Al-Ahram Hebdo,Société | L’onde de choc
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 9 au 15 août 2006, numéro 622

 

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Société

Libéralisation. Elle a eu un impact de taille sur les services publics qui tendent de plus en plus à disparaître. La société égyptienne est en train de crouler sous le poids des nouvelles exigences et la sphère de la pauvreté s’élargit.

L’onde de choc

Malgré les démentis, le gouvernement est en train de changer d’orientation. Il suffit d’une petite tournée dans la rue pour constater l’ampleur de cette mesure sur le quotidien du citoyen égyptien. Tous les services publics sont en voie de disparition. L’autobus ordinaire que l’on prenait à 25 pts cède la place à d’autres moyens de transport plus luxueux et plus coûteux, à l’exemple du nouveau taxi de la capitale. Le prix du ticket de métro est passé de 75 pts à une livre. La hausse du prix de l’essence presque d’un tiers de son coût va sans doute augmenter le prix des autres moyens de transport publics. A leur tour, les marchés ouverts, seul endroit où les plus pauvres et même la classe moyenne parviennent à s’approvisionner, bravent constamment les services de la municipalité qui viennent traquer les marchands ambulants. Un exemple, celui de Wékalet Al-Balah. Situé à proximité du quartier huppé de Zamalek, ce grand souk, réputé depuis longtemps pour la vente de tissus à bas prix, va bientôt disparaître pour laisser place à des centres commerciaux de luxe.

Il suffit de parcourir les journaux pour constater l’abondance de publicités concernant la vente de villas chic entourées de jardins dans les nouvelles cités du Caire. Ceci a lieu bien entendu au détriment d’une expansion urbaine du style HLM (Habitat à Loyer Modéré). Des villas, dont le coût dépasse un demi-million de L.E., sont érigées dans des cités et cernées par des clôtures. Le paysage urbain risque d’être divisé en deux parties : quartiers chic et bidonvilles. Le slogan de l’époque nassérienne, qui disait que l’éducation est aussi vitale que l’eau et l’air, semble être révolu car il n’y a plus d’enseignement gratuit. Les études de l’Organisme central de la mobilisation et des statistiques montrent que les leçons particulières absorbent presque le quart du budget de la famille égyptienne. Trouver une place à l’université relève de l’impossible pour les familles dont les revenus sont limités. Indice. Cette année, les étudiants qui n’ont pas dépassé le pourcentage de 97 % au baccalauréat ne pourront pas être admis dans les facultés prestigieuses telles que médecine, pharmacie, polytechnique, sciences politiques ou communication. Seuls ceux dont les parents ont les moyens pourront s’inscrire dans des universités privées où les frais d’inscription pour certaines s’élèvent à 100 000 L.E. par an. Le sport lui aussi n’échappe pas à la règle. Il est devenu le monopole de la classe aisée, puisqu’un abonnement dans un club coûte entre 20 et 50 000 L.E. Au Centre de jeunesse de Guézira, l’Etat a tenté de s’approprier des terrains réservés à des jeunes issus de familles modestes pour pratiquer des sports de groupe tels que handball, football et basket-ball. Et dire que le gouvernement voulait y construire des parkings ! D’ailleurs, ce n’est pas tout.

Nouveau contrat social

L’accès à un bon service médiatique est devenu aujourd’hui un luxe. Il suffit de citer que pour la première fois depuis 1966, les citoyens égyptiens n’ont pas pu suivre le Mondial sur leur écran de télévision. Ceux qui en avaient les moyens ont versé 1 400 L.E. à la chaîne qui avait l’exclusivité de la diffusion. D’autres ont dû se rendre dans les cafés où la consommation avait triplé de prix.

En effet, selon la Constitution égyptienne, le service public est censé être conçu pour le bien et l’intérêt général. « En principe, il doit être à la portée de tous les citoyens », commente Fouad Riyad, juriste. Les services publics (éducation-logement-santé-transport-culture, etc.) servent à garantir l’égalité sociale, à mettre en place le partage des richesses. D’après Gamal Abdel-Fattah, activiste et défenseur des droits de l’homme, l’accès du citoyen au service public est l’un des droits les plus élémentaires, mais aussi un droit constitutionnel. Pourtant, ce qui se passe aujourd’hui est contraire à ces directives. C’est une orientation vers une libéralisation sauvage. Actuellement, un nouveau contrat social est en cours de réalisation. Il va dicter de nouvelles règles au duo (citoyen-gouvernement).

Les déclarations officielles affirment que la dimension sociale sera prise en considération. Mais la réalité est tout autre. Selon les chiffres du ministère de la Solidarité sociale, 5 millions de fonctionnaires bénéficient d’une sécurité sociale et 18 millions d’étudiants d’une assurance médicale.

