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La vie mondaine
Hanan Al-Chaykh*, écrivaine libanaise, dans cet extrait inédit en français tiré de son roman Hékayti charh yatoul (C’est une longue histoire), raconte avec sensibilité, amour, joie et douleur la vie de sa mère prise dans les contraintes d’un quotidien difficile à gérer.

La porte des secrets

La première chose que j’apercevais, à mon réveil le matin, c’étaient les dessins sur la pierre de la fenêtre. Je voyais également les feuilles de figues qui se frayaient un chemin pour pénétrer dans la maison par la porte des secrets (la fenêtre). Ma mère tendait la main pour cueillir les gousses de figue, puis les étendait sur un morceau de pain que nous mangions. Elle relevait notre couchette, la posait contre le mur, aspergeait le pain d’eau, le garnissait de quelques grains de sucre puis nous partions tous pour les champs, situés près des arbres de quinine. Notre mère nous pressait : Vite avant que n’arrivent les récolteurs et qu’ils nous voient. Je ne comprenais pas les raisons qui nous poussaient à nous cacher des récolteurs. Est-ce parce qu’on surnommait ma mère la pudique, et qu’elle avait honte de faire son entrée dans le champ alors qu’il était plein de monde ? Ainsi, au lieu de voir les épis de blé briller à cause des gouttes de rosée, et se balancer sous l’effet de la brise, on se retrouvait dans un champ vide. Ma mère se courbait au-dessus de la terre rougeâtre et cueillait ce qui était resté de la cueillette des récolteurs, l’après-midi du jour précédent. Je faisais de même, étendais la jupe de ma robe et recueillais ce qui se trouvait éparpillé sur le sol. Les morceaux de blé guidaient mes pas grâce aux étincelles d’or qu’ils lançaient au travers de la poussière. Je demandais à ma mère si les récolteurs les avaient laissés pour nous. Mais, elle ne répondait pas. Au fil des jours, je compris que les faucilles des agriculteurs ne les avaient pas ramassés à cause de leur peu d’intérêt après la cueillette des épis qu’ils avaient transportés dans les jardins en vagues successives. Malgré mon regret de ne voir que les épis entassés de la sorte, les serpents qui se tortillaient à travers les amas de blés m’ôtaient le plaisir d’être au champ. Nous revenions à la maison, empoussiérées. Nous jetions alors les grains de blé sur un panier en paille que ma mère avait déjà essuyé avec un chiffon humide, puis avec un autre sec car elle craignait le glissement des serpents sur notre butin. Elle m’envoyait ensuite vers un terrain vagueproche pour en rapporter les grains de romarin sauvage. J’emportais un torchon avec lequel je recouvrais ma main et me mettais à arracher les épines. On l’avait sans doute surnommé ainsi parce qu’il nous piquait comme des aiguilles. Combien grande était ma peine lorsque ma mère comparait mes cheveux après le bain, aux grains de romarin, avant de les enduire d’huile. Je posais les herbes sur la tête et accourais à la maison. Ma mère avait fini d’écraser le blé avec la pierre meulière, et avait formé une pâte qu’elle coupait en petits morceaux. Elle utilisait les épines comme combustibles sur lesquelles elle posait les morceaux de pâtes, qu’elle faisait cuire au four. Et, en un clin d’œil, nous dévorions les pains, les uns à la suite des autres.

Au coucher du soleil et de préférence au printemps, elle nous emmenait à un autre terrain vague pour cueillir des champignons entre les pousses de blé et de gazon. Nous chantions : ô champignon, relève-toi et rassemble-toi en tas. Ma mère les faisait frire pour nous avec des œufs.

Des mois avaient passé depuis que nous nous étions évadés. Nous n’avions pas de nouvelles de lui, si ce n’est des rumeurs qui circulaient parmi les gens. Ma mère était déterminée à affronter mon père pour qu’il paye ses charges.

Ma mère habilla mon frère d’un nouveau pantalon bleu marine et moi d’une robe propre. Nous attendîmes notre mère près de la maison, heureux et fiers parce que nous allions au marché acheter de la viande, du sucre et de la mélasse. Subitement, un paysan passa par là. Il portait un petit ânon blanc, couleur de lait. Mon frère s’y accrocha, le porta et lui caressa les oreilles. Et le paysan de demander à mon frère d’échanger l’ânon contre son pantalon bleu marine. Mon frère, sans hésitation, se précipita et ôta son pantalon pour enlacer l’ânon et l’embrasser. Ma mère le gronda quelque peu puis nous emmena au marché alors que mon frère, en caleçon, nous suivait à califourchon sur son ânon. Nous arrivâmes au marché de Nabatiyeh. Cette fois-ci, je ne pensais pas à la viande, mais aux bracelets colorés en cire et aux mouchoirs Aviateur qui se terminaient par des fils en couleurs ciselés en forme de pattes d’oiseau. Nous recherchâmes partout mon père. Un homme tenant un chapelet se prit de pitié pour nous et informa ma mère que mon père avait pris la fuite après l’avoir aperçue de loin. A la vitesse d’un éclair. Tel un grain de sel qui fond. Et ma mère de marmonner : J’espère qu’il fondra comme il fond actuellement dans ma bouche.

