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 Semaine du 7 au 13 janvier 2008, numéro 696

 

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Littérature

Juste avant de nous quitter, le 4 janvier 2007, le jeune poète égyptien Ossama Al-Danassori avait achevé Kalbi al-harim, Kalbi al-habib. Récit laconique de son expérience avec la maladie, ce texte ne s’abandonne à aucun moment au pathos. Truffé d’anecdotes amusantes, de détails vifs et humains, il n’en est que plus poignant.

Mon vieux chien, mon chien bien-aimé

 

Oraison funèbre (Chapitre XVI)

 

Mardi 20 juin.
13h.

X rencontre Y.

— Alors, ça va ?

— Bof ! C’est plutôt la débandade ces temps-ci !

— Eh bien ! mon vieux, remercie Dieu d’avoir encore quelque chose qui b …

 

J’ai bien ri. J’ai ri pendant des années de cette histoire, conversation véridique échangée entre Ahmad Yamani, qui me l’a rapportée, et Hassan Sourour, dans l’un des halls de la Maison du Livre où ils travaillent.

Aujourd’hui, je puise dans le souvenir de cette blague et de ses consœurs un doux réconfort. Et c’est avec un sentiment de satisfaction totale que ma virilité trouve de quoi nourrir son orgueil dans ce passé encore proche où elle n’était que galopades, ruades effrénées, feux d’artifice de sueur, pulsations démentes de veines exacerbées, soupirs torrides.

Je m’en souviens en souriant, tout en regardant mon sexe. Mon sexe que je n’oublie jamais. Lui qui était ma source de confiance et la béquille secrète sur laquelle je m’appuyais. Lui qui, toujours au rendez-vous, m’évitait de m’égarer dans les ténèbres à la recherche d’un soutien de remplacement – pierre ou mur – pour empêcher mon moi de se disloquer. Jusqu’à ce que ce moi, après avoir bien mijoté, lentement, à feu doux, réalise finalement qu’il ne peut plus désormais compter que sur lui-même, sur lui seul, pour se soutenir.

Je regarde mon sexe et j’observe mon vieux chien, mon chien bien-aimé, qui sommeille près de moi sur le lit, la tête posée sur ses pattes étendues. Il n’arrête pas de me regarder de ses yeux somnolents. Et lorsqu’il lui arrive de se réveiller, il me laisse pantois. Ses muscles tressaillent, il dresse ses oreilles et lance un aboiement venu d’un autre monde. Puis il s’étire, s’étire, tentant désespérément de mettre ses pattes sur mes épaules, ses yeux rivés aux miens, comme pour me dire :

— C’est moi, ton sloughi, moi qui, pendant des années, t’ai rapporté force proies. Moi qui ai rempli de fierté muette le chasseur que tu étais.

Puis il ne tarde pas à replonger dans sa profonde inertie.

 

— Dors, mon ami, dors. Libère-toi de la honte qui te sied si mal. Et libère-toi de la culpabilité lancinante que t’infligent tes moments de défection. Libère-toi de l’obsession de me satisfaire, et sache que je suis fier de toi et parfaitement satisfait. Et s’il te faut encore des preuves, sache enfin que je n’aime plus les proies. Elles peuvent bien passer leur temps à se trémousser devant moi, je m’en fous.

 

Les proies, mon ami, je les ai dans la tête.

Et maintenant, elles me tombent spontanément entre les mains quand je veux. Pour peu que je le veuille assez fort.

 

 

Incontinence urinaire (Chapitre XXII)

 

Samedi 7 août.
23h30.

J’ai raconté à ma mère, à Noussa et à Rim, des anecdotes liées à mon secret. Ce secret absolu que j’ai farouchement tu et parfaitement protégé. Mon incontinence urinaire. Qui est restée inconnue de tous, hormis de ma famille et qui a accompagné incognito mes années de collège, de lycée et d’université. Jusqu’à l’opération du docteur Qiraytim. Il s’agissait de procéder à l’ablation d’une partie de mon sphincter externe, qui permet à l’urine de s’écouler, afin de réduire un peu l’énorme pression qu’il subissait.1

            Il avait peur, lui, cet éminent chirurgien ! Il avait peur de rater l’opération. Je le revois encore, assis près de moi, m’expliquer l’affaire :

— Voyez-vous, le sphincter est un genre d’anneau de fibres très sensibles. L’opération est délicate car, au millième de millimètre près, on risque de le perdre complètement et donc de provoquer cette incontinence chronique que vous voulez absolument éviter !

Je lui ai répondu :

— Comptez sur la Providence, docteur. Je vous fais aveuglément confiance.

