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 Semaine du 12 au 18 mars 2008, numéro 705

 

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Société

Droits de l’Homme. Les sans-abri et les enfants de la rue ne sont ni transportés par les ambulances ni accueillis dans les hôpitaux. Ils souffrent et souvent meurent dans l’indifférence totale. Etat des lieux.

On les voit, mais ils n’existent pas

Il est difficile de l’apercevoir. Son corps enseveli parmi des détritus est sans mouvement. Seul son visage crasseux et recouvert de mouches laisse de temps en temps échapper quelques gémissements. Cela se passe dans un coin de la rue Soliman pacha au centre-ville, où ce vagabond a élu domicile. Une scène atroce qui marque les passants. Les uns le fixent, mais n’osent pas l’approcher, d’autres s’arrêtent malgré l’odeur nauséabonde et lui jettent quelques pièces de monnaie en guise de charité. Et quand un passant appelle l’ambulance, on lui rétorque : « Désolé, monsieur, on ne transporte pas de vagabonds. Vous voyez dans quel état il est, il nous faudra trois jours pour désinfecter l’ambulance et entre-temps, d’autres patients seront privés de mes services ». Ce vagabond a eu de la chance, parce qu’un passant outré par la scène a contacté un responsable parmi ses connaissances au ministère de la Santé. L’ambulancier s’est pressé alors d’enfiler des gants et d’étaler un morceau de plastique sur la civière avant d’y allonger le malade qui porte une plaie béante au pied. Et c’est la même scène de répugnance qui se répète au service des urgences d’un hôpital public où le personnel pris de dégoût refuse de l’hospitaliser. Le médecin se contente de lui nettoyer la plaie infectée et le laisse repartir sans le faire passer en consultation, bien qu’il trouve beaucoup de difficultés à respirer.

Ce vagabond n’est pas le seul à subir de tels tracas. Ils sont devenus tellement nombreux que personne ne semble plus se soucier d’eux. Au cours de ces dernières années, la ville du Caire, mégapole de plus de 16 millions d’habitants, a accueilli un grand nombre de sans domicile fixe. Leur présence étant illégale, ils doivent lutter quotidiennement pour leur survie au détriment de leur santé. De ce fait, le sans-abri ne peut pas se permettre de tomber malade. De nombreux syndromes sont liés à la vie dans la rue : incontinence, cataracte, diabète, ulcère de l’estomac, arythmie, pleurésie, etc. La plupart des sans-abri souffrent surtout de problèmes respiratoires ou dermatologiques.

Et si l’un d’eux trouve par hasard quelqu’un pour le secourir, d’autres peuvent mourir dans l’indifférence la plus totale. Le journal Al-Badil a publié en février l’histoire d’un vieil homme sans domicile et qui, pris d’un malaise, a perdu connaissance dans la rue de Falaki, au centre-ville. L’ambulancier a refusé de le transporter sous prétexte qu’il est un vagabond et qu’il n’a pas de papiers d’identité. Des citoyens l’ont transporté dans le jardin public de ce quartier jusqu’à ce qu’un passant ait bien voulu prendre la responsabilité de l’évacuer vers un centre hospitalier. Cependant, le Dr Mohamad Sultan, directeur au service des urgences, assure que le ministère de la Santé n’est pas responsable des sans-abri sauf en cas de décès dans la rue ou d’accidents de circulation. Or, ces cas sont tout à fait relatifs. Kamel Georges, ambulancier, pense que l’on ne devrait pas blâmer les services de secours, mais l’Etat qui n’a pas prévu d’endroits pour accueillir ces gens. « Il faut voir la réalité en face. Car si on fait la sourde oreille ou semblant de ne rien voir, la situation va empirer. Et c’est ce que fait le gouvernement qui doit au moins fournir des structures d’hébergement temporaires qui s’adressent à ces personnes sans domicile fixe », explique-t-il . Et d’ajouter : « Je peux les prendre, mais pour les emmener où ? Le problème n’est pas de les transporter, mais de pouvoir les caser dans un hôpital et je suis sûr qu’on ne va pas les accepter ». Il raconte qu’il en a transporté certains, mais aucun hôpital n’a voulu les accueillir, alors que ces gens étaient dans un état critique. Selon ses propos, de telles personnes n’ont pas besoin de soins médicaux, mais d’endroit où dormir, manger et prendre une douche. Les gens ont peur de les approcher, ils leur jettent de l’argent, mais ne savent pas que ces gens sans abri ne bougeront pas de leur coin pour aller s’acheter un morceau de pain. « Il nous arrive souvent de recevoir des appels, nous signalant un cas critique, lorsqu’on arrive sur place, on découvre que c’est quelqu’un qui vit dans la rue », souligne-t-il, tout en ajoutant que le tout dernier appel provenait d’un pharmacien qui voulait se débarrasser d’un intrus qui le gênait devant de son commerce.

