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Pendant un an, Rajaa Sanie, jeune écrivaine saoudienne, a largement diffusé sur Internet des textes dans lesquels elle décrivait l'univers amoureux, secret et fascinant, de quatre de ses amies. Rassemblés dans un roman (Dar Al-Saqi, 2005, 4e réédition), ces écrits, interdits en Arabie saoudite, sont une audacieuse plongée dans « la société de velours ».

Les filles de Riyad

To : [email protected]

From : « seerehwenfadha7et »

Date: 16/7/2004

Subject: Une aventure inoubliable

Seuls ceux qui ont le goût du risque peuvent découvrir à quel point leur but est proche.

T.S. Eliot

Je suis très inspirée par les versets, les dires du prophète et les citations religieuses que j’insère dans mes mails, et aussi par les citations célèbres et les chansons. Est-ce que c’est une contradiction comme certains le prétendent ? Est-ce que je dois mentir et prétendre que je suis démodée et que je n'ai qu'une seule passion ? Je suis comme n’importe quelle jeune fille de mon âge, comme n’importe quel être humain. La seule différence entre eux et moi, c’est que je ne me cache pas, que je n’aime pas me taire et que je n’ai pas honte d’être ce que je suis.

***

C’est en accompagnant Fatma à la gare en voiture, que Lamis rencontra le frère de son amie. Ali était plus âgé de quatre ans ; il étudiait également la médecine mais c’était la première fois qu’elle le rencontrait, devant ce train en partance pour Al-Qatif. Il avait décidé de prendre le train parce que sa voiture, qu’il prenait généralement pour ce voyage, était en panne.

Lamis trouvait la relation de Fatma avec son frère assez bizarre. Ali habitait avec ses amis dans un de ces appartements qui étaient loués aux étudiants venant de l’extérieur de Riyad, tandis que sa sœur habitait ailleurs, dans un autre appartement. Il ne venait la voir qu’assez rarement car ils préféraient tous deux passer du temps avec leurs amis. Chaque week-end, il partait en voiture, seul ou avec ses amis, tandis qu’elle prenait le train avec ses amies pour rentrer à Al-Qatif.

La première chose qui avait plu à Lamis, c’était la taille de Ali. La plupart des jeunes qu’elle rencontrait étaient plus petits qu’elle ou de la même taille qu’elle — elle faisait 1m76. Mais Ali, lui, faisait au moins 1m90, et son teint mat cuivré était attirant ainsi que ses sourcils épais, qui lui donnaient une allure ensorcelante et une virilité très prononcée.

Une semaine après cette première rencontre, Lamis alla à l'hôpital, où elle n'avait pas encore à se rendre régulièrement, pour y acheter des livres ; c'est là qu'elle revit Ali. Par la suite, elle le revit plusieurs fois, toujours à l’hôpital ; elle se faisait expliquer les leçons trop difficiles pour elle, comme le faisaient toutes ses collègues à la faculté qui faisaient appel à l’étudiant qu’elles estimaient « convenable » pour les aider à assimiler. Petit à petit ils se donnèrent des rendez-vous en dehors de l’hôpital, dans un de ces cafés qu’il y avait partout.

La relation de Lamis avec Ali dura pendant des mois, mais elle ne raconta rien à ses amies. Fatma était la seule à être au courant, par son frère ; mais devant son amie, elle faisait comme si elle n’était au courant de rien, alors que c’était elle qui avait arrangé leur première rencontre à la gare, à la demande de son frère qui avait aimé la photo de Lamis qu’il avait vue dans la chambre de sa sœur à Al-Qatif. C’était une photo de Lamis et Fatma au milieu de leurs amies, toutes en blouses blanches à côté d’un cadavre qu’elles venaient de disséquer à la morgue de la faculté de médecine pour femmes, cette morgue déprimante où l’odeur du formol se mêle à celle des corps en décomposition et à une senteur d’encens bon marché.

Ali était en dernière année de médecine et il allait commencer son stage pratique immédiatement après son diplôme dans un hôpital de la zone Est. Lamis et Fatma, elles, en étaient encore à leur deuxième année de fac.

Lors de l’une des rencontres entre Lamis et Ali dans un café de la rue 30, ils furent surpris par les hommes du Comité pour la prévention du vice et la protection de la vertu entourés de policiers. Ils furent rapidement embarqués, chacun dans une voiture de type « GMC » qui les emmenèrent au centre le plus proche du comité.

Là-bas, Lamis et Ali furent emmenés chacun dans une chambre séparée, et l’interrogatoire commença. Lamis ne réussit pas à supporter les questions blessantes qu’on lui posa. Ils se mirent à l’interroger grossièrement sur les détails de sa relation avec Ali, en lui faisant entendre des mots qu’elle aurait eu honte de prononcer devant ses amies les plus intimes. Elle fondit en larmes après avoir tout fait pendant des heures pour paraître sûre d’elle-même et convaincue de ce qu’elle avait fait — car elle n'y voyait rien de mal. Dans la pièce d’à côté, l’enquêteur faisait pression sur Ali qui craqua lorsque l’homme prétendit que Lamis avait tout avoué et qu’il ne servait plus à rien de nier.

