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Journée Mondiale de la Femme . Une tendance vers l’accroissement du rôle de la femme dans le développement économique se dessine. L’évolution est d’autant plus remarquable qu’elle fait fi des contraintes du machisme ambiant. Etat des lieux en ce 8 mars.

L’émancipation par le porte-monnaie

La pauvreté se féminise. Telle est la réalité qui s’est révélée au cours de cette dernière décennie. Que ce soit dans les pays occidentaux ou dans les pays dits du tiers-monde, le constat est le même. En Europe, et selon le dernier rapport publié par Unifem (Programme des Nations-Unies pour les femmes), les femmes sont les marginalisées du marché du travail. Les deux tiers des offres d’emploi sont destinés aux hommes, contre un tiers pour les femmes. Plus de 60 % des femmes actives exercent des métiers informels. 43 % des femmes font des métiers associés à des salaires modestes, instables et à risques pour la santé. Chômage, emplois sous-payés, restrictions budgétaires, difficulté d’accès à des prêts bancaires, précarité et pauvreté touchent davantage les femmes que les hommes. Une situation qui est mondiale et l’Egypte ne fait donc pas exception.
 

L’inégalité des sexes persiste, notamment sur le plan économique. Les études effectuées en l’an 2000 par la Banque mondiale ont prouvé que les femmes en Egypte sont les premières victimes de la pauvreté et ce, à cause de tout un système d’éducation et d’un héritage culturel. La femme égyptienne, en comparaison avec l’homme, a moins de chance de poursuivre son éducation, d’améliorer sa formation, a moins d’accès aux crédits pour petits projets, possède moins d’expérience technique, ce qui réduit ses chances sur le marché du travail. Son statut d’épouse et de mère l’oblige aussi à faire davantage de sacrifices tout en assumant plus de rôles.

Les études prouvent aussi que la femme égyptienne est plus touchée par l’analphabétisme. Ainsi, le taux de femmes analphabètes est le double de celui des hommes. Elle est également la plus menacée par les problèmes de santé, la malnutrition, la mortalité pendant l’accouchement (80 victimes sur 1 000). Quant au chômage, le taux parmi les femmes atteint 24 %, contre 6 % parmi les hommes. Pourtant, 40 % assurent les dépenses du foyer. Un panorama qui ne fait que prouver à quel point la pauvreté et les injustices économiques ont un visage féminin. La priorité des gouvernements et de la société civile, convaincus de cette vérité, est désormais de mettre fin à une telle inégalité et de permettre aux femmes de se prouver économiquement. C’est ce qui est appelé l’émancipation économique de la femme (Economic Empowerement of Women). Un terme de plus en plus utilisé en Egypte ces dernières années et qui fait l’actualité cette semaine, à l’occasion des célébrations de la Journée mondiale de la femme.

Il n’est donc pas étrange d’apprendre qu’en Egypte, l’an 2006 sera dédié à l’émancipation économique de la femme. Une conférence qui sera tenue le 16 mars et organisée par le Conseil national de la femme sous les auspices de la première dame d’Egypte portera le même nom. Une mobilisation nationale qui coïncide avec le slogan lancé cette année par la Banque mondiale et qui appelle à un développement basé sur le genre (Engendering Development). « Partout dans le monde, on s’est rendu compte de l’importance du rôle que peut jouer la femme dans le développement. En l’aidant à améliorer son statut financier à elle, on réalise ainsi toute une évolution économique du pays dans lequel elle existe. C’est d’ailleurs l’approche qui a été utilisée dans les pays asiatiques qui se sont servis des femmes pour mettre en application leurs plans de développement. En Egypte, la femme représente la moitié de la population, une ressource humaine immense qui doit être mieux investie », explique Yomna Al-Hamaki, spécialiste en économie. Selon elle, la femme égyptienne possède tous les atouts pour réussir sur ce plan. Elle est en plus très dévouée et ses aspirations pour sa famille et ses enfants sont sans limites. La preuve : dès l’annonce du lancement de crédits pour petits projets pour les femmes, elles sont venues en nombre des 4 coins d’Egypte pour se renseigner et présenter des demandes.