Cela veut dire que d’autres catégories plus larges ne bénéficient de rien sachant que le nombre d’habitants en Egypte atteint les 75 millions. Un exemple, les paysannes, qui représentent presque 25 % de la population égyptienne, n’ont aucune assurance sociale. Et l’on sait que le nombre de citoyens inscrits sur la liste de la sécurité sociale ne va pas augmenter puisque la nouvelle politique de l’Etat vise à restreindre la masse de fonctionnaires, selon les déclarations du premier ministre Ahmad Nazif. Autre indice. L’Etat est en train de se démettre de ses obligations en matière de recrutement. Ce qui était un droit garanti à l’époque de Nasser ne l’est plus actuellement. Selon des chiffres officiels, le taux de chômage n’a pas cessé d’augmenter ces dix dernières années. Aujourd’hui, certaines études ont prouvé qu’il a dépassé les 12 % alors que ce taux était il y a 10 ans de 9 %. Cela veut dire que c’est au citoyen de se débrouiller pour trouver un travail lui permettant de subvenir à ses besoins. Pire encore. Les dernières déclarations de Nazif ont assuré que le gouvernement ne va offrir de services qu’au citoyen productif. « Mais qui donc de nos jours chercherait à être au chômage ? », s’interroge Abdel-Fattah.

La disparition des services publics semble donc être étroitement liée à la politique de libéralisation.

« Aujourd’hui, c’est au citoyen de se démerder pour avoir accès à un service public. Et quand il y parvient, il se rend compte que son prix est élevé. Il pourrait même être comparé au coût de certains services dans les pays occidentaux où les revenus sont incomparables à ceux du citoyen de notre pays », explique Farida Al-Naqqach, intellectuelle de tendance gauche. Hafez, 52 ans, en est un exemple. Atteint d’un cancer du foie, il a besoin d’une transplantation urgente. Mais avant de subir cette greffe dont le coût s’élève à 450 000 L.E., il doit périodiquement être vacciné pour arrêter le développement de la maladie. Le prix du vaccin dépasse les 10 000 L.E. et Hafez bénéficie d’une assurance médicale. Mais, on ne va lui rembourser que 20 000 L.E. « Faut-il laisser ma famille dans le dénuement le plus total pour rester en vie ? Une greffe pareille coûte excessivement cher partout dans le monde mais certains gouvernements, y compris dans les pays capitalistes, contribuent aux frais, à l’exemple de la France », poursuit Hafez. Il estime qu’il est grand temps d’instaurer un nouveau système d’assurance médicale pour les cas comme le sien, car ils sont nombreux. Traiter un cancer revient très cher d’autant plus que la plupart des médicaments sont importés et achetés en devises.

Un service public sans qualité

Par ailleurs, si le service public ne couvre pas aujourd’hui les besoins du citoyen, sa qualité, elle, laisse à désirer. « Dans l’autobus public, que je dois prendre tous les jours, les usagers sont serrés comme des sardines. Je fais souvent le trajet debout et j’ai rarement la chance de tomber sur un siège à côté de la fenêtre pour respirer un peu d’air. L’été, c’est infernal, on étouffe tant il fait chaud. Et lorsque je rentre chez moi, j’ai comme l’impression d’avoir participé à une bataille, tellement je me sens terrassée par la fatigue », explique Siham, 47 ans, fonctionnaire, tout en ajoutant que les femmes sont souvent victimes d’harcèlement dans ce genre de transport. Karima, femme de ménage de 22 ans, confie que bien que le prix de la galette de pain n’ait pas changé, la qualité du pain subventionné et vendu à 5 pts est mauvaise. « Le poids de la galette ne de diminuer et il arrive souvent que l’on découvre une mauvaise surprise en le consommant » dit-elle.

Et dans un hôpital public dépendant de l’assurance médicale, Fawzi, portier de 55 ans, a été hospitalisé pour une tumeur aux reins. Mais comme le produit anesthésiant coûtait très cher, le chirurgien a réduit la dose. « Lorsque le médecin a commencé à ouvrir, j’ai senti une douleur atroce, j’ai crié de toute mes forces puis j’ai perdu connaissance. Lorsque j’ai repris conscience dans la salle d’opération, le chirurgien et l’anesthésiste étaient en train de se disputer », confie-t-il en ajoutant que pour continuer son traitement, les propriétaires de l’immeuble ont dû l’envoyer dans un hôpital privé.

Selon Gamal Abdel-Fattah, cette privatisation sauvage et l’échec de l’Etat à présenter des services publics remontent aux années 1970 avec la politique de l’ouverture économique. « Cette privatisation sauvage est le résultat d’un ensemble de politiques sociales et économiques imposées par le Fonds monétaire international et l’Organisation mondiale du commerce. Là où ces politiques ont été suivies, on a constaté que l’Etat se démettait de plus en plus de ses obligations, y compris pour les services les plus élémentaires », explique Farida Al-Naqqach.

