Al-Ahram Hebdo,Invité | Jorge Sampaio, « Les déséquilibres du monde rendent difficile le dialogue des cultures »
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

  Semaine du 16 au 22 janvier 2008, numéro 697

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Société

  Arts

  Idées

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Invité

Jorge Sampaio, haut représentant des Nations-Unies pour l’Alliance des civilisations, fait le point sur l’état des rapports entre l’Orient et l’Occident et les tentatives d’une meilleure compréhension entre les deux mondes. 

« Les déséquilibres du monde rendent difficile le dialogue des cultures » 

Al-Ahram Hebdo : 2008 a été officiellement déclarée « l’année européenne du dialogue des cultures ». Comment investir ce slogan pour promouvoir une véritable amélioration de la communication et une conséquente diminution des tensions entre les individus appartenant à des cultures différentes ? 

Jorge Sampaio : Un slogan est important s’il sert de devise pour l’action. Au-delà des éphémérides, il faut tâcher de développer des actions communes, durables et soutenues dans le domaine du dialogue des cultures au niveau des politiques concertées de l’éducation, de la jeunesse, des médias et des migrations.

De nombreuses voix considèrent que le dialogue et la création des voies d’entente entre les civilisations arabo-musulmane et occidentale sont l’un des plus grands défis du XXIe siècle. Etes-vous d’accord ?

— Je n’aime pas les clichés. L’Occident en tant que tel est une notion fourre-tout, à la géographie obscure. Et puis, on parle de la fracture « Occident-islam », un autre stéréotype douteux. De là au choc des civilisations, on n’est pas loin. Or, pour moi, ce qui compte, c’est de trouver des voies de réponse au problème qui touche à peu près toutes les sociétés de notre temps.

Quelle est l’évaluation que vous faites de l’état actuel des rapports entre ces deux mondes ?

— Primo, ces deux mondes existent à l’intérieur même de nos sociétés, qu’elles soient européennes ou musulmanes. Je ne veux pas dramatiser, mais sous peine d’être répétitif, j’insiste sur le fait qu’un des gros problèmes de notre temps est de trouver des réponses appropriées à la question de vivre ensemble, tout en respectant l’autre dans sa différence.

Comment améliorer la communication et l’entente entre un Occident laïque et un monde musulman où la religion reste toujours très ancrée dans les mœurs et les traditions ?

— Les cultures tendent parfois à affirmer leurs identités dans la confrontation avec les autres. Et les particularismes culturels, légitimés par des facteurs religieux ou ethniques, ont fonctionné jusqu’ici comme des vecteurs de conflit et de domination. Pour cette raison, chaque civilisation, chaque religion et chaque culture, doit pouvoir pratiquer, en son propre sein, la tolérance, la reconnaissance de la liberté de conscience et le droit à la différence ; non seulement parce que l’intolérance d’une culture ou d’une religion est proportionnelle à l’intolérance en son sein, mais aussi parce que l’intolérance d’une culture ou d’une religion n’est pas stable et n’a cessé de varier au fil du temps.

L’histoire nous montre que le dialogue des civilisations, des cultures et des religions n’est pas un dialogue facile et que, s’il n’est pas enseigné ni cultivé, il fait place au monologue ou au mutisme et devient presque toujours le ferment d’attitudes dangereuses et extrémistes et de pulsions fanatiques. Mais le dialogue des civilisations, des cultures et des religions est nécessaire, possible et fructueux car c’est le meilleur contrepoids à l’isolement, à la méfiance et à la confrontation. Ce dialogue est, par ailleurs, l’incitation la plus puissante à l’ouverture, à l’entente et à la tolérance.

Comment expliquer le fait que, d’une part, ces civilisations entretiennent tellement de contacts les unes avec les autres — à travers l’Internet, les chaînes satellites, les voyages de plus en plus fréquents — et, que d’autre part, les tensions et les méfiances ne font qu’augmenter ?

— C’est un des paradoxes de la mondialisation et de la communication universelle. Je pense que cette communication instantanée qui brise les distances et met les interlocuteurs face à face crée une sorte de surexposition qui, par ricochet, déclenche un mouvement de repli sur soi. La mondialisation, contrairement à ce que l’on craignait, a accentué les différences culturelles. D’une part, un conflit local devient vite une affaire globale et, d’autre part, sur le plan des identités, il y a, disons, une restructuration en cours, qui a pris une tournure à certains égards inattendue, marquée et par le retour aux particularismes locaux et par le rôle imparti aux identités religieuses.

Où, selon vous, se trouvent les racines de la tension et de la méfiance existante entre les peuples dans chacun de ces deux mondes ?

— Les déséquilibres du monde en termes de profonde inégalité de chances y sont pour quelque chose. D’autre part, il n’y a pas de réponses toutes faites à cette question, qui se pose partout, de savoir comment il est aujourd’hui possible de vivre ensemble. Par ailleurs, c’est sûr que le retour de la question identitaire ravive les tensions et les conflits.

Comment pourrait-on surmonter cette situation ? Quels devraient être les mécanismes ou projets qui pourraient contribuer à rendre possible l’entente ? Parlez-nous des activités de l’Alliance des civilisations.