Et parfois, il y a des cas critiques. Georges relate l’histoire d’une vieille femme qui a campé sous un pont au quartier de Hélouan pendant de longues années. Habillée en guenilles, elle vivait, mangeait et dormait sans rien demander à personne et subsistait grâce à la générosité des passants. Un jour, elle a eu une crise et il fallait la transporter à l’hôpital, ses vêtements étaient tellement sales d’excréments qu’il a fallu faire appel à une femme de portier pour la doucher et lui enfiler une galabiya convenable pour que l’hôpital la reçoive. Et c’est toujours la même réponse. « On ne peut pas la recevoir, car elle ne porte pas de papiers d’identité. Comment pourrai-je enregistrer ses informations ? Et qui va assumer la responsabilité si elle a besoin d’une intervention chirurgicale ? », lui répond le responsable de la réception dans un hôpital public.

 

Même les hôpitaux publics

Or, refuser de transporter un patient parce qu’il est un vagabond ou qu’il n’a aucune pièce d’identité n’est pas la vraie raison. D’après le Dr Mohamad Mekkawi, médecin dans un hôpital, ce citoyen serait incapable de régler les frais de son transport en ambulance et dont le coût est évalué selon la distance qui sépare le lieu où se trouve le malade du centre hospitalier où il va être évacué. Ajouté à cela le coût des soins que l’on va lui prodiguer dans l’un des hôpitaux publics, dont les services sont censés être gratuits, mais qui ne le sont plus en réalité.

« Aujourd’hui, on ne trouve rien à l’hôpital public. Le patient est obligé de tout payer. A commencer par le coton, les injections, le sérum, les médicaments, etc. », souligne-t-il. Hassan, un garçon âgé de 15 ans, n’a pu être évacué. L’ambulancier a refusé de le prendre, parce qu’il n’était pas accompagné par ses parents et qu’il était sans papiers. Tout a commencé lorsque les habitants de Gabasset, à Choubra Al-Kheima dans la banlieue du Caire, l’ont trouvé gisant par terre tout près de l’île d’Ismaïliya. Il était dans un état piteux suite à une overdose de cocaïne. Bien que l’un des habitants ait téléphoné pour demander une ambulance, l’infirmier a refusé de le prendre. Heureusement, le jeune homme a pu marmonner son nom et l’un des badauds est parti chercher son père. D’ailleurs, ce problème n’est pas seulement celui des sans-abri, mais aussi des enfants de la rue. Siham Ibrahim, responsable de l’ONG Tofoulati (mon enfance), pense qu’il faut garantir les soins à tout individu qu’il soit vagabond ou enfant de la rue, quel que soit son statut. « C’est contre les droits de l’homme que de refuser les soins à des sans-abri. Ce sont des êtres humains comme les autres. Il est inconcevable de les laisser mourir pour la simple raison qu’ils ont élu domicile dans la rue ». Elle relate l’histoire d’un enfant de la rue qui souffrait d’une paralysie et avait une maladie de la peau. Ses plaies étaient si infectées qu’elles étaient recouvertes de vers. Cette scène est restée gravée dans sa mémoire. « Je n’ai jamais vu un être vivant recouvert de vers, d’habitude ce sont les morts », dit Siham qui a dû elle-même le transporter vers un hôpital, mais a fait le tour de plusieurs hôpitaux avant qu’il ne soit accepté. « Seul un hôpital privé a consenti, mais il était déjà mort », explique-t-elle, tout en ajoutant qu’elle a dressé une plainte contre Qasr Al-Aïni, l’un des hôpitaux qui a refusé son hospitalisation. Siham a réalisé lors de sa bataille qu’il n’existe aucune loi qui sanctionne les services d’urgence ni les hôpitaux qui refusent d’accueillir de tels patients.

Chahinaz Gheith

 




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