Al-Ahram Hebdo, Egypte | Laxisme fatal
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 10 au 17 janvier 2007, numéro 644

 

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Egypte

Grippe Aviaire. Avec trois nouveaux décès, le virus H5N1 continue de se propager. En cause, le manque de sensibilisation, la pauvreté et l’inefficacité des campagnes de prévention. Reportage à Gharbiya, l’un des foyers de la maladie.

Laxisme fatal

Le jour du mercredi 27 décembre 2006 a bouleversé Kafr Al-Naqib, dans le gouvernorat de Gharbiya, dans le delta du Nil. Ce petit village de 3 000 habitants, longtemps négligé par les responsables, attire en quelques heures un nombre impressionnant de hauts responsables des ministères de l’Intérieur, de la Santé, de l’Agriculture, de l’Environnement, et de la Solidarité sociale, accompagnés du maire du village. Cette agglomération est en alerte depuis la mort, il y a deux semaines, de trois jeunes personnes issues d’une même famille après avoir été atteintes du virus H5N1 de la grippe aviaire. Il s’agit de Réda Abdel-Halim Farid, âgé de 26 ans, de sa sœur Intissar, âgée de 30 ans, et de leur cousine Chaféya, une adolescente de 15 ans. Ceux-ci élevaient des canards à la maison. Ils décident d’abattre des volailles à l’occasion des noces de Chaféya qui ont lieu le 14 décembre. Le soir, Intissar est la première à souffrir d’une température excessivement élevée. « Nous n’avons pas d’unité sanitaire dans notre village. La plus proche se trouve dans la ville de Zefta, à 12 km d’ici. C’est ainsi que nous avons essayé de traiter Intissar à domicile, mais sans succès. Sa santé a commencé à se détériorer si bien qu’elle n’arrivait plus à respirer. Le lendemain, Réda et Chaféya sont tombés malades aussi. Trois jours après, nous les avons hospitalisés tous à Zefta où ils ont reçu pendant une semaine un traitement contre la fièvre normale … », se rappelle Abdel-Halim, le père d’Intissar et de Réda, âgé de 70. Il est interrompu à plusieurs reprises par les lamentations de sa femme paralysée, qui pleure le sort de ses deux enfants notamment Réda qui, ouvrier dans une usine de fabrication de briques, était le seul soutien de sa famille composée de 10 membres.

L’état des trois jeunes personnes s’aggrave jour après jour et la fièvre continue de monter. « Personne n’imaginait qu’ils étaient atteints de la grippe aviaire. C’est grâce à un radiologue qui a remarqué que les trois étaient issus de la même famille et souffraient des mêmes symptômes. Ils ont donc été transférés à l’Hôpital Abbassiya des maladies fiévreuses au Caire, où des examens ont montré qu’ils avaient contracté le virus. Et ils ont pris un traitement au Tamiflu », poursuit Abdel-Halim en ajoutant que les médecins au Caire lui ont affirmé que la découverte tardive du virus a rendu le traitement inefficace. Or, le Tamiflu doit être pris sous les 48 heures qui suivent les premiers symptômes. Réalité que le ministre de la Santé, Hatem Al-Guabali, a précisé dans un communiqué le 27 décembre à la suite de la mort de Réda. 5 jours avant, Intissar, connectée à l’appareil de respiration artificielle, meurt et le lendemain, Chaféya subit le même sort.

Ces trois cas ont porté à dix le nombre de personnes mortes des suites de la grippe aviaire. Les chiffres fournis par le ministère de la Santé indiquent que 18 personnes ont été atteintes par le virus, dont 8 se sont rétablies alors que les autres ont trouvé la mort. Le virus a été signalé pour la première fois parmi les volailles en février 2006, et la première mort humaine a été annoncé le 18 mars.

 

Quelle alternative à la volaille ?

A l’annonce de la mort des trois victimes, un état d’alerte a été lancé dans les quatre coins de Kafr Al-Naqib. Les forces de sécurité ont bouclé le village. Des responsables du ministère de la Santé ont pratiqué des analyses sur les habitants notamment ceux qui étaient en contact avec les trois victimes. Le contrôle médical a prouvé que tous étaient en bonne santé, les vaccins nécessaires leur ont été toutefois fournis. Des campagnes organisées par des responsables du département vétérinaire aux ministères de l’Agriculture et de l’Environnement ont été lancées dans tous les foyers en vue de s’assurer que leurs propriétaires n’élèvent pas des volailles. « Ils ont envahi toutes les maisons et abattu nos volailles et les ont prises pour les enterrer dans une grande fosse creusée à 1km de l’entrée du village », explique Oum Mahmoud, voisine de la famille de Abdel-Halim. Comme toutes les villageoises, Oum Mahmoud avait l’habitude d’élever des volailles sur le toit de sa maison pour les consommer ou pour les vendre. Celles-ci constituent pour elle une source de protéines bon marché, par rapport aux viandes dont les prix sont exorbitants. « Le prix d’un kilo de viande a atteint 35 ou 40 L.E. au moins alors que le prix  du canard qui pèse 4 kilos ne dépasse pas les  20 LE », ajoute-t-elle, tout en affirmant que les responsables l’ont laissée égorger elle-même ses volailles sans gants et sans aucune mesure sanitaire.