Leur objectif est toujours identique : assurer un meilleur avenir à leurs enfants. « Chaque femme, qu’elle soit issue des couches les plus défavorisées ou des couches aisées, rêve d’éduquer ses enfants convenablement, de les inscrire dans des écoles de renom et plus tard dans des universités.

Les systèmes de consommation ont changé, les ambitions aussi, ce qui incite la femme à tout faire pour ne priver ses enfants de rien », commente Azza Soliman, activiste dans l’ONG Les Causes de la femme moderne. Elle qui travaille avec des femmes de toutes classes sociales affirme que les petits projets destinés aux femmes obtiennent un succès fou.


Enthousiasme démesuré

Fatma a la quarantaine. Elle habite un bidonville du Caire. Réputée dans son entourage pour ses talents de cuisinière, elle a décidé de les exploiter. En frappant aux portes du Fonds social de développement, elle a réussi à obtenir un prêt qu’elle a utilisé pour monter un petit projet dans son quartier. Son stand lui permet aujourd’hui de servir des plats chauds. « On m’a fourni la cuisinière, le véhicule, les ingrédients et un capital ». Aujourd’hui, son enthousiasme est demesuré. Il y a deux ans, elle n’était que l’épouse d’un menuisier et son rôle se limitait à s’occuper de son foyer. Maintenant, elle suit des cours d’alphabétisation pour obtenir une carte d’identité. Dans l’avenir, elle ouvrira un compte en banque pour déposer ses économies destinées à l’éducation et au mariage de ses trois enfants. Le changement financier s’est répercuté sur tous les aspects de la vie de Fatma et a surtout changé le regard porté sur sa personne. « Aujourd’hui, on prend mon avis en considération avant de prendre une décision. Puisque je partage avec mon mari les responsabilités, j’ai mon mot à dire en ce qui concerne l’argent et comment il doit être dépensé », affirme Fatma.

Les cas similaires sont nombreux. Des projets de couture, de vente de nourriture, de confection, d’élevage, des milliers de femmes tentent aujourd’hui de remédier à la pauvreté à laquelle elles sont soumises. Une amélioration de leur statut financier qui les aide à acquérir leur indépendance et à avoir le droit de décider de leur avenir. « Nombreuses sont les femmes qui nous répètent qu’elles ne peuvent pas se séparer de leur mari car c’est lui qui les nourrit et qui nourrit les enfants. Si ces femmes en avaient les moyens, elles auraient choisi un autre destin », explique Fardos Al-Bahnassi, activiste dans une ONG féministe. Elle estime que l’indépendance financière de la femme est la première étape pour sa liberté.

Si les femmes issues des couches populaires peuvent grâce à ces petits projets changer leur statut, celles appartenant à des couches moins défavorisées souffrent toujours. Les lois adoptées lors de ces dix dernières années ont eu un impact négatif sur la situation de la femme et sa stabilité financière. Car, le secteur public qui absorbait la plupart de la main-d’œuvre féminine ne le fait plus. La tendance actuelle vers la privatisation, la restructuration des entreprises publiques, la réduction des salaires et des offres d’emploi offertes par le secteur public ont touché les femmes. Des milliers d’entre elles sont obligées aujourd’hui de céder leur poste, de toucher une retraite anticipée et de se contenter de nouveau du rôle de femme au foyer. « A l’âge de la quarantaine, ces femmes se trouvent exclues du marché du travail alors qu’elles ont acquis de l’expérience professionnelle et que leurs enfants ont grandi, ce qui les rend capables de consacrer plus de temps et d’effort à leur carrière », explique Farida Al-Naqqach, écrivaine féministe. « Ce n’est pas parce que nous souffrons du problème du chômage que la femme doit rester chez elle. C’est une vision très discriminatoire des choses. L’Etat est responsable de la création d’emplois pour les deux sexes », commente Nihad Aboul-Qomsane, avocate.

