Al-Ahram Hebdo, Evénement |Vent d’amertume à Gourna
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 6 au 13 décembre 2006, numéro 639

 

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Evénement

Louqsor. Le gouvernement a donné le coup d’envoi des travaux d’évacuation des 20 000 habitants du village d’Al-Gourna, afin d’effectuer des fouilles archéologiques. Il s’agit du deuxième plus grand déplacement de population de l’histoire de l’Egypte moderne.

Vent d’amertume à Gourna

Samedi 2 décembre. Il est 9h du matin, à 745 km au sud du Caire, sur la rive ouest de Louqsor. Le village d’Al-Gourna est en effervescence. On voit des touristes partout. Des agents de police assurant la sécurité des lieux. Des journalistes et des cameramen de la presse locale et étrangère sillonnent le village. Des hauts responsables de la ville et des dirigeants populaires sont présents. Les ministres de l’Habitat, Ahmad Al-Maghrabi, et de la Coopération internationale, Fayza Aboul-Naga, ainsi que le secrétaire général du Conseil Suprême des Antiquités (CSA), Zahi Hawas, sont présents. Il ne s’agit pas d’un festival ni de l’inauguration d’un musée. Cette foule de journalistes et de responsables est venue assister au deuxième plus grand déplacement de population de l’histoire de l’Egypte moderne après celui des habitants de l’ancienne Nubie évacués de leurs terres pour permettre la construction du Haut-Barrage, en 1963. Environ 20 000 personnes doivent quitter leurs maisons construites autour et au-dessus d’un millier de tombes pharaoniques pour laisser les archéologues entamer leurs fouilles et transformer cette région en site touristique.

Al-Gourna est la plus grande agglomération de la Rive ouest de Louqsor, construite il y a un peu moins de deux siècles. Dressée sur une colline, elle abrite 3 200 familles qui vivent dans 800 maisons en terre crue. L’architecture des maisons est unique. Les façades sont ornées de motifs à caractère pharaonique et peintes en jaune et bleu. Les maisons sont vastes et très espacées. Chacune se compose d’un seul étage et est entourée d’une vaste cour pour l’élevage des volailles et du bétail. Les 20 000 habitants vivent ici depuis des décennies sans eau ni électricité. « Nous sommes privés des services les plus élémentaires. La municipalité a toujours refusé de munir notre village d’infrastructures pour nous obliger à quitter la région. Elle nous a dit que notre présence au milieu des tombes pharaoniques provoque la colère des autorités », lance Soad, habitante d’Al-Gourna, âgée de 50 ans. Face à cette situation, les habitants du village volaient l’électricité à travers les fils de haute tension installés à proximité de leurs habitations pour éclairer la Vallée des rois et la Vallée des reines, qui se trouvent dans la même zone. Le spectacle quotidien dans le village est de voir les femmes aller acheter des jerricans d’eau à 5 L.E. l’unité. En l’absence d’un réseau de drainage sanitaire, les habitants ont recours à des méthodes primitives pour évacuer les excréments, provoquant des dégâts terribles dans les tombes, selon les archéologues. La plupart des habitants d’Al-Gourna sont des paysans ou des artisans. Ils travaillent dans la fabrication de l’albâtre. Bon nombre d’entre eux travaillent comme guides, gardiens de tombes ou vendeurs d’objets divers et de souvenirs.

Il est 10h du matin. Quatre bulldozers, deux ambulances, un camion de pompiers et des camionnettes appartenant à la police arrivent à Al-Gourna. Une vingtaine d’enfants en costume pharaonique se mettent à chanter en louant le déplacement annoncé de la population. Une conférence de presse se tient ensuite. Le chef du Haut Conseil de la ville de Louqsor, Samir Farag, prononce un discours où il annonce la fin « des différends » entre les autorités et les habitants. « Après 88 ans de tentatives continuelles pour évacuer Al-Gourna, les habitants sont enfin convaincus qu’ils doivent quitter ces anciennes maisons et aller vivre dans un nouveau village, Al-Gourna Al-Gadida (la nouvelle Gourna), muni de tous les services », déclare Farag.

