Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | L’épreuve suprême
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 20 au 26 février 2008, numéro 702

 

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Nulle part ailleurs

Pain. Que l’on se trouve au Caire ou en province, beaucoup d’Egyptiens subissent un calvaire quotidien pour en avoir. Faire la queue dès l’aube, glisser des pourboires, toutes les astuces sont bonnes pour que le citoyen assure du eich (vie) à sa famille. 

L’épreuve suprême 

A Louqsor, un citoyen a trouvé la mort lors d’une bagarre en achetant du pain. A Daqahliya, une enseignante a été rouée de coups et a eu le pied fracturé en essayant d’avoir quelques galettes de pain pour sa famille. Au Caire, une fille de 16 ans est retournée chez elle complètement traumatisée. Coincée dans la cohue, elle a été victime d’attouchements pendant qu’elle faisait la queue devant une boulangerie. Depuis, elle a décidé de ne plus acheter du pain, quitte à mourir de faim. Un autre citoyen a intenté un procès pour avoir été roué de coups et insulté par les propriétaires d’un four. Des incidents qui se sont multipliés, reflétant la souffrance quotidienne des Egyptiens, non seulement pour gagner leur pain, mais aussi pour ramener les quelques galettes qui serviront à rassasier leurs familles. Et si le pain est la nourriture essentielle chez tous les peuples, il a une particularité chez les Egyptiens qui l’appellent « eich » (vie), alors qu’en arabe classique, on le surnomme « khobz ». En fait, le peuple égyptien peut se passer de tout sauf du pain, comme l’explique l’historien Ahmad Amine. De nombreuses familles qui ne gagnent pas suffisamment d’argent pour s’offrir du ghomous (viandes et légumes préparés en sauce) ont besoin de consommer beaucoup de pain pour se remplir la panse.

En Egypte, c’est la nourriture des pauvres. Et aujourd’hui, ces derniers ne se comptent plus. D’Alexandrie à Assouan en passant par différents gouvernorats, tout attroupement qui donne l’impression d’une bagarre ou d’une manifestation est en vérité une cohue autour d’une boulangerie vendant du pain baladi, subventionné par l’Etat à 5 pts le réghif (la galette). Une réalité s’impose : la crise du pain est omniprésente, ce qui menace la sécurité alimentaire des gens. Face à ce supplice, les citoyens tentent de se débrouiller et de trouver de nouvelles astuces pour ramener suffisamment de pain à la maison à un moment où la galette subventionnée est devenue aussi précieuse que l’or. En effet, depuis la hausse du prix du blé, les opérations de fraude se sont multipliées. Les boulangeries, qui sont censées écouler du pain subventionné, préfèrent tirer profit en vendant la farine à des prix exorbitants. D’autres vendeurs font des affaires en achetant des galettes de pain subventionnées en quantité et à un prix légèrement plus élevé pour les revendre au double ou au triple du prix. Parfois, le pain est aussi revendu à des restaurants ou aux éleveurs de bétail. Sans compter la qualité du pain qui laisse de plus en plus à désirer, puisque beaucoup de boulangeries ne respectent plus les normes pour se faire du gain. Une préparation toujours bâclée et une galette qui rétrécit de jour en jour. Une famille nombreuse est donc obligée de doubler sa consommation en pain tant les galettes sont devenus petites. Une chose presque impossible, puisque les propriétaires de boulangeries ne vendent aux clients que 50 pts de pain (10 galettes), maximum une livre (20 galettes) dans certains endroits.

Un butin qui oblige au combat quotidien à la recherche de cette denrée rare, Et les astuces ne manquent pas. Comme l’explique Ramadan, paysan du gouvernorat de Minya, tout ce que les femmes espèrent de leurs maris, aujourd’hui, c’est leur ramener la quantité de pain nécessaire par jour, ensuite, ils peuvent faire ce qu’ils veulent. « L’achat du pain est devenu une question de vie et de mort », explique-t-il. Une recherche qui commence dès l’aube dans la plupart des familles. « Après la première prière de l’aube, je me précipite pour retenir ma place dans la queue qui s’est formée devant la boulangerie. Cette dernière n’ouvre ses portes qu’à 7h ou 8h du matin », explique Ahmad Abdel-Basset, un habitant du quartier de Dar Al-Salam, tout en ajoutant que s’il ne le fait pas, il n’aura rien pour nourrir sa famille, puisque la boulangerie ferme ses portes à 11h. Et même si la qualité du pain subventionné laisse à désirer et ne rassasie pas, Ahmad explique qu’il n’a pas d’autre choix que de passer des heures à attendre pour avoir quelques réghifs. « Certains sont obligés d’emprunter de l’argent pour acheter des galettes que certains revendent à 20 ou 25 pts, quand ils n’ont pas réussi à en avoir à la boulangerie. Une charge de plus pour une famille composée de 4 ou 5 personnes, alors que le poids de la galette est le même », dit-il, tout en expliquant que certaines familles essayent de s’en sortir en préparant du pain chez elles. C’est le cas à la campagne, mais dans les villes, ce n’est pas possible, car les fours traditionnels n’existent plus à domicile. « Avec la galette subventionnée, il faut s’attendre à tout. On peut découvrir un clou, de la sciure de bois, du fil, des cheveux et bien d’autres saletés. Du pain préparé à la maison est toujours plus sain, mais il revient plus cher, car le prix de la farine ne cesse de grimper. Une galette du pain beiti (préparé à la maison) peut coûter le double et parfois le triple du prix ».  