Les responsables du comité contactèrent le père de Lamis et lui annoncèrent que sa fille avait été surprise avec un jeune dans un café et emmenée au centre du comité, et qu’il devait venir la chercher après avoir signé un engagement qu’elle n’aurait plus ce genre de comportement portant atteinte aux mœurs publiques.

Son père arriva, le visage blafard. Il signa tous les papiers qu’on lui demandait avant qu’on ne lui autorise à ramener sa fille à la maison. Sur le chemin du retour, il tenta d’étouffer sa rage et de calmer sa fille qui se lamentait. Il lui promit de ne rien raconter à sa mère ni à sa sœur, à condition qu’elle ne tente plus de revoir son collègue à l’extérieur de l’université. C’est vrai qu’à Djeddah, il lui permettait de sortir seule avec ses cousins ou avec les fils de ses amis ou des amies de sa mère, mais à Djeddah, c’était différent.

Lamis eut pitié de Ali lorsqu’elle entendit le soldat chuchoter à l’oreille de son père, au siège du comité, qu’ils avaient découvert que le jeune qui était avec elle était d’Al-Rafda, et que sa punition serait beaucoup plus lourde que la sienne. C’était la première fois qu’elle rencontrait à Riyad une couche de citoyens plus opprimée que les gens du Hijaz.

Depuis ce jour, la relation entre Ali et Lamis prit fin, tout comme la relation qu’elle avait avec sa sœur Fatma, qui lui lançait des regards noirs chaque fois que leurs regards se croisaient, comme si elle la considérait responsable de ce qui s’était passé. Ce pauvre Ali. Il était agréable, et, franchement, s’il n’avait pas été chiite, elle l’aurait aimé .

Traduction de Dina Heshmat

Un jeu de qui suis-je ?

Mignonne, les yeux encerclés de khôl, Rajaa Al-Sanie est d’un naturel confiant. Cette jeune dentiste voilée d’Arabie saoudite vient de signer son premier roman, à l’âge de 25 ans, décidant de rompre le silence et de dévoiler les dessous du monde féminin à Riyad. « Des histoires pareilles arrivent chez nous, tous les jours, sans que personne ne s’en aperçoive, mis à part les deux protagonistes concernés. (…) Je vais vous raconter ce qui se passe dans nos maisons et vous faire part des sentiments qui nous saisissent, nous les filles », dit-elle dans Banat Al-Riyad (Les Filles de Riyad), l’un des 100 romans les plus vendus en 2005 et qui est aujourd’hui à sa quatrième édition. En narratrice, l’écrivaine raconte les émois et les déboires amoureux de quatre jeunes femmes, de la bonne société, laissant le lecteur deviner constamment lequel des personnages est réellement Rajaa Al-Sanie. Elle se livre alors à un jeu de camouflage délicieux, qui parfois nous fait perdre la boussole. Est-elle Sadime, la jolie fille qui a du caractère et que les hommes appréhendent ou Qamra, la traditionnelle victime d’un mariage arrangé, ou Michèle, la rebelle issue d’un mariage mixte, ou encore Lamis, l’étudiante en médecine qui ne tardera pas à recouvrer son équilibre grâce à un époux charmant du Hijaz ?

Les ennuis de ces dernières sont narrés de manière légère et humoristique, sous forme de courriers électroniques ; l’ensemble constitue l’ouvrage qui n’est pas tout à fait un roman. « J’ai peur de l’appeler ainsi car il s’agit au juste d’un assemblage de courriels sincères et spontanés. C’est une sorte de chronique, un coup de folie d’une jeune fille de 20 ans. Je ne veux pas le soumettre aux règles strictes de toute œuvre romanesque réfléchie », explique l’auteure à la fin de son livre, comme pour répondre davantage à ceux qui dénigrent son langage emprunté aux chats sur Internet ou à l’architecture même du roman. Car dès sa sortie chez la maison d’édition libanaise Al-Saqi, le livre censuré en Arabie saoudite, fait fureur dans son pays. Et c’est en partie la raison de son succès.

Ceux qui s’y opposent ont dû faire sa propagande, en faisant couler beaucoup d’encre afin d’analyser son contenu littéraire ou encore la véracité de ses intrigues. Sont-elles conformes à la réalité complexe de la société saoudienne, en quête d’elle-même ?

En effet, le roman suscite d’abord un intérêt sociologique, en décrivant le mélange de modernité mal assimilée et de traditions désuètes. Ce, à travers des histoires de filles, qui constituent un tabou par la force des choses. En abordant des thèmes amoureux, l’écrivaine fait aussi allusion à la persécution des chiites, au dualisme des sociétés patriarcales, à la différence entre les gens de Najd et ceux du Hijaz et aux polémiques entre modernes et conservateurs qui agitent le royaume depuis les années 1980.

On est quand même loin des écrits plus sophistiqués de Torki Al-Hamad et d’Ahmad Abou-Dahmane sur l’état du sud en Arabie saoudite ou de ceux de Ghazi Al-Qosseibi, qui a été l’idole de l’auteure dès l’âge de 13 ans. C’est simplement une autre génération, celle d’Internet et des récits individuels .

Dalia Chams

 

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