La stratégie turque au Moyen-Orient
Hicham Mourad, 15-7-2020


De la Libye à la Syrie, en passant par le bassin levantin de la Méditerranée, les aventures militaires de la Turquie au Moyen-Orient sont légion. Mue par des intérêts politiques, économiques et géopolitiques, l’action extérieure agressive et hasardeuse d’Ankara lui a valu plus d’ennemis que d’amis dans la région.

La politique expansionniste de la Turquie, qualifiée souvent de néo-ottomane, s’intègre dans une vision maritime apparue en 2006, sous le nom de « Patrie bleue » (Blue Homeland), en allusion à la couleur de la mer. Cette doctrine est issue d’une vision du monde anti-occidentale, farouchement nationaliste, mais pro-russe d’un certain nombre d’officiers de marine de haut rang, notamment l’ancien amiral Cem Gürdeniz, qui a dirigé la division de planification des politiques de la marine turque entre 2009 et 2011. Cette formule est censée être le principe directeur de la posture plus agressive de la Turquie dans la région, en particulier en Méditerranée, en Syrie et en Libye.

Il existe des preuves significatives qui suggèrent que les vues de Gürdeniz ont eu un impact profond. Le signe le plus évident de son influence est l’utilisation désormais omniprésente de l’expression de « Patrie bleue » ou « Mavi Vatan ». En mars 2019, la marine turque a entrepris des exercices à grande échelle sous le nom opérationnel « Blue Homeland 2 019 ». Le journal officiel parrainé par le Naval War College de Turquie porte également le nom de Mavi Vatan. On peut trouver des signes plus révélateurs de cette tendance dans les déclarations et publications d’anciens officiers aux vues similaires. La démonstration la plus frappante de cette vision du monde se trouve dans l’évolution de la politique de la Turquie envers la Libye. En décembre 2019, Ankara a signé un accord de démarcation de la frontière maritime avec le gouvernement d’entente nationale de Fayez Al-Sarraj, qui a été salué par toute la classe politique turque comme un triomphe au nom de la « Patrie bleue ».

Contrairement au principe d’antan de « zéro problème » avec les voisins, façonné par l’ancien premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, et qui reposait sur la puissance économique et commerciale de la Turquie et ses bonnes relations avec l’ensemble des acteurs du Moyen-Orient, Ankara a de plus en plus militarisé son approche de la région en plus de ses politiques agressives à plus long terme dans la mer Egée et la Méditerranée orientale. Dans chacun de ces domaines, Ankara a soulevé le courroux de la majorité des acteurs régionaux et internationaux, de l’Union européenne, des membres de l’Otan, des Nations-Unies et des Etats-Unis.

L’objectif de la doctrine de « Patrie bleue » est d’obtenir le contrôle et la consolidation de la place de la Turquie dans les trois mers qui l’entourent, la Méditerranée, la mer Egée et la mer Noire, de lui donner une influence régionale et internationale et de lui permettre une mainmise sur des sources d’énergie, afin de soutenir son développement économique. Ankara dépend entièrement des importations pour son approvisionnement en énergie. Ses principaux fournisseurs sont la Russie, l’Iran, l’Iraq et la Libye. La quête de la Turquie de réduire sa dépendance énergétique l’a amenée à formuler la doctrine de « Patrie bleue », dans le but de contrôler des sources d’énergie en Méditerranée orientale où d’importantes découvertes de gaz naturel ont été faites ces dernières années au large des côtes de Chypre. Pour Ankara, la part du lion de ces gisements se situe dans ce que la Turquie estime sa zone économique exclusive. Une telle position est toutefois en contradiction avec les dispositions de la Convention de l’Onu sur le droit de la mer, que la Turquie n’a jamais ratifiée. Au-delà des objectifs déclarés de la doctrine, le but caché d’Ankara est l’annulation des effets du traité de Lausanne, qui a été imposé aux Turcs en 1923. Ce traité, signé après la Première Guerre mondiale et la chute de l’Empire ottoman, a réduit le territoire et l’influence de la Turquie et l’a placée en quelque sorte sous l’autorité de l’Occident.

Pour mettre en application la doctrine de « Patrie bleue », destinée à projeter la puissance turque, le président Recep Tayyip Erdogan a mis en place un programme de renforcement des forces navales, appelé Milgem, où l’accent a été mis sur l’acquisition et la production de nombreux navires de guerre, dont des sous-marins, des corvettes et des frégates polyvalentes, pouvant être déployées dans diverses missions. Le point culminant de la constitution de la force navale turque est la construction du portehélicoptères TCG Anadolu, qui devrait être opérationnel en 2021. Ankara projette de construire un deuxième porte-hélicoptères.

Dans la mise en oeuvre de cette stratégie maritime expansionniste, la Turquie a établi des bases militaires et navales dans divers pays de la région, comme au Qatar, en Libye et en Somalie, y compris la formation de soldats de ces pays, un approvisionnement en armes, en munitions et d’autres soutiens militaires. Outre la Méditerranée, la mer Egée et la mer Noire, la marine turque a commencé à opérer dans le Golfe, dans la mer d’Oman et le détroit de Bab El-Mandeb et a même opéré en mer d’Arabie en coopération avec le Pakistan. La coopération avec ce dernier repose sur une perspective stratégique dans laquelle la Turquie entend développer une présence permanente en mer d’Arabie.

La doctrine de « Patrie bleue » est devenue un concept courant dans la vie politique turque. Elle est le plus souvent utilisée comme une expression abrégée des revendications maritimes d’Ankara en Méditerranée orientale, même si elle recouvre une région plus large. Cette vision qui a été mise en pratique ces dernières années représente une ambition nationaliste qui, s’inspirant du passé de l’Empire ottoman, aspire à étendre l’influence politique et économique turque dans la région. Cependant, la crise financière persistante, l’isolement accru de la Turquie et l’inimité qu’elle a développée avec ses voisins posent de sérieux doutes sur les chances d’aboutissement de l’entreprise d’Ankara.