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Lac Manzala . Installées sur ses îles depuis plus de trente ans, des milliers de personnes sont privées d’infrastructures. L’aide promise lors des dernières législatives a pris la forme d’une menace d’expulsion. Reportage.

L’amertume des pêcheurs

Au beau milieu du lac Manzala, au Nord-Est du Caire, vivent des milliers de familles démunies sur des îles isolées du monde. Des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards sont privés de toutes sortes d’infrastructures et de services. Ces familles sont là depuis les années 1970, quand des groupes de pêcheurs sont venus s’installer dans la région, en quête d’un gagne-pain. A l’époque, la région relevait du gouvernorat de Daqahliya. Aujourd’hui, elle dépend du gouvernorat de Port-Saïd et ce, bien que les îles soient géographiquement plus proches de Daqahliya que de Port-Saïd. Selon les rumeurs, cette mesure a été prise un an avant les élections législatives de 2005, et avait uniquement pour objectif l’augmentation du nombre d’électeurs de la ville de Port-Saïd. « A l’époque, les responsables du gouvernorat de Port-Saïd nous avaient promis de prendre soin de nous et d’installer les infrastructures dont nous avons besoin et dont nous sommes complètement privés à condition de voter pour le candidat du Parti National Démocrate (PND). Le rival de ce dernier était un candidat indépendant de tendance islamiste », raconte Abou-Mohamad, un pêcheur âgé de 50 ans. Il habite à Safiya, une île située au milieu du lac Manzala. Pour y accéder, deux heures de voyage sont nécessaires sur une barque, seul moyen de transport reliant les habitants de l’île au monde extérieur. « Lorsque le nombre de passagers est supérieur à quatre, nous prenons une embarcation à moteur pour 2 L.E. chacun. C’est cher car nous, les pêcheurs, ne gagnons que quelque 10 L.E. par jour. Mais au moins, on arrive vite à la ville et on évite les naufrages », poursuit Abou-Mohamad. Des naufrages qui sont malheureusement très fréquents, notamment en hiver, entraînant la mort d’enfants et de bétail.

Sur l’île de Safiya, les habitants luttent pour leur survie. Pour s’alimenter en eau potable, ils se débrouillent tant bien que mal. « Des embarcations nous apportent jusqu’ici des barils remplis d’eau potable que nous achetons à 2,5 L.E. l’unité. Cela n’a pas remédié complètement au problème. Nous attendons impatiemment cette embarcation qui vient une fois par semaine. Parfois, elle nous oublie et ne vient que tous les dix jours. Période pendant laquelle nous souffrons du manque d’eau, notamment les bébés et les petits enfants. Alors, les hommes se rendent sur l’autre rive avec leurs barques de pêche pour acheter des jerricans en plastique remplis d’eau potable », s’insurge Nora Ibrahim, une habitante.

Les habitants sont aussi privés d’électricité et le soir, c’est l’obscurité totale. Les jeunes qui vont à l’école à Matariya, un village du gouvernorat de Daqahliya situé à 50 kilomètres environ, se regroupent sous la lumière d’une lampe à gaz pour étudier. « La lumière de cette lampe est très faible. Pour remédier à la situation, je me suis associée avec deux autres familles pour acheter une lanterne qu’on fait fonctionner à l’aide d’une batterie de voiture », souligne Saïda Hamed, mère de deux enfants.


Craintes accentuées

Les habitants de Safiya n’attendent plus que le gouvernement s’occupe d’eux comme il l’avait promis avant les élections. « Nous n’avons rencontré aucun responsable depuis les élections. C’est pourquoi nous nous débrouillons tous seuls pour survivre. Nous pouvons continuer à vivre comme ça, mais ce que nous demandons avec insistance aux responsables, c’est de ne pas nous obliger à quitter l’île », affirme Mohamad Abdallah. Il y a quelques semaines, les craintes des habitants ont été accentuées par un événement inattendu. Des antiquités pharaoniques enfouies dans le sol ont été découvertes et la police est venue détruire les baraquements pour obliger les habitants à quitter l’île. Résultat : ces derniers vivent désormais dans le désarroi complet. Les responsables du gouvernorat de Port-Saïd s’expliquent sur cet incident : « Il n’était en aucun cas envisageable de laisser ces bidonvilles dans une zone contenant des antiquités », déclare Hoda Aboul-Maati, responsable au gouvernorat de Port-Saïd. Elle affirme que le gouvernorat a fourni aux habitants des locaux un peu plus loin, contre la somme de 15 000 L.E. payée à crédit. « Dans ces lieux, nous leur avons fourni tous les services ainsi que 4 écoles équipées », explique-t-elle. Cependant, les habitants ne sont pas en mesure de payer. Le gouvernorat leur réclame des garanties, ce qui complique l’affaire. « Ils nous ont demandé la somme d’argent comptant ou bien pour avoir une habitation à crédit, il faut que nous ayons des biens (terre ou maison) ou un revenu stable comme garantie. Ce que nous ne possédons pas », révèle Ahmad Al-Sayed, pêcheur. D’un autre côté, le gouvernorat de Port-Saïd ne possède pour le moment aucun plan de réaménagement de cette région car elle ne lui a été rattachée que récemment.

L’autre problème qui inquiète les habitants des îles du lac Manzala est la disparition progressive de leur unique source de subsistance, à savoir la richesse piscicole. Les hommes sont tous des pêcheurs, même les diplômés. « Si certains adoptent la pêche par héritage, la plupart, chômeurs, y ont eu recours après avoir passé des années à la recherche vaine d’un emploi. Nous sommes privés de toute assurance médicale et sociale. Le pire est que le revenu d’un pêcheur ne dépasse jamais une dizaine de livres par jour et cela en pleine saison », souligne Mabrouk Abdallah, pêcheur qui a obtenu son diplôme de commerce en 1992. Selon un rapport publié par le Centre de la terre en décembre 2005, la pollution a causé la mort d’une dizaine d’espèces de poissons du lac Manzala et la contamination d’autres, sans compter la baisse des prix. Cette pollution a été provoquée par le déversement chaque année de 652 millions de mètres cubes d’eaux usées dans le lac Manzala en provenance de 5 gouvernorats (Port-Saïd, Ismaïliya, Charqiya, Daqahliya et Damiette) ainsi que des déchets industriels provenant d’une quarantaine d’usines installées dans la région. Les habitants de Manzala se sont réjouis le jour où ils ont su que le problème de la pollution du lac serait discuté à l’Assemblée du peuple, mais la lueur d’espoir s’est rapidement éteinte. « J’avais présenté au cours de la dernière législature une interrogation sur la pollution qui menace le lac, et les mauvaises conditions de vie dont souffrent ses habitants. Elle n’a pas été prise en considération par le gouvernement », déclare Akram Al-Chaër, député de tendance islamiste. Il promet de ne pas laisser le problème sans solution.

Héba Nasreddine
 

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