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Dans son dernier roman, Moussiqa Al-Mall, Mahmoud Al-Wardani dépeint un lieu allégorique de la société de consommation : le centre commercial. Dans cet extrait, le narrateur entre pour la première fois dans l’espace agressif du Mall.

Musique du Mall

Quand je reçus mon ordre de mutation, scellé de cachets officiels et de signatures, je traînais un peu, essayant de retarder l’inéluctable. C’est que c’était l’endroit le plus éloigné dans lequel j’eusse jamais été affecté. Mais je reçus des mises en garde implicites, selon lesquelles mon seul atermoiement m’aurait attiré leur ire et qu’ils iraient jusqu’à soumettre mon cas aux échelons les plus élevés de la hiérarchie et que j’aurais à craindre des mesures disciplinaires exemplaires. C’est ainsi que je pris le train et arrivai dans la ville en plein jour. Il pleuvait quand j’avais quitté mon chez-moi avant l’aube : une bruine fine au début mais le ciel ne tarda pas à exploser en une succession d’éclairs avant qu’il ne se mît à tomber, sans discontinuer, une pluie drue. Je descendis de mon train et, de prime abord, tandis que je regardais la plaque indiquant le nom de la gare, il me sembla que je connaissais cette ville. Je me mis à marcher lentement, m’abritant sous l’auvent extérieur de la gare qui était fait en bois, repassant en mémoire les gares des différentes villes qu’il m’avait été donné de quitter et dans lesquelles j’étais descendu, obéissant aux ordres de mutation précédents. Mais cette ville, d’une manière ou d’une autre, ne me semblait pas inconnue. Je me souvenais des fois précédentes et des premiers instants qui suivaient mon arrivée et de ce qu’ils provoquaient en moi comme sentiments d’étonnement et de crainte mêlés, tandis que je faisais connaissance avec la première rue qui, partant de la gare, s’ouvre sur la ville, offrant à mes yeux ses immeubles, ses places avec les rues qui en partent ou qui y débouchent. Parfois ces rues étaient pleines à craquer d’une cohue de gens, de bêtes et de véhicules en tout genre et d’autres fois elles étaient vides, calmes et bordées d’étendues désertiques. De toutes les façons, les voyages et la pratique du train me sont devenus chose aisée. Depuis que je m’étais séparé d’Azza, j’ai changé tellement de villes que je ne sais plus dans quelle ville elle réside.

Très haut dans le ciel, un soleil timide fit son apparition, bien que la bruine subsiste encore. Je m’aventurai en quittant la protection de l’auvent de la gare et traversai la rue en courant, sentant mon visage se mouiller par les fines gouttelettes qui continuaient à tomber. Il me sembla que le bâtiment qui me faisait face était un Mall, comme ceux qu’il m’avait été donné de voir dans différentes villes que j’avais connues au gré de mes mutations précédentes et que je n’avais jamais eu le courage d’en franchir les seuils pour voir à quoi cela ressemblait de l’intérieur. C’est seulement à cet instant qu’il me vint l’idée de tenter l’expérience d’y entrer et de prendre un thé dans un de ses salons, avant d’aller en ville pour y trouver un hôtel où je pourrais passer cette première nuit. J’avais encore assez de temps devant moi pour faire autre chose que ce que j’avais pris l’habitude de faire chaque fois que j’arrivais dans une nouvelle ville. Les deux hommes en faction derrière le portique de sécurité portaient un uniforme spécial. Ils me sourirent et l’un d’eux, le brun, tendit la main pour me prendre la valise. C’était une petite valise en cuir que j’avais pris l’habitude d’utiliser, ces derniers temps, lors de mes voyages. Bien que petite d’apparence, elle pouvait transporter tout ce dont j’avais besoin : des sous-vêtements de rechange, un costume de rechange, une paire de mules, le pyjama, un tube de dentifrice, une brosse à dents, quelques romans que j’avais déjà lus ainsi qu’une ancienne version des Mille et une nuits et enfin le nécessaire de rasage. Le brun fouilla tout ça attentivement et alla jusqu’à palper mes vêtements de ses doigts. Je ne pus dissimuler mon dégoût face à ce qu’il faisait et je maugréai, étouffant presque de ne pouvoir formuler ne serait-ce qu’une seule phrase. Il mit du zèle à me sourire pendant qu’il achevait de refermer ma valise et de me la restituer. Je m’en saisis et m’engouffrai dans le Mall.