Selon le Dr Hala Yousri, experte en développement, « la majorité des pays ont opté pour la politique du marché libre. On ne peut plus rester en retrait de tout cela ». En effet, la croissance démographique, le chômage et l’inflation font des ravages dans les quatre coins du monde. Les budgets consacrés aux services publics sont minimes par rapport à la croissance démographique. « Aujourd’hui, le gouvernement tente de recenser les catégories les plus démunies pour leur venir en aide. Par exemple, les enfants issus de couches défavorisées auront droit à un enseignement gratuit et ceux dont les parents peuvent assumer les frais de scolarisation ne peuvent prétendre à ce service », avance le Dr Camélia Choukri, sociologue et experte en développement.

A son avis, au lieu de gaspiller d’énormes sommes pour les apparences, comme le décor de faste de certains bureaux de responsables, les fonds réservés aux cérémonies dans les divers ministères sans oublier les comptes secrets, il est temps de mettre fin à de telles pratiques. « Il faut réduire les frais qui absorbent une grande partie du budget dans chaque ministère. Des milliers de livres y sont dépensés au détriment des services publics que ces institutions sont censées présenter », explique Choukri. Ce n’est donc pas au citoyen de sacrifier son droit aux services publics pour payer le luxe des responsables. Les slogans du passé semblent être bel et bien révolus. Le gouvernement n’est plus au service du peuple. C’est plutôt « le peuple qui semble être aujourd’hui au service du gouvernement ! » .

Amira Doss
Dina Darwich


 

Des taux révélateurs

Le taux de pauvreté est en hausse continue en Egypte. Et bien que les chiffres officiels assurent qu’il n’a pas dépassé les 20 %, d’autres études émanant d’ONG prouvent qu’il a atteint aujourd’hui les 40 % de la population, dont 25 % sont en dessous du seuil de pauvreté. Certaines catégories sociales, comme celle des fonctionnaires, par exemple, ont rejoint la classe des démunis. Avec un salaire moyen de 500 L.E. par mois, ces derniers ont du mal à joindre les deux bouts d’autant plus que l’Etat ne cesse de se retirer du domaine du service public. Une fatwa promulguée par un prédicateur dans une mosquée dans le quartier des Pyramides a classé les fonctionnaires d’aujourd’hui parmi les nécessiteux qui méritent la zakat.

La classe moyenne, elle, est en voie de disparition. « Bien que la classe moyenne soit importante en nombre dans les pays occidentaux, elle bénéficie de nombreux droits et assurances. Aujourd’hui, deux classes sociales semblent se dessiner. La première, celle des riches, qui sont minoritaires, et la seconde, qui est bien plus importante que celle des plus démunis », explique Samer Soliman, économiste.

Gamal Abdel-Fattah qui œuvre dans le domaine des droits de l’homme, avance que selon les statistiques, 54 % des Egyptiens sont privés de leurs droits les plus élémentaires, tels que l’éducation, les soins médicaux et l’habitat. « Il suffit de se balader dans les quartiers pauvres pour observer la famine dont souffrent les enfants », explique-t-il en poursuivant que « dans les quartiers populaires, certains enfants s’évanouissent lors du salut du drapeau, car leurs parents n’ont pas les moyens de leur offrir un petit-déjeuner ».

Côté santé, selon cette même source, des citoyens peuvent mourir faute de ne pas pouvoir se payer des médicaments. Nadia, qui possède une pharmacie dans un quartier pauvre, confie vivre une période de récession malgré l’état sanitaire déplorable de la région car les habitants n’ont pas les moyens de s’acheter de quoi se soigner. Et ce n’est pas tout. Abdel-Fattah ajoute que pour avoir accès à un lit dans un hôpital public, il faut débourser une somme d’argent. Dans les hôpitaux publics, les pourboires accordés au personnel soignant sont devenus une obligation.

De plus, aujourd’hui en Egypte, on rencontre toutes sortes d’habitats précaires. 30 % des Egyptiens n’ont pas de logement décent conforme aux normes internationales. L’étude faite par Mamdouh Al-Wali, journaliste spécialisé dans l’urbanisme, présente plusieurs espèces d’habitations que l’Egypte a connues depuis 1995. Gourbis, refuges dans les cimetières, abris de fortune sur des terrains vagues sans compter les nombreux bidonvilles. Dans le quartier de Mégawérine, quinze familles partagent la même chambre.

Un véritable cercle vicieux de pauvreté dans lequel sont pris les citoyens. Le seul moyen pour changer leurs conditions aurait été de travailler. Pourtant, accéder à un poste n’est plus un droit garanti avec un gouvernement qui s’oriente vers une libéralisation aveugle. « Que peut-on attendre d’un gouvernement composé d’hommes d’affaires ? Comment vont-ils ressentir les souffrances des citoyens ? », s’interroge Salah, concierge !

 




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