Effectivement, sectionner totalement le sphincter, pour provoquer l’incontinence chronique, était, de l’avis de tous les médecins du département d’urologie du C.H.U. d’Alexandrie que j’avais auparavant consultés, la solution idéale ! Tous m’avaient dit d’une seule voix :

— A la longue, ces crises de reflux finiront par épuiser vos reins, et ce sera l’insuffisance rénale.

A les entendre, l’incontinence chronique était un moindre mal, un petit désagrément pas bien méchant quand il s’agissait de vous sauver la vie !

 

Je leur avais opposé un refus catégorique.

— Eh bien ! Que vienne l’insuffisance rénale quand ce sera son heure ! Mais l’incontinence chronique, jamais ! Pas même un seul jour.

 

C’est donc le docteur Qiraytim qui m’a opéré. Avec succès. Quand j’avais uriné, il ne restait plus dans ma vessie qu’une infime quantité d’urine (entre 50 et 80 ml). Rien à voir avec les 1 000 ml (un litre !) d’avant l’opération, qui provoquaient le reflux et les crises d’incontinence.

 

J’ai été satisfait de l’opération pendant un mois. Puis le sphincter a recommencé à s’indurer, mais en partie seulement cette fois. Et la quantité d’urine retenue dans la vessie oscillant désormais entre 200 et 300 ml, j’ai pu résister à l’incontinence. Et les crises de reflux se sont espacées, pour disparaître complètement.

 

L’incontinence urinaire, leur ai-je raconté, avait été une compagne imposée par le destin. Et que j’avais apprivoisée, à mon insu, malgré moi, me pliant à la lettre à sa loi :

— Veille sur moi, je veillerai sur toi.

 

Elle m’avait imposé des rites que je n’ai jamais négligés. Rites d’une sorte de culte secret, formellement interdit à tout profane.

 

— Ne lambine pas si tu as envie ! Fonce aux W.C. les plus proches et essaie de vider ta vessie. Quand tu as fini, recommence. Réessaie encore. Triture-la avec tes doigts, comprime à fond. Et vide-la au max.

 

— Va aux toilettes avant les cours, avant les rangs du matin, avant le ciné, avant un voyage. Avant d’aller à une conférence, au club, chez des inconnus. Enfin, avant de t’endormir. Sans oublier de te lever le plus souvent possible, la nuit, pour aller aux W.C.

 

— Apprends à ne jamais dormir sur tes deux oreilles ! Dors éveillé ! Et prends garde à ne pas fermer l’œil en train ou en taxi ! Et bien sûr, hors de question de dormir chez des gens sans avoir pris tes précautions.

 

— Respecte ces règles ! Sinon, quand ta vessie sera pleine à craquer, tu ne pourras t’en prendre qu’à toi. Et là, tu n’auras pas trente-six solutions, mais tu seras face à un cruel dilemme. Soit comprimer les canaux et provoquer le reflux vers les reins. Solution catastrophique. Soit laisser l’urine prendre d’assaut le sphincter et t’inonder le pantalon.

J’avais pris l’habitude de ne jamais me mettre au lit sans ma toile cirée. Ces toiles que ma mère confectionnait pour moi, en doublant de tissu des sacs/poches d’engrais en plastique.

J’avais pris aussi l’habitude de toujours mettre deux slips épais sous mon pantalon avant de sortir.

Cependant, en dépit de toutes ces précautions, combien de fois avais-je découvert, avec stupeur, une tache sur mon pantalon. L’urine avait réussi à saturer les deux slips !

J’avais alors appris à traiter le problème par le mépris et à passer paisiblement mes journées. L’air et le soleil se chargeraient bien du séchage !

 

Traduction de Mireille Roques

1. Le narrateur souffre de rétention d’urine et de reflux.

 

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Ossama Al-Danassori

Mort au début 2007 à l’âge de 46 ans, Ossama Al-Danassori était atteint d’insuffisance rénale. Né dans un petit village du Delta (Mahallet Malek, près de Dessouq, dans la province de Kafr Al-Cheikh), les poésies d’Al-Danassori explorent, entre autres, le déchirement entre la ville et la campagne, le rapport à la religion, et les relations entre êtres humains. Parmi ses œuvres, trois recueils en arabe classique Harachif al-gahm (écailles moroses, 1991) et Mithl ziëb aama (comme un loup aveugle, 1996), Aïn sariha wa aïn mondahicha (un œil rêveur, l’autre étonné, 2003). Il a également à son actif un recueil en arabe dialectal Ala hayeät wahed chabahi (l’allure de quelqu’un qui me ressemble, 2001). Le texte que nous publions est tiré de son œuvre posthume Kalbi al-harim, kalbi al-habib, en voie de traduction par Mireille Roques qui nous a gracieusement fait parvenir ces extraits.

 

 




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