Tout comme les habitants, certains marchands de volailles ont perdu, en quelques minutes, leur seule source de revenus. C’est le cas de Hag Abdel-Fattah, qui possédait le seul emplacement pour la vente des poulets. « De peur qu’on me confisque mes volailles, j’ai égorgé moi-même 150 canards que je garde pour la vente. Cela fait deux semaines que je ne travaille plus, de même que trois autres de mes employés », dénonce-t-il.  « Le gouvernement indemnise seulement les propriétaires des fermes et des locaux de vente autorisés. Mais, nous, qui travaillons dans les villages, nous ne faisons pas partie de cette catégorie. Je ne sais pas comment nous allons vivre, ma famille est composée de sept membres ... », s’insurge-t-il.

Pendant deux semaines, des véhicules ont sillonné le village appelant les villageois à mettre un terme à l’élevage domestique des volailles. Une campagne de sensibilisation a été lancée dans les mosquées et à la maison du maire du village pour pousser les habitants à mettre fin à cette pratique. Une campagne qui s’est quelque peu assoupie aujourd’hui. Les villageois vivent depuis ces deux dernières semaines dans la panique. Ce n’est pas la peur d’être atteints du virus, mais  celle de perdre leurs volailles, leur seul gagne-pain. Si certains s’empressent de se débarrasser de leurs poulets, d’autres continuent l’élevage clandestinement. Et les astuces varient : « Au lieu des toits ou des cours, comme d’habitude, ils cachent leurs volailles dans les chambres à coucher, sous les lits, dans les armoires ou même dans les fours au risque de mettre leur santé en danger. C’est le seul moyen pour que nos volailles ne soient pas découvertes par les responsables. Sans elles, nous serons complètement démunis car personne ne nous indemnise », affirme l’un des habitants. Bien que la campagne préventive ait cessé, les villageois sont toujours aux aguets. Dès qu’un étranger est aperçu dans le village, les habitants qui se trouvent dans la rue se précipitent pour avertir les voisins qui gardent encore leurs volailles.

A deux kilomètres de Kafr Al-Naqib, la scène est complètement différente : dans le village de Dahtoura, les habitants ne se font aucun souci. Ils élèvent publiquement leurs volailles. L’on peut même facilement apercevoir les femmes en train de laver les linges sur la rive du Nil, accompagnés des volailles. « Pourquoi les cacher ou les égorger tant qu’elles sont en bon état ? Les responsables de la campagne préventive, dans son chemin vers  Kafr Al Naqib, nous ont vus et n’ont rien dit. Le jour où le virus aura atteint notre village, nous nous occuperons de cela », conclut légèrement Fatma, une villageoise de Dahtoura.

Héba Nasreddine

 

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3 à questions Maire de Kafr Al-Naqib, Mohamad Al-Naqib.

« Lutter contre l’élevage domestique clandestin est une mission impossible »

Al-Ahram Hebdo : Comment expliquez vous l’apparition du virus de la grippe aviaire dans votre village ?

Mohamad Al-Naqib : Il ne s’agit pas de défaillance de notre part. Depuis l’apparition du virus en Egypte en février dernier, notre lutte contre la grippe aviaire continue. Nous demandons aux habitants de ne pas élever de volailles. Mais le vrai problème est que l’élevage des volailles représente dans notre village une tradition : 3 000 personnes en possèdent. Pour eux, c’est une source de nourriture et de revenus. Au début, les villageois ont pris cette affaire à la légère et ont continué leur élevage. Mais, après la disparition de trois victimes, le village est déclaré un foyer de la grippe aviaire. Aujourd’hui, les villageois commencent à prendre conscience de la dimension du problème et des dangers auxquels ils sont exposés. Certains ont même demandé aux équipes des campagnes préventives qui inspectent le village d’abattre leurs volailles.

— Que pensez-vous de ceux qui continuent à garder clandestinement leurs volailles ?

— Le problème réside dans le manque de sensibilisation. Certaines villageoises préfèrent courir le risque plutôt que de sacrifier leur gagne-pain, notamment celles qui entretiennent leurs familles et commercialisent leur production d’œufs et de volailles. Elles ne saisissent pas qu’elles aident à la propagation de ce virus. On sait que c’est difficile de fouiller chaque maison. Lutter contre l’élevage domestique clandestin est une mission impossible. Nous continuons à organiser des campagnes de sensibilisation auxquelles participent des imams de mosquées pour convaincre les habitants de se débarrasser rapidement de leurs volailles. Je crois que cela est plus effectif.

— Croyez-vous que cet incident va placer votre village au centre de l’intérêt du gouvernement ?

— A quelque chose malheur est bon. Il nous manque tant de services. Nous avons vraiment besoin d’un centre médical où l’on peut, entre autres, soigner rapidement les cas déclarés. Par ailleurs, pour garantir que les habitants n’élèvent plus de volailles, il faut leur assurer de petits projets comme d’autres sources de gagne-pain. Il leur faut aussi un local officiel de vente de volailles congelées, puisqu’ils n’ont pas les moyens d’acheter de la viande et pour qu’ils n’aillent pas en acheter dans les villages voisins où l’on continue aujourd’hui encore à élever des volailles .

H. N.

 

 

 




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