Autre forme d’injustice, les femmes sont plus exploitées dans les métiers marginaux, aux modestes. Par exemple, dans le secteur de l’agriculture, la plupart de la main-d’œuvre est féminine. Celle-ci touche la moitié du salaire journalier payé à l’homme et ne bénéficie d’aucune couverture sociale. Elle est aussi plus exploitée dans des métiers dangereux où elle est obligée de manipuler des insecticides ou des engrais.

Aboul-Qomsane pense que dans de telles conditions, les projets de soutien financier destinés aux femmes doivent être plus réalistes. « Comment demander aux villageoises de confectionner des pyjamas et de les vendre à 40 L.E. alors qu’un pyjama importé de Chine coûte 10 L.E. », révèle-t-elle. La même question s’applique aux femmes diplômées des instituts techniques. Selon Al-Qomsane, les qualifications de cette catégorie ne permettent pas d’entrer dans la concurrence du marché du travail. « Les jeunes filles étudiantes en secrétariat par exemple, apprennent encore à taper sur des machines qui datent du Moyen-Age. En raison du décalage, une fois diplômées, elles devront accepter des emplois n’ayant rien à voir avec leur formation, comme nourrice en garderie ou chez des particuliers. Les sommes versées pour leur éducation n’auront servi à rien », s’indigne Aboul-Qomsane. Alors qu’en Allemagne, l’Etat a mis en valeur les villageoises dans la production de fromage et de produits laitiers. Aujourd’hui, ces femmes sont les productrices principales de ces produits et de leur exportation.


Assumer les conséquences

L’indépendance économique est donc étroitement liée aux qualifications. Et la femme, il faut l’avouer, reste la catégorie qui possède le moins de qualifications. Le fait qu’elle soit acculée par les devoirs familiaux la rend incapable d’améliorer ses compétences, ce qui la rend à tout moment menacée de perdre son métier. Et au sein même de son foyer, si elle décide de travailler pour subvenir avec son mari aux besoins de sa famille, cela reste son choix. Elle doit donc assumer les conséquences. « Car personne ne lui pardonnera la moindre négligence dans ses responsabilités domestiques. La logique dit que sa participation dans le budget de la famille implique une redistribution des rôles au sein du foyer, ce qui n’est pas encore le cas », explique Al-Bahnassi.

Mais, il faut l’avouer : certaines femmes ont réussi à le faire. Marianne Rostom est une femme d’affaires. Issue d’une famille riche, elle a réussi grâce à son statut à conquérir son indépendance. « J’ai le droit de dire comment doit être dépensé l’argent, de décider des priorités de la famille. Si le père couvre les besoins fondamentaux de la famille, moi je peux ajouter de l’argent pour concrétiser plus d’ambitions. Je peux par exemple envoyer ma fille à l’étranger étudier dans une université de prestige ou acheter un appartement dans un quartier chic pour mon fils à l’âge du mariage », une situation qui a obligé chaque membre de la famille à la considérer avec respect.

Car l’argent, c’est le pouvoir. Karima, 37 ans, a elle aussi compris cette vérité. Elle qui travaille comme cuisinière dans les familles riches est la seule qui décide au sein de son foyer. Son mari, de nature peu active, a quitté son métier d’employé dans une entreprise publique il y a dix ans. Et depuis, c’est Karima qui assume toutes les dépenses du foyer. Lui ne touche aucune pension de retraite et passe ses journées à fumer le narguilé et à surveiller les enfants alors que Karima est au travail. Elle gagne bien sa vie et profite au maximum de la situation. « Mon mari ne peut donc faire aucune remarque sur mon comportement, ni mon retard au travail. Il sait très bien qu’on ne peut pas risquer de perdre mon revenu qui nous fait tous vivre ». Sûre de sa force, elle n’a rien à craindre. Elle n’hésite même pas à lui répéter qu’ils vivent tous les deux dans une maison où les rôles sont inversés. Une situation dont le couple s’est accommodé sans gêne .

Amira Doss
 
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