Une question de fraude

Une équation difficile pour les pauvres. Et bien que l’Etat consacre 12 milliards de L.E. pour la subvention du pain, la monopolisation et la fraude des boulangeries privent beaucoup de familles de leur gage de sécurité contre la faim. « La boulangerie vend une grande partie de son quota en farine subventionnée à un prix plus élevé et ce qui reste sert à faire du pain. Raison pour laquelle le propriétaire liquide sa marchandise en deux ou trois heures et ferme son commerce », explique Amal, femme de portier. Cette femme est obligée d’envoyer chaque jour ses cinq enfants vers différentes boulangeries pour acheter du pain aux habitants de l’immeuble. Elle se voit même obligée de glisser un pourboire aux employés pour avoir tout son quota de pain. Quant à Ramadan, portier, il explique qu’il doit payer un abonnement mensuel à la boulangerie pour garantir son quota de pain tout le long du mois. Alors, le chaos et les bagarres ne manquent pas devant les boulangeries que l’on trouve à Choubra, à Boulaq, à Imbaba, en Basse-Egypte ou en Haute-Egypte. Des agents de sécurité sont parfois appelés pour mettre de l’ordre autour des boulangeries et beaucoup de chefs de famille n’acceptent pas de faire la queue, question de dignité. Ils envoient les portiers ou les femmes de ménage ou préfèrent payer 25 ou 50 pts par galette comme c’est le cas de certains dans le quartier de Maadi ou de Madinet Nasr. 

Retour aux traditions

Une crise qui a cependant fait revivre quelques traditions, comme l’explique Hoda Al-Dawahli, enseignante et mère de trois enfants au village de Bachlouch dans le gouvernorat de Daqahliya, en Basse-Egypte. Elle dit que même si beaucoup de maisons rurales sont dorénavant conçues sans four baladi, ces derniers temps, les choses ont commencé à changer. Beaucoup de familles ont réintégré aujourd’hui le four en argile dans leurs maisons et l’ont installé sur la terrasse pour préparer le pain à la façon paysanne. Un pain fait d’un mélange de farine, de maïs, d’eau et de sel. « Beaucoup pensent que c’est la seule solution pour faire face à cette crise du pain même si cela coûte plus cher. Il n’est pas question de se passer du pain », explique Hoda tout en ajoutant que pour réduire les frais, plusieurs familles se cotisent pour la préparation du pain ou permettent à leurs voisins d’utiliser leurs propres fours. D’autres fours publics ouvrent leurs portes aux femmes qui veulent préparer leur pain. Et la khabbaza (la boulangère) a fait de nouveau son apparition dans les villages. « Elles passent de maison en maison pour préparer le pain de la semaine, contre 20 à 50 L.E., selon la quantité. Et ce parce que beaucoup de femmes de la nouvelle génération ne connaissent pas la recette ou n’ont pas le temps de le faire », révèle une autre villageoise de Sintémay, toujours au gouvernorat de Daqahliya.

Et puisque toutes les déclarations et les mesures officielles n’ont pas réussi à résoudre cette crise et à éviter aux citoyens ces calvaires quotidiens, ces derniers ont fini par se débrouiller, chacun à sa manière. Qu’il s’agisse des bédouins du Sinaï, des villageois de la Basse-Egypte ou des habitants du Saïd (Haute-Egypte). Chacun a son pain. A Louqsor et Qéna, en Haute-Egypte, à titre d’exemple, on prépare le pain qu’on laisse lever au soleil. Naglaa, mère de famille à Nagae Al-Qabahi à Louqsor, explique que même si préparer du pain à la maison est fatiguant, elle est obligée, comme beaucoup d’autres femmes, de le faire pour éviter tous les désagréments à son mari. La préparation du pain chamsi (au soleil) peut durer toute une journée. « Après avoir mélangé la farine à une quantité d’eau, de levure et du sel, elle doit laisser la pâte au moins trois heures sous le soleil avant de préparer les galettes et les mettre au four. Ce n’est pas facile en hiver. On est obligé parfois d’allumer du feu pour faire lever la pâte », renchérit la femme, dont le mari, satisfait du pain qu’elle prépare, se plaint cependant du prix de la farine. Mais que peut-on faire d’autre quand il faut rassasier ses enfants. Les 50 kg de farine se vendent à 80 L.E. et parfois 100. Une quantité qui peut servir à préparer 100 galettes. Et donc la galette revient à une livre. Un prix qui n’est pas à la portée de tous. Ce qui fait que beaucoup de pauvres Saïdis sont obligés de faire la queue devant les boulangeries pour subvenir aux besoins alimentaires de leur famille. Une tentative qui peut mener à l’échec et qui fait que certains pauvres cherchent des morceaux de pain dans les ordures. Un signe alarmant si l’on se rappelle qu’une hausse des prix du pain a mis l’Egypte à feu et à sang en 1977. Le ministre de la solidarité, Ali Mosselhi, a déclaré que le prix de la galette baladi augmentera en juillet prochain de 5 à 10 piastres. Ne craignons-nous pas une nouvelle Intifada ? Qu’une sécurité alimentaire en Egypte concerne en principe le eich (la vie).

Doaa Khalifa

 




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