Al-Ahram Hebdo, Littérature | Waguih Ghali, Bière au club de billard
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 Semaine du 8 au 14 août, numéro 674

 

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Littérature

La traduction en arabe de Beer in the Snooker Club, 43 ans après la mort de son auteur égyptien  Waguih Ghali, a permis au public arabe de découvrir l’écriture d’un homme déchiré entre son éducation anglophone dans une famille aristocrate et ses idées nationalistes.

Bière au club de billard

Près de six ans plus tôt, ma tante — celle qui avait signé pour tous ces feddans —, tenait une réception, ou une soirée, comme ils disaient, en l’honneur de son fils Mounir, qui venait de rentrer d’Amérique. Ce n’était pas une mince affaire, dans sa villa de la route des Pyramides : domestiques en livrée, verres en cristal et champagne. J’étais arrivé sur le tard. Près de trente hôtes dînaient autour d’une table imposante. Ma chaise était manifestement vide.

« Voilà qu’arrive notre révolutionnaire », dit la mère de Mounir, « le disciple de Nasser ». Une femme grasse, laide, riche. « Pourquoi ne leur dis-tu pas de réquisitionner notre maison et notre argenterie ? », lança-t-elle dans un rire aigu. Tout le monde s’esclaffa en écho, sans entrain. Ils étaient servis par huit domestiques — du personnel permanent. J’étais installé à côté de ma mère.

« Dis au moins bonjour à Mounir, me chuchota-t-elle, ça fait des années que tu ne l’as pas vu ».

Je le cherchai du regard autour de la table. Je l’aperçus mais mes yeux s’arrêtèrent sur la fille à côté de lui. Elle avait un teint unique, uni, très légèrement bronzé, avec une masse de cheveux auburn rassemblés à l’arrière de la tête. Elle avait les paupières moites — je le voyais de là où j’étais assis.

— Qui est-ce ?, demandai-je à ma mère.

— C’est la fille1 Salva, mon chéri. Elle vient de rentrer d’Europe.

Son père et sa mère étaient là aussi. Je les avais déjà rencontrés. C’était l’une des familles juives les plus riches d’Egypte — l’équivalent des Woolworths chez nous.

— ça fait longtemps !, cria Mounir. Mon Dieu, me suis-je dit ; « ça fait longtemps ».

Je le regardai et le saluai.

— Comment tu vas, mon gars ? On va sûrement s’amuser un peu tous les deux, non ? Il me fit un clin d’œil.

— « Tout à fait américain », dit quelqu’un, et puis « c’est mignon », et « il est sympathique ».

Je gardai mes yeux dans mon assiette, imaginant cet imbécile bien mis se tortillant sur son siège. Là encore, je jetai un coup d’œil sur la fille Salva. Elle avait toujours l’air de regarder Mounir en souriant.

— Alors, Ram – il s’adressait de nouveau à moi en criant — j’ai entendu dire que tu étais devenu Rouge ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Ne tombe pas pour ces conneries, mon gars. Je te donnerai des informations qui te feront réfléchir.

Je n’étais ni rouge, ni rose, ni bleu, ni noir. Je ne m’occupais pas de politique à l’époque. Je ne considérais pas la révolution égyptienne, ni le fait de s’être débarrassé de Farouq, comme de la politique.

— Vas-y, lui ai-je répondu.

— Crois-moi, continua-t-il — il s’adressait maintenant à toute l’assistance — rien de mieux que la démocratie américaine. Mon gars, il faut que tu visites ce pays.

Ils acquiesçaient tous à ce qu’il disait — avec un air de satisfaction avisée. Son accent américain, délibéré ou non, le rendait encore plus insipide.

— J’étais là-bas et j’ai pu m’en rendre compte. Mon gars, c’est un pays pour moi, ça. Je vais te raconter.

Deux jours plus tôt, j’avais rejoint un groupe de « combattants pour la liberté », des étudiants qui harcelaient les troupes anglaises à Suez. Trois de mes amis étaient morts, et Font était à l’hôpital avec une balle dans la cuisse.

« ... La menace rouge … la libre entreprise ... ». Il continuait — avec tous ces phoques qui aquiesçaient derrière lui bêtement admiratifs.