— L’Alliance des civilisations est une initiative des Nations-Unies qui vise à combler ce vide qui menace nos sociétés. Nous savons tous aussi que la nature a horreur du vide, comme le rappellent si bien les physiciens.

Le monde dans lequel nous vivons à présent est de plus en plus complexe, marqué à la fois par des déséquilibres profonds, de grandes inégalités et de nombreux paradoxes. Au cours des dernières années, les guerres, l’occupation et les actes de terreur, qui se sont multipliés, ont exacerbé la suspicion et la peur mutuelles dans et entre les sociétés.

Certains leaders politiques et secteurs des médias, ainsi que des groupes radicaux ont exploité ce contexte en érigeant des images miroir reflétant un monde formé de cultures et de religions ou de civilisations mutuellement exclusives, historiquement différentes et destinées à la confrontation.

Dans ce contexte, le besoin de jeter des ponts entre les sociétés, de promouvoir le dialogue et la compréhension, et de forger la volonté politique collective pour traiter des divisions croissantes entre les sociétés n’a jamais été aussi grand. Cette tâche urgente constitue la raison d’être de l’Alliance des civilisations.

Est-ce que vous considérez que l’Alliance des civilisations a pu contribuer à l’amélioration des rapports entre ces deux mondes depuis que l’initiative a été lancée il y a trois ans ?

— Disons que la phase opérationnelle n’a débuté qu’il y a 9 mois, avec ma nomination en tant que haut représentant de l’Alliance des civilisations. J’ai présenté le plan d’action de l’Alliance à la mi-juin. Nous aurons le premier Forum annuel de l’Alliance la semaine prochaine à Madrid. Il sera l’occasion de présenter les premiers résultats et de lancer déjà les projets phare de l’Alliance. Dès que j’ai été nommé, je me suis attelé à la tâche d’établir des contacts avec les responsables d’organisations internationales dont les domaines d’action recoupent ceux de l’Alliance pour mettre en œuvre des partenariats. A mon sens, la force de l’Alliance résidera surtout dans sa capacité de créer des synergies, d’établir un réseau de partenaires disposés à mettre en œuvre des actions conjointes et des programmes communs couvrant l’un de ses quatre domaines d’intervention — l’éducation, la jeunesse, les médias et les migrations. D’ailleurs, au premier Forum de l’Alliance, à Madrid, les 15 et 16 janvier, une première étape de ce processus sera bouclée avec la signature d’un ensemble d’accords de partenariats avec un certain nombre d’institutions, alors que d’autres sont déjà en préparation.

Quel est l’objectif du premier Forum pour l’Alliance des civilisations ?

— Ce forum poursuit un triple but : marquer un temps fort dans l’engagement des gouvernements et de la communauté internationale à s’investir politiquement dans l’Alliance comme espace global de gouvernance de la diversité culturelle à titre de quatrième pilier du développement durable ; être un laboratoire de partenariats et de mise en œuvre de projets communs, orientés vers le terrain et la réalisation conjointe de projets pratiques en matière d’éducation, de jeunesse, de médias et des migrations ; mobiliser l’opinion publique autour de l’Alliance, pour en faire une initiative ouverte à la participation citoyenne.

Quelle est la répercussion de la non résolution des grands conflits régionaux : arabo-israélien, Iraq et maintenant aussi la situation au Pakistan sur les rapports entre les civilisations occidentale et arabo-musulmane ?

— Je n’ai aucun doute que ces conflits majeurs pèsent lourdement sur l’avenir des relations entre les peuples autour du pourtour méditerranéen et d’ailleurs bien au-delà.

Les travaux de l’Alliance des civilisations se tiennent au moment où d’autres initiatives allant dans le même sens, comme le Dialogue euro-méditerranéen, la Commission arabe pour le dialogue des cultures et maintenant aussi l’Union méditerranéenne tentent de mener un travail pour la promotion de l’entente. Une coordination entre ces nombreuses initiatives serait-elle possible à votre avis ?

— Possible et souhaitable. L’Alliance voudrait servir de catalyseur de projets communs entre les différentes enceintes internationales qui travaillent déjà dans ces domaines.

Des nombreuses voix venant d’Amérique du Sud tentent de présenter ce continent comme étant un modèle de cohabitation pacifique, de respect mutuel et d’entente entre les éléments de ces cultures. Quelle est votre appréciation de ce modèle, est-il possible de profiter de l’expérience des Latino-Américains dans les travaux de l’Alliance des civilisations ?

— Toute expérience réussie prête à réflexion. Mais rien n’est jamais tout à fait copiable, à part les objets produits en chaîne. Comme je l’ai déjà souligné auparavant, il n’y a pas de réponses simples à la question de savoir comment il nous est aujourd’hui possible de vivre ensemble. Ceci dit, je pense — tout au moins telle est mon expérience — que, bien que nous soyons tous différents, nous sommes tous unis par de nombreuses relations qui se basent sur des principes et des valeurs partagées.

En tant que haut représentant pour l’Alliance des civilisations, quelles seraient vos recommandations personnelles ou propositions dans ce contexte ?

— Outre les recommandations dont le rapport sur l’Alliance fait état et que je suis censées mettre en œuvre, j’ajouterai que nous faisons face à une vraie émergence humanitaire et que le droit à l’erreur n’est pas permis.

Propos recueillis par Randa Achmawi

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Chourouq Chimy
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.