Après avoir terminé son discours, Farag donne le feu vert aux bulldozers de démolir les maisons d’Al-Gourna, sous le regard amer des habitants. Les femmes suivent le spectacle à travers les fenêtres de leurs maisons, le regard triste. Les enfants, inquiets, demandent pourquoi on détruit leurs maisons. Quant aux hommes, ils se rassemblent devant les portes des maisons et dans les ruelles. Les bulldozers détruiront une seule maison, située à l’entrée du village. Selon les habitants, c’est une maison vide dont les propriétaires sont partis s’installer au Caire depuis longtemps. On dit que les autorités les ont payés pour qu’ils acceptent que leur maison soit démolie devant les caméras des télévisions.

« C’est injuste ! »

En effet, et contrairement à ce qui a été annoncé, les habitants ne seront pas évacués immédiatement. Et il faudra au moins trois ou quatre mois pour accomplir cette tâche. L’amertume apparaît sur les visages des habitants. La tâche ne semble pas aussi facile que ne le laisse prétendre la scène rediffusée par les médias. « Je ne veux pas quitter ma terre. C’est injuste ! », s’écrie Ahmad Hassan, agriculteur. Et il se met à crier. « Je possède un feddan situé près de ma maison. Je m’y rends chaque jour à pied avec mes bêtes. C’est mon seul gagne-pain. La maison qu’on me propose se trouve à 20 km plus loin. Je n’accepte pas d’y vivre, sauf si le gouvernement m’accorde un nouveau terrain pour pouvoir survivre ma famille et moi ». Certains habitants se sont dotés de battes et de matraques. Ils menacent de tuer quiconque s’approchera de leur maison. « Jamais je ne quitterai ma maison, je ne sortirai d’ici qu’à ma mort », s’écrie Mahmoud Ahmad, qui travaille dans le tourisme. Il vit avec sa femme, sa sœur et ses six enfants dans une maison de 700 m2. Il a refusé de signer le document qui lui a été soumis par les autorités pour avoir son approbation de quitter sa maison en échange d’une nouvelle maison à Al-Gourna Al-Gadida. « On nous avait promis des maisons aussi grandes que celles que nous possédions. Mais, ils m’ont dit que la nouvelle maison serait de 80 m2. Comment ma famille et moi pourrons-nous y vivre ? Si le gouvernement veut que je cède ma maison, il doit m’indemniser par une autre de la même superficie. S’ils veulent détruire ma maison par la force, ils ne le feront qu’après ma mort et celle de ma famille », menace Mahmoud. De leur côté, les responsables affirment que les familles nombreuses obtiendront deux ou trois maisons. Et les habitants de rétorquer que cette proposition n’est appliquée qu’à ceux qui ont des pistons. « Nous sommes seize personnes. Il nous faut trois maisons, mais les responsables refusent et nous proposent un terrain de 200 m2 pour y bâtir une maison en béton et d’une architecture identique à celle des autres maisons du nouveau village. Pour le faire, il me faut au moins 20 000 L.E. Je n’ai pas cet argent », s’indigne Ramadan Boghdadi, conducteur de calèche.

L’histoire d’une éviction

Le nom Gourna signifie le sommet de la montagne. C’est à la fin du XVIIIe siècle que le village de Gourna commence à attirer des habitants à la suite de la première découverte de momies pharaoniques en 1887, située entre la Vallée des rois et la Vallée des reines, sur la même rive de Louqsor, à quelque 700 km au sud du Caire. Au début du XXe siècle, les Egyptiens ont fait des collines de Gourna un abri pour fuir l’Expédition française. Ils ont résidé dans les tombes creusées dans la montagne. Au fil des ans, ils ont commencé à construire des maisons pour assimiler leur nombre croissant.

En 1922, avec la découverte monumentale de la tombe de Toutankhamon dans la Vallée des rois, la région a attiré les habitants de Louqsor, qui sont venus travailler dans le domaine du tourisme. En 1948, le gouvernement a voulu démolir leurs habitations pour retirer les trésors enterrés sous leurs maisons et éviter les pillages. De nouvelles habitations ont été construites à l’époque, à 500 m, par Hassan Fathi, un architecte connu pour ses travaux sur l’habitat traditionnel, en respectant l’architecture traditionnelle et l’utilisation des matériaux locaux.