C’était mon tour de monter sur le dos de l’ânon. Mon frère tenait la main de ma mère alors que nous revenions, chez nous, sans avoir rien acheté. Ma mère répondait à tous ceux qui lui demandaient si elle avait réussi à forcer mon père à payer ses charges : Que Dieu s’en charge ! Ouf, cheikh, son cœur est de pierre. Je vais le compter pour mort et m’en remettre à Dieu !

Les nouvelles circulaient sur nos visites très tôt, au champ tous les matins, semblables au soleil qui était toujours à l’heure, pour réquisitionner la terre et nous nourrir du blé éparpillé qu’on délaissait pour les oiseaux. Les nouvelles circulaient également sur la rareté de nos visites au marché si ce n’était à cause de mes sanglots, de temps à autre, pour acheter un peu de mélasse que je léchais entièrement de l’assiette en aluminium sur la route du retour.

Durant cette nuit, étendue sur la couchette, je me demandai : Est- ce que les vaches s’étaient aperçues de la présence de l’ânon à leurs côtés ? Je tenais les oreilles du chien qui avait suivi mon frère depuis un moment et qui se couchait à ses côtés sous l’édredon malgré le refus au début, de ma mère. Je me mis alors à fredonner une chansonnette qui m’était venue à l’esprit lorsque j’avais trouvé le champ vide, sans blé :

Ne te réjouis pas épi aux longs cheveux

Demain, la faucille se trémoussera et t’éventera

Elle coupera tes longs cheveux

Et mettra fin à tes chansons.

Ma mère travaillait dans les grandes fermes à la cueillette des oranges et des citrons. Elle m’emmenait avec elle tandis que les voisins gardaient mon frère. On passait à travers champs, coupant les grandes allées pour prendre la route des vallées. Combien de fois ne m’étais-je pas arrêtée, morte de fatigue à cause des douleurs de mes pieds, pour aussitôt suivre à nouveau ma mère. Dès que nous arrivions à la ferme, ma mère cherchait un endroit ombragé sous un arbre, nettoyait le sol des petites bêtes et de toute humidité puis posait un sac en jute sur lequel je m’asseyais. A chaque fois qu’elle terminait la cueillette des arbres qui m’entouraient, elle me changeait de place. Je ne sais pas comment le temps passait alors que je chantais, mangeais des oranges, m’allongeais et tuais les fourmis avec un petit bâton, fuyais les guêpes, écoutais les chansons et le bruissement des branches. Toutefois, le samedi était ma journée préférée. Ma mère m’emmenait après son travail au fleuve de Litani où nous nous baignions. Nous longions les monts, les collines et les vallées jusqu’au moment où nous apercevions le fleuve entre la route tortueuse cernée de rochers et de rares arbres.

Elle m’emmenait vers les lauriers semblables à une maisonnette de branches. Je me précipitais vers le fleuve et me tenais debout entre les rochers. Ma mère recherchait une pierre de granit pour me frotter le corps, comme à son habitude, puis me prenait par la main et m’emmenait à un endroit où l’eau nous arrivait aux genoux. Nous relevions nos robes et je m’apercevais de la blancheur de ma peau par rapport aux cailloux et à la couleur des arbres. Ma mère éprouvait une immense crainte de me voir buter contre un rocher ou d’être emportée par l’eau. Sa peur me gagnait et je ne m’en débarrassais que lorsqu’elle souriait. Je ne l’avais pas souvent vue sourire ni entendue souvent rire. Elle se frottait le corps avec la pierre à travers l’ouverture de sa robe et à mon grand étonnement, elle chantait :

ô tendre, ô tendre,

chante avec moi pour me tenir compagnie,

Elle se réveillait en sursaut et s’écriait

Suis-je folle ou ai-je perdu mes esprits ?

Elle me versait de l’eau avec les mains sur le corps et les cheveux, en demandant à Dieu et au prophète de me protéger. Elle versait également de l’eau sur son corps et souriait. Et le fantôme omniprésent de mon père s’éloignait. Ensuite nous quittions l’eau et longions la rive du fleuve en cueillant la citronnelle sauvage que nous mangions avec du pain et du sel. Nous la mangions gloutonnement alors que ma mère, à nouveau, bénissait et remerciait Dieu …

 
 

Traduction de Soheir Fahmi

*(Elle donnera un colloque ce mercredi à 18h à l’Université américaine du Caire, au Greek Campus, intitulé Mon expérience comme écrivaine au Liban et dans la diaspora).

Hanan Al-Chaykh

Elle est née au Liban en 1945 dans une famille chiite du sud. Depuis la guerre civile libanaise, elle vit à Londres, après avoir étudié au Caire et séjourné dans les pays du Golfe. Avant de partir, elle a travaillé de 1972 jusqu’à 1975 comme journaliste à la revue Al-Hasnaa et au quotidien An-Nahar. Elle a écrit son premier roman au cours de ses études, Le Suicide d’un homme décédé. Aujourd’hui, elle compte à son actif 7 romans et deux recueils de nouvelles. La maison d’édition française Actes Sud a traduit et publié son premier roman, L’Histoire de Zahra, en 1999, de même que d’autres : Femmes de sable et de myrrhe (1992), Le Parfum de la gazelle (1992), Poste restante, Beyrouth (1995), et Londres, mon amour (2002). Elle a de même publié un recueil de nouvelles : Le Cimetière des rêves (2000). Hanan Al-Chaykh s’attache surtout à retracer la condition de la femme au sein de la société arabe et à expliquer la violence de la tradition qui l’étouffe.
 
 
 

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