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Député à la Knesset, le Palestinien Azmi Bichara est aussi romancier. Son écriture reste indissociable de son engagement politique, que ce soit dans son premier roman, Checkpoint, ou dans le second, Hob fi mantiqet al-zell (Amour dans la zone d’ombre, Dar Al-Chourouq, 2006), dont nous publions les premières pages.

L’amour au temps de l’amour

Même dans le pays des checkpoints, le soleil se levait tous les matins. Même là, il étendait ses rayons, tous les matins, du côté de l’Est, sur le checkpoint, dont l’ombre retombait sur les choses à l’Ouest, là où les réfugiés avaient oublié derrière eux le père de Omar, là, dans le pays des checkpoints. L’ombre du maître y devenait le maître de l’ombre, l’esclave du maître le maître de l’esclave et la crise de l’identité l’identité de la crise. Et ainsi de suite, de ce que racontait le jeune et brillant Omar Ali Al-Jinabi, qui, se prenant pour un révolutionnaire professionnel, s’était écarté du droit chemin, celui menant aux « professions libérales » — que les enfants des minorités choisissent parce qu’il s’agit de professions autonomes par rapport à l’Etat. Mais à chaque fois qu’il atteignait un certain degré de professionnalisme dans quelque domaine que ce soit, il s’en détournait au bout d’un moment. De la révolution, il ne restait plus que des révolutions de nerfs, qui retombaient aussi vite qu’elles se déclenchaient.

Après une tournée dans les universités du pays des checkpoints et en Europe, Omar opta finalement pour des études d’informatique, dans les années soixante-dix du siècle dernier. Il travailla dans une « start-up » dans le domaine du « high-teck » ; il s’enrichit et s’appauvrit à la fin du siècle dans une ville sur la côte qui l’avait accueilli dans les jours pas trop difficiles, qui avait été tolérante avec ce qu’il était dans les moments de calme et de stabilité. Mais il finit par ne plus supporter la culture professionnelle extrêmement limitée de ses supérieurs, dans des villes encore cernées de toutes parts par l’étau des villages détruits et vidés de leurs habitants. Il retourna au pays, et fit une tentative de s’installer comme écrivain free-lance, sans succès. Puis il travailla pendant quelques mois dans un journal local, où il découvrit qu’il n’y oublierait pas seulement l’écriture et la culture, mais aussi qui il était, même le minimum nécessaire pour exercer ce métier. Puis son amour pour le bois, pour la culture du bois, pour son odeur et son toucher, en opposition avec l’odeur, le toucher et la culture de l’ordinateur, le conduit à travailler dans la menuiserie. Il installa un atelier privé dans la vieille maison abandonnée de sa grand-mère, où le lierre avait recouvert les murs plus vite que les plantes n’avaient poussé autour de la bâtisse.

La menuiserie était un talent qui lui avait été transmis par l’un de ses oncles. Il allait le voir en été, tentant ainsi de s’identifier au village de son père. Il passait ses vacances à assécher les figuiers, à accrocher les feuilles de tabac, à fouiner dans l’atelier de menuiserie dans le vieux village, où il apprenait à distinguer les différents genres de bois au toucher, à l’odeur, ou à la couleur, et ce qui pouvait en être fait. C’est là-bas que s’éveilla son talent à faire des tables et des bureaux. Pendant l’été précédant les examens du bac, son oncle l’avait aidé à fabriquer un bureau, et par la suite, il continua à fabriquer des bureaux manuellement. A ce qu’il semblait, il en était privé dans une maison qui ne pouvait lui fournir un bureau alors qu’il était brillant dans ses études.

C’était un bureau en chêne, d’un brun sombre. L’odeur du bois marqua tous ses examens.

Les prix de ce qu’il produisait étant plusieurs fois plus élevés que les prix des produits importés de Turquie ou de Chine, le travail dans la menuiserie ne pouvait subvenir à ses besoins. Les gens se contentaient de produits M.B.F., de contreplaqué en carton ou de bois « en san dwichs ». Malgré son talent, il n’était pas artiste et les gens n’achetaient pas ses bureaux ou ses tables comme des œuvres d’art. L’affaire se réduisit donc à un passe-temps autofinancé. Cela l’aidait à se concentrer, à méditer dans une ambiance physique reposante au niveau du toucher et des odeurs ; cela lui permettait de justifier ses moments d’isolement et de méditation.

Omar se mit alors, en échange d’une rémunération modique, à traduire les contrats et les diplômes ainsi que d’autres documents pour les cabinets d’avocats. Tout le monde savait qu’il était plus qu’un simple traducteur, et cela l’aida beaucoup. Ils lui envoyaient les dossiers comme s’ils voulaient le compenser des pertes qu’il s’était imposées — c’est comme ça que les médiocres qui avaient pitié de lui voyaient les choses. Ils joignaient aux documents qu’ils lui remettaient des conseils de type médiocre, intéressés à l’avenir de la personne, du genre : « Pourquoi est-ce que tu te mets dans cette situation ? », ou « Pourquoi tu ne te prends pas en main ? », ou « Regarde où en est arrivée telle personne qui a étudié l’informatique une dizaine d’années après toi ». Mais Omar était certain que s’ils étaient agacés, c’était justement parce qu’il s’était pris en main, qu’il avait évité leur destin, mais aussi parce que ce n’était pas de lui-même qu’il avait pitié, mais d’eux et de leurs vies.