— Nous devons être vigilants, disait-il. Regarde ce qui s’est passé en Chine.

Je lui demandai ce qui s’était passé en Chine. Il ne le savait pas. Il ne savait pas qu’il y avait une discrimination raciste en Amérique. Il n’avait jamais entendu parler de Sacco et Vanzetti2, ne savait pas ce qu’étaient des activités « non-américaines ». Non, il ne pensait pas qu’il y avait des pauvres en Amérique — Portoricains ou d’ailleurs. Qui était Paul Robeson3 ? Des Indiens dépossédés d’une citoyenneté à part entière ? De quoi pouvais-je bien parler ? Je devais être fou. Tout ce qu’il savait c’était qu’il avait passé trois ans en Amérique, qu’il y avait appris les expressions favorites des Américains et qu’il y avait reçu un diplôme. Il était prêt à occuper un poste important. Ce qui me rendait malade, c’était de savoir qu’il l’obtiendrait. Cela me rendait malade, car à part Font et moi-même, tous les autres étudiants qui mouraient à Suez étaient issus de familles pauvres — et Mounir and Co. se chargeraient d’exploiter les survivants.

« L’Angleterre, dit-il, doit rester à Suez pour nous protéger de la menace rouge ».

Politique ou pas, c’en était trop pour moi. Je ne me souviens plus exactement de ce qui s’est passé ; on en est venus aux mains et je lui ai dit de se « torcher le derrière » avec sa démocratie américaine. Bien sûr, ma mère s’est mise à pleurer. Les domestiques nous ont séparés ; on suggéra même d’appeler la police.

Je me retrouvai dans la rue. Bizarrement, j’étais de bonne humeur. Je riais même en me rappelant la manière dont ma tante avait crié « au meurtre, au meurtre ». Il était trop tard pour prendre la ligne de tram de la route des Pyramides, et j’entamai la marche de 11 kilomètres. Ma mère avait encore sa voiture à l’époque, et je me dis qu’elle me récupérerait peut-être plus tard, en passant. J’entendis quelqu’un m’appeler par mon nom, mais je continuai à marcher sans me retourner. Puis des pas commencèrent à courir vers moi.

— Arrête, zut !

— Qu’est ce que tu veux ?, demandai-je, regardant la fille Salva.

— Ta mère te dit de prendre sa voiture. Voilà les clés.

— Comment va-t-elle rentrer ?

— Mes parents vont la raccompagner.

Je retrounai sur mes pas avec elle.

— Je suis la fille …

— Oui, oui, je sais, dis-je. Tu es la riche fille Salva.

Je démarrai la voiture.

— Peux-tu me raccompagner à la maison?, me demanda-t-elle.

— Pourquoi ?

— Attends un moment, me dit-elle, je vais chercher mon sac.

Elle revint quelques minutes plus tard ; je conduisis un moment en silence. Soudain, je décidai d’aller voir Font. Il était dans une chambre simple, et je savais que je pouvais entrer à l’hôpital n’importe quand.

— Tu habites à Héliopolis, non ?

— Oui, répondit-elle.

J’allai d’abord à notre appartement à Zamalek et lui demandai d’attendre un instant dans la voiture. En haut, je récupérai deux bouteilles de vin et deux verres. Puis je rajoutai un autre verre.

— Pourquoi as-tu quitté la fête ?, lui demandai-je dans la voiture.

— Tu vas me séduire avec ce vin ?, me dit-elle, sans répondre à ma question. Je lui parlai de Font, à l’hôpital, et lui dis que je voulais lui raconter ce qui s’était passé chez ma tante.

— Vous allez souvent à Suez ?

— Moi, non, mais Font y va régulièrement.

— Quel âge a Font ?, demanda-t-elle.

— Vingt et un.

— Toi aussi, tu as vingt et un ans ?

J’acquiesçai.

— Moi, dit-elle, j’ai 25 ans.

Elle vint avec moi à l’hôpital. Personne ne nous vit et on se glissa discrètement dans la chambre de Font. Je le présentai à Edna et ouvris le vin. Edna et moi étions installés au pied du lit de Font, et je me mis à lui parler de Mounir.

— J’étais tellement contente que tu l’as frappé, dit Edna.

ça m’a surpris.