Mais les habitants ont refusé de se déplacer car les maisons ne disposaient pas d’endroit pour leur bétail.

En 1992, les archéologues réclament le déplacement de 1 385 familpour faire des fouilles. Mais le manque de financement a entravé le projet. C’est en 1994 que le dossier de l’immigration est ouvert avec les inondations. Mais seules 1 000 familles dont les maisons ont été détruites se sont dirigées vers deux villages : Al-Séoul et Montesmer. En 2004, le président Hosni Moubarak décide de réaménager la ville de Louqsor. Des instructions sont données à Samir Farag, chef du Haut Conseil de la ville, d’évacuer la région de la Rive ouest de ses habitants.

Alors que plus personne ne s’attendait à la découverte de nouvelles tombes dans ces célèbres nécropoles de l’ancienne Thèbes, les archéologues pensent désormais que de nouvelles surprises de taille nous attendent dans les années à venir.

Des rumeurs circulent parmi les habitants selon lesquelles toute personne qui refuserait de quitter sa maison sera passible d’une peine de prison. Cependant, les habitants d’Al-Gourna semblent décidés à rester, à moins qu’on leur fournisse des maisons similaires à celles qu’ils quitteront. « Sinon, nous allons organiser une grève », déclare Hag Sayed, qui vit avec sa famille dans une tombe de l’Ancienne Egypte. « Je suis né dans cette tombe creusée dans la montagne. La plupart des maisons renferment des tombes qui sont habitées ou transformées en dépotoirs. Ces tombes sont vides. Elles ne renferment ni momies, ni trésors. Mais la police nous accuse de les avoir volées. Si c’était vrai, pourquoi continuerions-nous à vivre sur la colline sans eau ni électricité ? », lâche Ahmad Hassanein, âgé de 45 ans.

Un autre problème se pose. Le village renferme une centaine d’ateliers de fabrication d’albâtre dans lesquels travaillent des milliers d’habitants d’Al-Gourna. « Le jour où ces ateliers seront démolis, ces ouvriers dont la plupart sont pères de famille, seront sans travail », lance Mohamad Motawie, propriétaire d’un atelier d’albâtre situé à l’entrée du village. Elinna Pauline, archéologue finlandaise qui vit à Louqsor depuis 17 ans, exprime sa tristesse de voir les villageois déracinés de leur région natale. « Je ne suis pas pour l’idée de détruire tout le village et son histoire pour faire des fouilles. Quelle sera la situation si l’on ne trouve pas ces milliers de tombes dont on assure la présence ? A mon avis, les archéologues pouvaient entamer leurs travaux en présence des habitants. On détruit seulement les maisons où il y a des tombes. Laissez les habitants vivre en paix. Ce sont eux, leur travail et leur mode de vie qui attirent les touristes dans cette région ». Elle pense que l’immigration va pousser les habitants d’Al-Gourna à quitter Louqsor et aller vivre et installer leur commerce ailleurs.

Quant aux habitants qui accueillent favorablement le départ et attendent impatiemment le jour où ils quitteront leurs maisons, ils sont une minorité. « Ce n’est pas du tout logique d’être au XXIe siècle et de continuer à vivre sans service », affirme Aziza, veuve et mère de 5 enfants. Cependant, elle s’inquiète que personne ne soit venu lui proposer une maison dans Al-Gourna Al-Gadida. Mais sa crainte sera atténuée lorsque les bulldozers cesseront les travaux de démolition et quitteront les lieux, tandis que seule la façade de la maison est détruite ... Craignant des altercations avec les habitants, les autorités auront préféré démolir une seule maison, vide de ses habitants. « Les travaux de destruction d’une seule maison exigent des heures et parfois une journée. Ces travaux doivent être exécutés en présence des responsables de la ville de Louqsor. Or, nous n’avons pas le temps aujourd’hui. Car tous les responsables sont occupés et doivent accompagner les ministres lors de leur visite », se défend un responsable du Haut Conseil de la ville de Louqsor, tout en invitant les ministres et les journalistes à aller visiter Al-Gourna Al-Gadida.