Dans ses nombreux moments libres, n’ayant pas réussi à travailler comme fonctionnaire chez quelqu’un, Omar travailla comme assistant avec oncle Salah, l’ami de son père. Oncle Salah était le seul à être resté au pays, parmi un groupe qui venait d’une ville ayant lancé un appel aux lumières, pour une réforme dans les pays arabes. Ils avaient appelé à la science et à la connaissance comme des moyens indispensables pour éclairer l’opinion publique et libérer la nation. Il y avait dans ce groupe des diplômés d’universités anglaises, françaises et beyrouthines, et même des diplômés enturbannés d’Al-Azhar, pendant les années d’avant la nakba.

Les relations de Omar s’étaient réduites ces derniers temps, ou s’étaient principalement centrées sur oncle Salah, du point de vue de Omar le seul être normal qui restait dans le village, et entre les soins et l’affection de sa sœur Wajd, la fille la plus normale et la plus équilibrée qu’il ait connue de sa vie. Wajd était tantôt indulgente, tantôt envieuse de la liberté de ses décisions dans le domaine de la profession et du fait qu’il n’était pas prêt à devenir esclave des gens et de leurs attentes comme son père. Entre lui et elle, Omar vécut deux années en bohémien, sans aucune responsabilité, dans un état de méditation, d’errance et d’écoute, après avoir quitté son travail dans le domaine de l’informatique.

Lors d’une visite commune à Londres, oncle Salah le présenta à la fille de son cousin décédé. Il en tomba amoureux sur-le-champ, il tomba sur la tête. Quant à elle, c’est doucement, délicatement, qu’elle tomba amoureuse. Oncle Salah était allé aux archives chercher les documents et des actes de propriété de terres pour des paysans qui pouvaient d’un instant à l’autre se voir exproprier les terres qu’il leur restait encore. Elle était venue à l’hôtel pour le voir. C’est Omar qui lui ouvrit la porte. Oncle Salah n’était pas là. La question qui se posa spontanément n’était même pas nécessaire : « c’est toi, Dounia ? », « c’est toi, Omar ? », simplement, sans réponse. Ils s’installèrent sur deux canapés placés en face-à-face et se regardèrent avec un soupir teinté d’un demi-sourire, et l’embarras de qui craindrait de trahir un secret frémissant dans la raison et le cœur : peut-être était-ce là l’aboutissement serein et inattendu d’une attente qui avait duré des années. Chacun d’eux se dit qu’il serait déplacé de laisser transparaître sa conviction que ce début était en fait l’aboutissement d’une longue attente ; car après tout, ce n’était qu’un début. Il serait fâcheux que la rencontre paraisse confiante et spontanée, voire enthousiaste. Ils feignirent donc une certaine distance. Ils se contemplèrent calmement, sans se regarder dans les yeux. Omar se rendit compte tout de suite qu’elle était comme lui, « ancienne école » : elle ne regardait pas dans les yeux. Ils s’épiaient du regard. Plusiefois le silence fut sur le point d’aboutir à la parole, comme si, soudain, il s’exprimait. Ses mots à elle tombèrent dans l’oreille de Omar comme y serait tombé le calme s’il se mettait à parler. Quand elle parlait, les tempêtes se calmaient, les ouragans flanchaient et les déluges retombaient. C’était un silence divin qui s’exprimait, le calme alors ondoyait, oscillait, et gagnait en confiance. Omar était à la recherche d’un calme divin qui l’étreindrait afin que son âme soit rassurée sur son entourage, qui s’imposerait en lui, afin que son âme se rassure quelque peu sur son enveloppe physique.

Omar Al-Jinabi fit la connaissance de son amoureuse alors qu’il avait perdu l’intérêt des choses, et la curiosité envers les êtres humains. Il n’est dès lors pas très étonnant qu’il fut pris de court par sa capacité à apprendre à la connaître, alors que la simple curiosité nécessaire pour découvrir les détails d’une nouvelle personne lui demandait un effort psychologique rebutant, qu’il n’avait aucune envie de fournir. Avec Dounia, la curiosité n’était plus que nervosité et impatience. L’existence vide de M. Omar Al-Jinabi s’aplanissait et se creusait comme un arc dont il maîtrisait lui-même les extrémités afin de ne pas perdre le contrôle sur sa vie, à l’image d’une corde trop tendue qui échapperait au contrôle et se briserait. Omar se transforma, corps et âme, en une corde tendue sur cet arc … Depuis sa rencontre avec Dounia, la corde fut souvent secouée, jouant ce qu’il avait accompli dans sa courte vie. C’est sur le Net, par le biais du « chat », qu’il allait raconter tout ça à son amour, à la fille de réfugiés qui se trouvait hors du pays des checkpoints .

Traduction de Dina Heshmat
© Al-Chourouq

 

Azmi Bichara

Né à Nazareth en 1956, Azmi Bichara est titulaire d’un doctorat en philosophie de l’Université de Berlin. Il est enseignant à l’Université de Birzeith et chercheur à l’institut Van Leer de Jérusalem. Il est cependant surtout connu pour son activité politique, qui l’a mené à se faire élire plusieurs fois comme député au Parlement israélien à la Knesset, sur la liste du parti Balad (Rassemblement national démocratique), dont il est le fondateur et le président. Son engagement de longue date pour les droits des Palestiniens de l’intérieur a plusieurs fois soulevé contre lui la vindicte des autorités israéliennes, comme en 2001, année où son immunité parlementaire a été levée pour des raisons purement politiques. Son écriture littéraire reflète les combats des Palestiniens de l’intérieur, mais aussi les contradictions auxquelles ils ont à faire face au quotidien. Checkpoint, première œuvre littéraire de Bichara, a été traduite chez Actes Sud (2004).
 
 
 

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