— Je pensais que tu lui souriais tout le temps.

— Je ne peux pas le supporter, ni lui ni aucun des gens là-bas.

— Même tes parents ?, lui demandai-je.

— Surtout eux.

Je riai.

— Pourquoi tu ris ?

C’était Font qui avait posé la question.

— Le caprice d’une fille riche, répondis-je.

— Non, répondit-elle calmement, ça ne l’est pas.

Je l’ai crue. C’était la première fois qu’Edna me faisait avoir honte de moi-même — parce que je savais que mon comportement ce jour-là n’était pas tout à fait dénué d’un certain genre de caprice.

Edna demanda à Font comment il avait été blessé. On a discuté jusqu’à l’aube. Tout en buvant et en riant, on faisait très attention à ne pas faire allusion à Israël parce qu’Edna était juive. Ma main a par hasard effleuré la sienne et d’une façon ou d’une autre il sembla naturel qu’on se tienne la main pour le reste de la nuit. Le vin, l’aube, la beauté d’Edna : je me sentais amoureux. C’était une belle nuit .

Traduction de Dina Heshmat

 

1. Les expressions en italique sont en français dans le texte (ndt).

2 Deux anarchistes, communistes italiens injustement accusés d’un braquage de banque et condamnés à mort en 1927 (ndt).

3 Chanteur et acteur noir américain (ndt).  


 

Un roman au cœur d’une polémique

Le narrateur de Beer in the Snooker Club, publié en 1964 à Londres, Ram, est un jeune Egyptien appartenant à une famille aristocrate chrétienne dans l’Egypte des années cinquante et soixante. Le texte s’ouvre sur une scène où Ram regarde sa tante signer des documents consacrant la vente de milliers de feddans pour échapper aux lois restrictives appliquées par la Révolution de Juillet. Ram, qui vit seul avec sa mère désargentée, a l’espoir de pouvoir extirper à sa tante richissime un peu d’argent, mais repart dépité, à déambuler dans Le Caire des intellectuels bohémiens, entre le bar de Groppi, où il a l’habitude de se faire payer des whiskys par ses amis et le club de billard où travaille son ami Font, comme lui anglophone, et comme lui de gauche. La narration est construite autour de la rencontre entre Ram et Edna, jeune Egyptienne juive de quatre ans son aînée, elle aussi investie dans le mouvement communiste, qui lui fera, selon son propre aveu, découvrir « la vraie Egypte », mais aussi l’Angleterre, où elle l’emmène avec Font. Ram y passera quelques années avant de rentrer en Egypte, où il découvre qu’Edna est en fait mariée à un Israélien vivant en Israël, qu’elle finit par rejoindre, alors même qu’elle avait répondu à Ram lui demandant pourquoi elle n’émigrait pas : « parce que je suis égyptienne ». Ram, alors, décide d’épouser Didi, une fille de son milieu.

Le roman, qui n’a été traduit en arabe (Dar Al-Alam Al-Thalith, 2006, traduction de Hanaa Noseir) que quarante ans après sa parution en anglais  avait déclenché plusieurs polémiques, à la fois autour de l’auteur, qui s’est suicidé en 1969, parce qu’il aurait, d’après l’explication assez courte donnée à l’époque par le critique Ghali Choukri, regretté d’avoir visité Israël en tant que journaliste du Sunday Times. Une fin tragique que d’autres expliquent par une vie sombre et solitaire, un horizon bouché et une quête d’identité acharnée et désespérée. C’est cette quête qui est exprimée dans l’unique roman de cet auteur aux allures de Rimbaud, déchiré entre son appartenance de classe et ses choix idéologiques, entre son admiration pour le nationalisme arabe et son éducation anglophone, entre son engagement aux côtés de communistes internés par le pouvoir nassérien et son rythme de vie nonchalant de bohémien cynique.

Que le livre ait été exploité à l’époque par ses éditeurs anglais pour valoriser la normalisation avec Israël, que l’auteur y exprime effectivement un certain aveuglément sur la folie destructrice de la machine de guerre sioniste, cela n’enlève rien à la puissance — ni à la loyauté bouleversante de ce texte. Pour peu que l’on fasse la différence entre une œuvre littéraire et un pamphlet politique.

D. H.

 

 




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