C’est au nord de Louqsor, dans le désert, qu’Al-Gourna Al-Gadida a été bâtie. Elle est dotée de tous les services et infrastructures. Elle comprend 800 maisons en béton. Mais elles n’ont rien à voir avec l’habitat traditionnel d’Al-Gourna l’ancienne. Elles sont serrées les unes à côté des autres et très étroites. Seules quatre familles y résident déjà. Bien que les maisons soient remises vides, sans aucun mobilier, ces quatre maisons sont bien équipées, avec des meubles et des tapis. « Nous sommes très heureux. Enfin, nous allons jouir d’une vie meilleure et paisible. On a de l’eau, de l’électricité et une salle de bain. C’est vrai que la surface est moindre, mais c’est beaucoup mieux que la vie précaire que nous menions », assure Dawlat Abdallah, mère de 5 enfants et épouse d’un fonctionnaire à la municipalité. Plus loin, on remarque la présence de deux camions de l’usine Saqr de mobilier. « Nous attendons que la cérémonie soit terminée pour ramener les meubles à la boutique. Nous les avons apportés pour que les maisons ne soient pas photographiées vides », nous avoue un ouvrier. Certains villageois d’Al-Gourna, qui n’ont pas été convoqués, tiennent à être présents pour voir ce qui se passe. Une seule conclusion se fait entendre : « La pièce a bien été jouée. Les choses sérieuses commenceront quand les journalistes rentreront chez eux, et que les responsables s’assureront que tout va bien ».

Héba Nasreddine

 

3 Questions à

Ahmad Al-Tayeb, membre de la commission chargée du recensement des habitants de Gourna.

« Une mesure contre
 le pillage »

Al-Ahram Hebdo : Qu’est-ce qui a freiné le projet d’évacuer Al-Gourna toutes ces années ?

Ahmad Al-Tayeb : Convaincre 3 200 familles de quitter leur région natale est une mission très compliquée, notamment en Haute-Egypte. Mais déplacer la population est nécessaire pour lutter contre le pillage des tombes. Il existe encore des gens qui creusent le sol de leurs maisons pour vendre les objets antiques en cachette. Toutes les précédentes tentatives d’évacuer le village ont échoué à cause du manque de moyens financiers. Il fallait installer un nouveau village avant que les habitants ne quittent leurs maisons. Ceci nécessite une somme de 180 millions de L.E..

— Bon nombre d’habitants refusent aujourd’hui de quitter leur maison. Ils disent que l’habitat de remplacement proposé n’est pas conforme aux promesses ...

— Le projet inclut la construction de 800 maisons sur une superficie de 180 m2, chacune d’un seul étage. Mais, lors de la planification du projet de construction du village, les habitants ont demandé à ce qu’on leur laisse autour de chaque maison 100m2 au moins pour le bétail. La solution était donc de construire la maison sur 80 m2 seulement. Je ne nie pas que les maisons sont très étroites. Mais ils peuvent remédier à ce problème en augmentant le nombre d’étages pour assimiler le nombre important de personnes. Par ailleurs, nous avons décidé de fournir deux ou trois maisons pour les familles nombreuses. Sans compter les lopins de terre de 200 m2 que nous allons distribuer aux familles qui refusent l’obtention d’une maison. Pour garantir la transparence dans la distribution, le Haut Conseil de la ville de Louqsor a créé une commission chargée du recensement des habitants et de contrôler les procédures de distribution des maisons et des terrains. Certains habitants ont exploité la présence des médias pour contester le projet. Je vous assure qu’il s’agit de personnes avides qui ne cherchent qu’à obtenir plusieurs maisons.

— Certains habitants affirment qu’ils n’ont encore rien obtenu de la commission de recensement tandis que les travaux de démolition ont commencé ...

— Ce n’est pas vrai. Le recensement de toutes les familles est achevé. Peut-être parlent-ils du document qu’ils doivent remplir pour obtenir une habitation à Al-Gourna Al-Gadida. La plupart des habitants ne l’ont pas encore reçu. De toute façon, il ne faut pas être inquiet car tous les droits des habitants seront respectés. Par ailleurs, les travaux de démolition ne seront pas lancés en une seule journée. Ils nécessitent un délai de deux ou trois mois au minimum. D’ailleurs, nous étudions un projet de garder certaines maisons et ateliers pour sauvegarder l’aspect historique de la région.

 

 




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