A l’intérieur, les lumières brillaient d’un éclat aveuglant. Le Mall était tel que je l’avais à peu près imaginé : un bâtiment magique, excitant et contenant beaucoup de choses surprenantes. J’avais longtemps jalousé les autres ; ceux que je voyais marcher puis bifurquer soudainement pour franchir le seuil du Mall, avec une expression de fermeté sur leurs visages. Ils serraient les lèvres et, le regard fixé droit devant, ils s’engouffraient dans les lieux de leur choix. Je les jalousais pour leur audace et leur capacité à affronter de tels lieux et jamais, auparavant, je n’avais essayé de les imiter. Je ne rencontrai que des couloirs et des galeries qui s’entrecroisaient, éclairés par des lumières aveuglantes, bordés des deux côtés par des petites boutiques contiguës, chacune spécialisée dans un type de marchandises : habillement, accessoires, montres, chaussures, médicaments, fortifiants, épicerie, produits de beauté, jouets pour enfants, bijouterie, mobilier … Je ne pus me retenir en voyant tout cela et poussai un cri d’étonnement que je réussis cependant à étouffer sur-le-champ. Je compris pourquoi les gens prenaient un air décidé en franchissant le seuil du Mall. Tout ce à quoi on pouvait penser, ce dont on rêvait ou ce qu’on cherchait on le trouvait dans le Mall. L’essentiel est d’avoir assez de force, de décision et d’endurance. Je me mis donc à longer les couloirs et quand je rencontrais un ascenseur je le prenais et j’étais le premier à en descendre quand il s’arrêtait pour m’engouffrer dans la première galerie qui se présentait devant moi. Quant aux escalators, je n’en ratais ni les montants ni les descendants, savourant le spectacle des boutiques, des parois de verre, des structures architecturales vues en plongée et en contre-plongée, allant de surprise en surprise.

La musique, à peine audible au début, me conduisit vers une large porte dont l’entrée était encadrée de deux statues représentant des chats. Oui, deux chats, dont l’un était noir et l’autre blanc et les deux se tenaient sur leurs pattes postérieures. Les expressions de leurs faciès étaient animées par des lampes au néon. L’un avait une expression agressive et montrait les crocs tandis que l’autre avait une expression plutôt avenante et semblait même rire en faisant vibrer ses moustaches. Mais quand les lampes au néon s’éteignirent un court instant pour se rallumer tout de suite après, je remarquai que les deux chats avaient changé de rôle : celui qui avait l’air agressif avait pris une expression avenante et celui qui semblait rire avait pris un air agressif. Je demeurai là à contempler les deux chats qui échangeaient les expressions au rythme des jeux de lumière. Devant la porte se tenaient deux autres hommes avec le même uniforme que celui des agents de sécurité que j’avais vus à l’entrée du Mall. Mais cette fois-ci la valise fut fouillée avec plus de prévenance et de politesse. A l’intérieur, l’atmosphère était douce, et des groupes d’hommes et de femmes étaient installés autour des tables tandis que d’autres dansaient devant l’autre entrée qui se trouvait en face. Tous étaient occupés à manger, à boire et à échanger des baisers et des caresses. Je remarquai que la plupart étaient des jeunes et rien ne pouvait les empêcher de danser de cette manière frénétique et violente quand s’éleva le son d’une musique forte et bruyante devant laquelle je ne pouvais que capituler en m’installant sur le premier siège qui se présentait à moi. Je sentais ma gorge sèche et me mis à tourner mon regard de droite et de gauche à la recherche d’un serveur. Mais il arriva d’où je ne l’attendais pas, posa devant moi une bouteille de vin rosé et une assiette d’amuse-gueule et disparut sur-le-champ. Je le cherchai du regard ; c’est que je n’avais encore rien commandé et puis je devais sortir au plus vite pour trouver un hôtel où dormir cette nuit avant de partir, le matin, me présenter au siège de l’adminisoù j’étais muté, afin d’être affecté à mon nouveau poste de travail. Je demeurai là, consterné et même accablé, sentant s’insinuer en moi un sentiment confus de peur.

Traduction de
Djamel Si-Larbi

Mahmoud Al-Wardani

Né en 1950 au Caire, Mahmoud Al-Wardani a obtenu un diplôme d’assistance sociale en 1972. Il a travaillé dans ce même domaine dans l’enseignement scolaire de 1975 jusqu’à 1986. Pendant cette période, il a été plusieurs fois arrêté comme détenu politique pour ses positions de gauche. Sa première nouvelle fut publiée en 1968 dans le prestigieux supplément littéraire du journal Al-Messa, dirigé par l’écrivain Abdel-Fattah Al-Gamal.

Parmi ses œuvres publiées depuis les années 1980, trois recueils de nouvelles, dont Al-Nogoum al-aliya (Les Etoiles hautes, aux édition GEBO, 1985), Fil zel wal chams (A l’ombre et au soleil, GEBO en 1995), six romans : Raëhet al-bortoqal (L’Odeur de l’orange, Charqiyat, 1992), Awane al-qetaf (L’Heure de la récolte, Al-Hilal, 2003), Moussiqa Al-Mall (La Musique du Mall, Merit, 2005). Son écriture repose souvent sur la documentation jumelée à une fiction proche du fantastique. Il travaille parallèlement dans la presse depuis 1986, et a participé à la fondation de l’hebdomadaire littéraire Akhbar Al-Adab en 1992, où il travaille encore aujourd’hui.

 

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