pas à se défaire des autres traditions qui l’ont empêchée de poursuivre ses études ou même de travailler comme elle le raconte. « J’ai eu la chance de travailler quelques mois comme nounou chez une famille cairote qui me traitait correctement. Je menais une vie bien différente. J’étais heureuse, je sortais avec les enfants, je mangeais très bien et je recevais même des cadeaux. Des choses que je ne fais jamais ici », dit la fille qui se souvient du jour où ses oncles l’ont obligée à revenir sous prétexte qu’une fille ne doit pas travailler en dehors de la maison familiale. « Mon père a dû se résigner, puisqu’il est analphabète, alors que mon oncle était instruit ». Une expérience qui a fait que Mariam regrette de ne pas avoir pu poursuivre ses études. « Je ne veux pas subir le même sort que ma mère ou ma sœur aînée qui s’est mariée avec un cousin et qui est malheureuse. Je ne veux pas avoir beaucoup d’enfants, j’en ai marre d’en porter. Je souhaite en avoir deux et de les bien éduquer », explique Mariam, tout en ajoutant que maternité ne signifie pas avoir beaucoup d’enfants, mais en prendre soin et bien les instruire « afin qu’ils aient un meilleur avenir », répète la fille. Elle confie avoir entendu ces phrases pendant les cours de sensibilisation donnés par différentes ONG auxquels elle assiste de temps en temps. Une prise de conscience qui défie les traditions saïdies, mais à petits pas. « Les initier à un sens plus profond de la maternité, les sensibiliser sur l’importance de l’éducation et les conseiller à ne pas faire travailler ou marier leurs enfants trop jeunes, des missions très difficiles dans une société qui baigne dans des traditions bien ancestrales », expliquent Mervat et Rania, deux activistes de l’association Pour une vie meilleure.  

Des lueurs d’espoir

Cependant, et d’une génération à l’autre, des choses commencent à changer même si c’est par souffrance et non pas par conviction. « Une fille, qui depuis son jeune âge passe son temps à élever et porter dans ses bras ses frères et sœurs, ensuite ses enfants après le mariage, finit par en avoir marre du mariage surtout si elle est instruite », explique Mervat. Des lueurs d’espoir, mais qui sont souvent des exceptions dans des villages où l’éducation semble être un luxe et non pas une obligation. L’important est que les hommes gagnent de l’argent. Dans cette région, 15 000 personnes travaillent dans les carrières, dans des conditions difficiles. Parmi eux, figurent 2 000 enfants. Quant aux filles, elles restent à la maison à s’occuper des travaux ménagers en attendant le mariage. Ce qui arrive avant même qu’elles n’aient atteint les 16 ans. Eatémad, une autre maman âgée, est par contre fière d’avoir 8 filles. J’avais un garçon, il est mort malheureusement. Eatémad a perdu son mari, il y a vingt ans. Cependant, elle a donné le choix à ses filles de poursuivre leurs études si elles le désirent. Trois d’entre elles sont aujourd’hui diplômées et une est à l’Université d’Assiout, un autre gouvernorat. Eatémad pense que le fait d’instruire les filles leur donne une meilleure chance de vie. « Je n’ai pas eu l’occasion d’aller à l’école, je voulais que mes enfants aient cette chance », dit la femme, dont la fille Afaf, diplômée en commerce, semble être bien révoltée malgré tout. Elle remercie sa mère de les avoir bien éduquées. Cependant, « nous avons toutes été excisées et traitées sévèrement. Ce que je n’ai pas l’intention de faire avec ma propre fille Omayma, que je n’ai pas excisée et avec qui je parle comme à une amie », explique Afaf. Cette dernière a deux enfants et pense que le fait d’être instruite a beaucoup influencé sa vie. « Je peux exprimer mes opinions, prendre des décisions et même partager des responsabilités avec mon mari ». Cependant, sa sœur Aïcha, qui a 6 enfants, ne voit pas en quoi l’éducation pourrait servir, puisque ses trois sœurs diplômées n’ont pas trouvé de boulot et font comme les autres de petits projets à la maison. Aïcha semble toujours liée aux traditions saïdies et tient même à choisir sa bru. Des coutumes qui font que la mère insiste pour choisir une femme à son fils. Même si certains de la nouvelle génération ne l’acceptent pas à l’exemple d’Aymane, le petit-fils d’Eatémad. « C’est moi qui décide », dit-il.

Quelques petits changements qui font que Nadia, 15 ans, a pu rencontrer plusieurs fois son fiancé avant le mariage. Ils ont pu faire connaissance et choisir ensemble leurs meubles. Des choses que sa mère, ayant la trentaine, n’a pas pu faire. « J’ai été battue et forcée d’accepter une personne que je ne connaissais pas et n’avais jamais vue ». Cependant, cela ne l’a pas empêchée d’exciser sa fille et de la marier avant même qu’elle n’ait 16 ans. Poids des traditions. « Une fille qui n’est pas excisée est mal vue, nous sommes toutes excisées, j’avais peur qu’elle ne se marie jamais ».

Même si la maternité a un sens particulier chez les mamans saïdies, cela n’empêche pas les enfants d’éprouver de l’estime et du respect pour elles. Ils n’oublient pas leur offrir des cadeaux à l’occasion de la Fête des mères. Une galabiya, un portefeuille ou même un foulard. Et d’une génération à l’autre, le concept de la mère saïdie commence à changer, mais timidement. Nadia, 12 ans, pense que puisqu’elle va toujours à l’école, elle aura le courage de dire à sa mère et surtout à sa grand-mère qu’elle ne veut pas être excisée. Qu’elle veut choisir son partenaire et ne posséder que deux enfants. Un souhait qui pourrait être accepté par les femmes qui doivent vivre autrement leur maternité, au-delà des traditions trop pesantes, sans être montrées du doigt.

Doaa Khalifa

 




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