Vers une détente turco-émiratie
Hicham Mourad, 8-9-2021



Dans une nouvelle étape vers l’amélioration des relations bilatérales, le prince héritier et président de facto des Emirats Arabes Unis (EAU), Mohamad bin Zayed Al Nahyan, et le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, ont eu le 30 août un rare appel téléphonique, qualifié de « très positif et amical » par le conseiller diplomatique présidentiel des EAU, Anwar Gargash.

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L’appel fait suite à une visite, qualifiée d’« historique », du conseiller à la sécurité nationale des Emirats, cheikh Tahnoun bin Zayed Al Nahyan, à Ankara le 18 août. Le haut responsable émirati, qui est le frère du prince héritier, a rencontré le président turc pour discuter des opportunités d’investissement en Turquie en sa qualité de président d’International Holding Co., l’une des sociétés les plus cotées aux EAU, et président de l’ADQ, le plus récent fonds souverain d’Abu-Dhabi qui a amassé environ 110 milliards de dollars d’actifs depuis sa création en 2018. La visite du cheikh Tahnoun est la première visite officielle de haut niveau entre les deux pays depuis 2016.


Les deux pays venaient de très loin : leurs rapports étaient extrêmement tendus au cours de la dernière décennie en raison de leurs politiques régionales diamétralement opposées. Alors que la Turquie soutenait, pour des motifs idéologiques liés à l’AKP au pouvoir, les mouvements de l’islam politique dans le monde arabe, les EAU combattaient avec détermination ces derniers, notamment les Frères musulmans, qu’ils considéraient comme une menace existentielle pour leur régime monarchique. Cette opposition idéologique s’est notamment manifestée dans les politiques que les deux pays avaient suivies vis-à-vis des conflits en Libye et en Syrie. C’est dans ce cadre que les EAU accusaient la Turquie de poursuivre des politiques expansionnistes « néo-ottomanes », alors qu’Ankara accusait Abu-Dhabi d’avoir soutenu la tentative de coup d’Etat contre Erdogan en 2016 et d’avoir lancé une attaque aérienne contre les systèmes de défense aérienne turcs dans la base d’Al-Watiya en Libye l’année dernière.

Trois principales raisons ont finalement poussé les deux pays à rechercher depuis le début de l’année un apaisement, prélude à une possible normalisation de leurs relations. Premièrement, l’élection de Joe Biden a approfondi la tendance déjà observée depuis la présidence de Barack Obama (2008-2016) du désengagement progressif des Etats-Unis des affaires du monde arabe et du Moyen-Orient au sens large. Cela a conduit leurs alliés, comme les EAU, à se méfier de Washington, considéré de plus en plus comme un partenaire non fiable, et à rechercher de nouvelles opportunités de coopération avec de nouveaux acteurs régionaux et mondiaux. Le retrait des Etats-Unis d’Afghanistan a alimenté les doutes sur la pérennité de Washington dans la région, y compris dans le Golfe. Dans ce contexte, les Emirats, qui ont amélioré leurs relations avec des puissances mondiales comme la Russie et la Chine, ont ressenti le besoin de reconsidérer leurs tensions persistantes avec la Turquie, une puissance-clé au Moyen-Orient. En janvier dernier, Anwar Gargash, alors ministre d’Etat aux Affaires étrangères des EAU, avait suggéré que les relations entre les deux pays rivaux pourraient être « recalibrées », si Ankara mettait fin à son « soutien aux Frères musulmans ».

Deuxièmement, la réconciliation annoncée en janvier entre le Qatar, d’un côté, et l’Arabie saoudite, les EAU, Bahreïn et l’Egypte, de l’autre, a réduit l’importance stratégique et les gains politiques qu’Ankara puisse tirer de son alliance avec Doha. Il se devait alors de tenter de profiter de cette normalisation en recherchant, lui aussi, une réconciliation avec les puissances arabes rivales, l’Egypte, l’Arabie saoudite et les EAU. C’est à cette fin que la Turquie, dans sa quête de réconciliation avec l’Egypte, a réduit au silence depuis la mi-mars les Frères musulmans égyptiens qui avaient trouvé refuge sur son sol. Pour faciliter son rapprochement avec Le Caire, ainsi qu’avec Riyad et Abu-Dhabi, elle a depuis tenu un discours moins idéologique évitant de faire référence à son soutien aux mouvements islamistes.

Enfin, le besoin désespéré de la Turquie d’attirer des fonds étrangers pour atténuer sa crise de devises est un mobile pressent de son changement d’attitude vis-à-vis des monarchies du Golfe. La crise est devenue si urgente qu’Erdogan a dû exhorter en août le premier ministre libyen par intérim, Abdel-Hamid Dbeibah, à rembourser 3,8 milliards de dollars de dette aux entrepreneurs turcs. La Turquie, en termes simples, a besoin de liquidités et d’investissements, ce que les EAU peuvent offrir.

Le chemin de la réconciliation entre les deux pays reste cependant cahoteux et semé d’embûches. Les deux capitales doivent réduire leurs ambitions et faire des concessions réciproques pour parvenir à un compromis entre leurs intérêts opposés. La priorité des Emirats est de contrecarrer les Frères musulmans dans la région. Ils s’attendent à ce qu’Ankara cesse ou du moins réduise drastiquement son soutien à la confrérie, ainsi qu’elle abandonne ce qu’ils considèrent comme ses politiques interventionnistes et expansionnistes dans le monde arabe. La Turquie, à son tour, est alarmée par l’engagement des EAU avec les Kurdes syriens, qu’elle considère comme des alliés du Parti turc des travailleurs du Kurdistan (PKK), déclaré organisation terroriste par Ankara. La Turquie estime que son rapprochement avec Abu-Dhabi pourrait décourager l’implication de ce dernier dans le problème kurde. Ankara souhaite également que les Emirats cessent de s’aligner sur les positions de la Grèce et de Chypre dans leur litige avec la Turquie quant à l’exploitation des ressources gazières et la démarcation des frontières maritimes en Méditerranée orientale.